Joseph Brodsky était un lecteur insatiable. Dans ses interviews, ses essais ou ses poèmes, il cite les noms de dizaines de prosateurs ou poètes qui l’ont influencé, inspiré, avec qui il a établi un dialogue intérieur. Pouvoir jeter un coup d’œil à sa bibliothèque était un rêve irréalisable jusqu’à ce que, miracle, nous apprenions qu’elle se trouve depuis peu à Saint-Pétersbourg [ex-Leningrad], hébergée par le musée Anna-Akhmatova, quai de la Fontanka. Second miracle, sa partie russe et sa partie étrangère y sont désormais réunies.
Nous avons demandé à Olga Seïfetdinova, conservatrice de la Bibliothèque américaine de Brodsky, de nous parler de son histoire, de son contenu et de ce qu’elle nous révèle du Brodsky lecteur. Voici ce qu’elle nous en a dit :
Brodsky était connu pour adorer le « ping-pong intellectuel ». C’est entre autres ce qui avait permis à ce Soviétique arrivé de fraîche date aux États-Unis de si bien s’intégrer à l’establishment intellectuel new-yorkais. Il était parfaitement à l’aise au milieu de ces érudits détenteurs de connaissances encyclopédiques. Et, même si ses réflexions ne semblaient pas toujours convaincantes, même si on les trouvait parfois excentriques et souvent paradoxales, personne ne niait l’infinie variété de ses centres d’intérêt. L’étendue et la profondeur des connaissances du poète, qui enseigna dans cinq universités américaines, s’expliquent à la fois par son cursus scolaire officiel, jusqu’à ses 15 ans, et par son inépuisable curiosité. Cet autodidacte vouait aux livres un véritable culte. Lorsqu’on lui demandait sur quoi il était en train de travailler, il n’était d’ailleurs pas rare qu’il réponde : « Sur moi-même. »
La bibliothèque qu’il a constituée a heureusement pu être préservée. Non seulement elle n’a pas été dispersée à sa mort, mais ses différentes parties ont finalement été réunies. Conformément aux dernières volontés de son père, Alexandre Brodsky, et grâce aux efforts de Yakov Gordine, un ami de la famille, et de Tsilia Rutkis, une proche parente, tous les ouvrages que le poète avait rassemblés lorsqu’il vivait à Leningrad, avant son départ pour les États-Unis, ont été sauvegardés. En 1990, Joseph Brodsky a pu les voir versés au fonds du musée Anna-Akhmatova, qui venait tout juste d’être créé.
Ces livres, qu’il avait accumulés entre les années 1950 et 1970, n’ont absolument rien à voir avec ce qui circulait en URSS à l’époque. Alors qu’il y devenait de plus en plus difficile de trouver des ouvrages en langues étrangères, ceux-ci composent plus de la moitié de la bibliothèque de Brodsky : en anglais, en polonais, en italien – il en possédait même en japonais et en français. Dans les années 1960, parler polonais n’avait certes rien d’exceptionnel – cela permettait d’accéder à la culture occidentale, et en particulier à la littérature –, mais les autres langues étaient vraiment exotiques. Et parfois dangereuses : éditions américaines, revues étrangères, anthologies, recueils de poèmes, livres dédicacés par des poètes et prosateurs occidentaux – tout cela avait une valeur inimaginable en ce temps-là.
Dans l’essai qu’il a consacré à W. H.Auden, « Plaire à une ombre » 1, Brodsky explique comment il était parvenu à mettre la main sur pareils trésors : « Lorsqu’ils rentraient dans leur pays, les étudiants et enseignants étrangers qui avaient séjourné en Russie dans le cadre d’échanges universitaires cherchaient à se délester d’éventuels excédents de bagages, et ce qu’ils abandonnaient en premier lieu, c’étaient les recueils de poèmes. Ils les laissaient pour trois fois rien à des bouquinistes qui s’empressaient de fixer des prix de revente exorbitants, afin que le moins de Soviétiques possible aient accès à ces fragments d’Occident. L’idée était par ailleurs que, lorsque ces livres seraient revendus, leurs anciens propriétaires seraient déjà loin et ne verraient jamais quelles sommes atteignaient tous ces recueils qu’ils avaient cédés pour une misère. »
En parcourant les titres de la bibliothèque de Brodsky, on découvre quelles étaient ses fréquentations : des étudiants étrangers et des slavistes, entre autres. En témoignent non seulement les diverses langues dans lesquelles sont rédigés les ouvrages, mais aussi le grand nombre de livres signés et dédicacés. Existe-t-il beaucoup de musées russes pouvant se targuer de posséder dans leurs collections des autographes de W. H. Auden ou de Robert Frost ? Dans le cas de ce dernier, le nom Robert Frost, tracé d’une main hésitante au feutre bleu entre deux poèmes d’une anthologie de poésie anglophone, est un souvenir de sa rencontre avec Anna Akhmatova lors de son séjour en URSS en 1962. Elle avait par la suite raconté la scène à Brodsky : « D’une part nous avions Frost, tout décoré, couvert d’honneurs, de prix et de médailles – il avait obtenu toutes les récompenses possibles et imaginables. Face à lui, j’étais là, assaillie de mon côté par tous les chiens de la création. » Il est fort probable que le livre se soit finalement retrouvé dans la bibliothèque de Brodsky parce que c’est lui qui avait fait connaître l’œuvre de Frost à Akhmatova. Il estimait que « l’on trouvait dans ses vers quelque chose de Frost, dans ses Élégies du Nord en particulier […]. Je la lui ai présentée, et j’ai donné à Akhmatova une multitude de poésies qu’il avait écrites. J’ai tenté de la convaincre que Frost était un poète génial. »
Sa proximité avec Anna Akhmatova transparaît également dans un petit recueil, Poèmes 1909-1960, publié à Moscou par les éditions Goslitizdat en 1961. Il faisait partie de la collection « Bibliothèque de la poésie soviétique » et comporte sur la page de titre ces quelques lignes tracées à l’encre noire : Pour Iossif Brodsky/ dont les vers me semblent/ être magiques./ Anna Akhmatova, 28 décembre 1963, Moscou.
Akhmatova offre ce cadeau à Brodsky à l’époque où il commence à être de plus en plus persécuté. Il a sans doute fait partie des quelques ouvrages qu’il a emportés aux États-Unis, car, à sa mort, son ami Mikhaïl Baryshnikov l’a confié au poète Alexandre Kouchner afin qu’il le rapporte à Saint-Pétersbourg et le remette au musée Akhmatova. C’est ainsi qu’une partie des livres de Brodsky ont regagné sa bibliothèque après avoir fait un tour complet du globe.
Certains de ses livres qui lui avaient été expédiés du vivant de ses parents n’ont jamais revu Saint-Pétersbourg. C’est le cas d’une série qui faisait la fierté de la famille Volpert [celle de la mère de Brodsky] : le Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Efron en 86 volumes, ayant d’abord appartenu à l’oncle de Brodsky, qui le lui avait donné parce qu’il était le seul membre de la famille à le consulter. Une fois son fils installé aux États-Unis, Maria Volpert le lui a fait parvenir, un tome après l’autre.
Certains livres de sa bibliothèque de Leningrad sont soigneusement répertoriés à part, notamment ceux qui ont été publiés après 1972. On peut aussi y voir le manuel avec lequel ses parents tentaient d’apprendre l’anglais pour ne pas se sentir trop perdus aux États-Unis au cas où ils obtiendraient leur visa de sortie. C’est d’ailleurs en anglais que Brodsky écrira son essai sur ses parents et leur appartement de Leningrad, « Dans une pièce et demie » 2, répugnant à employer la langue dans laquelle leur avait été refusée, douze années de suite, l’autorisation de quitter l’URSS pour rendre visite à leur fils.
« Dans une pièce et demie » a été rédigé dans la cuisine de la maison, ou plutôt de la moitié de maison qui constituait le logement de fonction occupé par Brodsky, devenu professeur d’université à South Hadley, dans le Massachusetts. À l’époque, la photographe Nancy Palmieri avait scrupuleusement immortalisé le décor dans lequel il évoluait, ses livres empilés dans tous les coins, sur la cheminée, la table, les étagères, le secrétaire, et jusque dans la cuisine. Ils ont constitué sa seconde bibliothèque, qui est venue rejoindre les collections du musée Akhmatova en 2002, comme l’avait souhaité Maria Sozzani, la veuve de Brodsky.
Leurs sujets, qui vont de l’étude de la littérature à l’histoire en passant par la philosophie ou la poésie, n’ont rien de surprenant pour un enseignant. Toutefois, en balayant du regard les dos des livres, on tombe aussi sur des titres tels que Chats japonais d’intérieur. Cet album de photos couleur sans texte, au format paysage, ne montre que des chatons. La présence de cet ouvrage parmi tant d’autres radicalement différents ne signifie pas qu’il ait été acquis par Brodsky, il peut s’agir d’un cadeau, mais le fait qu’il l’ait conservé nous dit néanmoins quelque chose du poète. On pourrait évoquer en écho ce bon de réduction sur de la pâtée pour chat, orné d’une frimousse féline imprimée en rouge, trouvé dans un recueil de poèmes d’Akhmatova.
Les ouvrages de South Hadley comportent beaucoup moins d’autographes, de dédicaces ou de notes dans les marges, mais ils permettent malgré tout de se faire une idée des gens qu’a connus Brodsky à cette époque. Il y a eu Czesław Miłosz, un écrivain polonais émigré aux États-Unis, qui avait salué son arrivée et lui avait aussitôt adressé un message de soutien. Ses livres sont là, en polonais et en anglais. On découvre également les œuvres du poète mexicain Octavio Paz, chez qui il s’est rendu en 1975 en compagnie d’Elizabeth Bishop, totalement inconnue en Russie. Il considérait cette dernière comme l’une des voix poétiques les plus puissantes du XXè siècle, et ses ouvrages figurent en bonne place dans sa bibliothèque.
Au cours de leur trajet vers Saint-Pétersbourg, les livres de Brodsky ont eu pour compagnons ceux de Macha Vorobiova, sa voisine de Morton Street, qui enseignait le russe et la littérature à l’université Vassar, au nord de New York. C’est une fusion hautement significative, consécration d’une intense amitié intellectuelle. On trouve là le premier tome des œuvres complètes de Marina Tsvetaïeva, qui avaient été publiées en 5 volumes. Brodsky déplorait qu’y soient incluses des poésies que Tsvetaïeva n’aurait jamais voulu voir imprimées. Il avait rédigé un avant-propos pour cette édition, et, quand son exemplaire d’auteur lui avait été remis, il l’avait offert à Macha.
La « liste » de Brodsky fait partie de sa légende. Il l’aurait établie afin d’encourager ses étudiants – trop ignorants à son goût – à lire. Elle comporte une telle quantité de titres qu’on ne peut s’empêcher de se demander combien de temps il faudrait pour en venir à bout, mais elle reflète moins le snobisme de l’écrivain (« le snobisme est une forme de désespoir », avait-il déclaré) que ses habitudes, lui qui y voyait le strict minimum à connaître pour avoir matière à échanger avec un interlocuteur. D’ailleurs, la dernière partie de sa bibliothèque, parvenue à Saint-Pétersbourg en 2015 et entrée au musée, correspond largement à sa fameuse liste. Il s’agit de 223 livres qui se trouvaient dans son dernier appartement, à Brooklyn, et suscitent une émotion toute particulière car ils l’ont entouré jusqu’à son dernier jour. Parmi eux, le dictionnaire russe de Dahl en 4 tomes, ainsi qu’un petit livre constitué d’une série de cartes postales de Marilyn Monroe, qui figure en couverture sur une plage, jouant avec l’écume des vagues.
Si elle inclut des ouvrages quelque peu marginaux, cette bibliothèque apparaît toutefois comme un tout éminemment cohérent. Dans son essai « Comment lire un livre » 3, Brodsky note que ceux-ci permettent de prolonger la vie de l’écrivain. Ainsi, les œuvres du propriétaire d’une bibliothèque seraient un métatexte de ce qu’il a lu et assimilé.
Dans « Plaire à une ombre », le poète donne l’une des raisons pour lesquelles les jeunes de son époque aimaient tant lire : cela leur permettait d’échapper à la réalité. « Pour ceux de ma génération qui s’intéressaient à la poésie anglophone, même si nous n’étions pas très nombreux, les années 1960 ont été l’époque des anthologies […]. Je les aimais beaucoup, non seulement pour leur contenu, mais aussi pour le parfum suave de leurs couvertures, pour la tranche jaune formée par leurs pages. Ces livres avaient un air très américain. C’étaient des formats de poche ; on pouvait facilement les emporter et s’y plonger dans le tramway ou dans un parc, et, même si on ne comprenait que la moitié ou le tiers de ce qui était écrit, le texte se substituait aussitôt au monde qui vous entourait. Mes préférés étaient les livres de Louis Untermeyer et d’Oscar Williams, parce qu’ils comportaient leur photo, et cela enflammait l’imagination au moins autant que le texte. »
On s’aperçoit facilement que ses livres lui ont servi d’outils de travail, de matériau, de nourriture intellectuelle. Brodsky ne les collectionnait pas, ce n’était pas un bibliophile. Plus que de les brûler, le pire crime à leur encontre, estimait-il, était de les ignorer, c’est-à-dire de ne pas les lire. La plupart de ceux qu’il avait acquis sont des éditions de poche, bon marché, à couverture souple. Certains perdent leurs pages. Sur son exemplaire à jaquette noire de la pièce de Tom Stoppard Rosencrantz et Guildenstern sont morts, on peut voir entre les répliques ses tentatives de traduction manuscrites remontant à l’époque où il vivait encore à Leningrad. Ce qui donna, en 1971, sa version en russe, montée de nombreuses années plus tard au Théâtre Maïakovski de Moscou. Il en est de même pour ses recueils de poèmes en différentes langues et de tous styles parus chez Penguin. On peut aussi voir les couvertures bleu foncé de ses propres livres édités par Ardis Publishers, ou celle de Howl, d’Allen Ginsberg, si difficile à imaginer dans le contexte du Leningrad d’alors, ou encore celle, bigarrée, de Moscou-sur-Vodka, de Venedikt Erofeïev. Parfois, la dernière page comporte des numéros de téléphone ou des noms notés au vol, voire des dessins griffonnés. Les taches et les ronds de tasse ne sont pas rares, et çà et là des cendres de cigarette sont restées prisonnières entre deux pages.
L’état de ses livres n’est pas seul à trahir leur statut de documents de travail. Cela est confirmé par leur nature : une pléthore d’encyclopédies, de dictionnaires, de recueils d’images légendées, de catalogues et d’ouvrages de référence. Plusieurs sont des dictionnaires d’argot, en russe comme en anglais, ce qui vaut au musée Akhmatova de s’être enrichi d’un volume consacré au vocabulaire des camps et des prisons sur lequel Dmitri Likhatchev, qui en a rédigé une partie, a crayonné quelques mots bien sentis.
La prose est quasi absente de la bibliothèque de Brodsky. Celui-ci explique bien, dans « Comment lire un livre », que c’est la poésie qui constitue le moyen le plus sûr et le plus simple de développer le goût littéraire. Nommé poète lauréat aux États-Unis en 1991, il ne cessera de répéter que les recueils de poèmes devraient être accessibles à tous, partout, tout le temps, dans les trains et les hôtels, et vendus à bas prix en supermarché. Amtrak, la compagnie ferroviaire américaine, se saisira effectivement de l’idée – Brodsky a conservé une de leurs brochures avec les horaires des trains et la liste des titres proposés à bord.
Ces déclarations, si souvent prises à tort pour des plaisanteries, découlaient simplement de l’expérience personnelle de Brodsky, en tant que lecteur et en tant qu’écrivain. Et quoi de plus précieux que l’expérience vécue d’un poète ?
— Olga Seïfetdinova est conservatrice de la Bibliothèque américaine de Brodsky. — Cet article est paru dans le journal littéraire russe Knigui ou moria. Il a été traduit par Natalie Amargier.