Le krach de 1637

Le vent de spéculation sur les bulbes de tulipe, qui culmina en février 1637, et l’effondrement qui suivit forment l’un des épisodes notoires de l’histoire hollandaise du XVIIe siècle. C’est devenu un cas d’école des comportements irrationnels qui ont pu s’emparer des investisseurs aux débuts de l’Europe moderne – et plus tard. Selon la version habituelle, l’épisode a eu un impact désastreux sur l’ensemble de l’économie hollandaise. Toutes les couches de la société auraient en effet participé à la spéculation, l’effondrement des cours ayant entraîné des faillites en série. On cite souvent le cas de l’artiste Jan Van Goyen, mort dans le dénuement.

Après des recherches fouillées, Anne Goldgar parvient à une conclusion différente.
Selon elle, la version reproduite de livre en livre provient pour l’essentiel de deux écrits de l’époque, d’inspiration polémique, qui doivent être traités avec précaution, sinon scepticisme. Cette version biaisée a été d’autant mieux reçue par les commentateurs au fil du temps qu’ils y voyaient un écho des excès de la spéculation propres à leur époque. Il en est résulté une tradition faisant de l’affaire des tulipes une métaphore des dangers de l’irrationalité du capitalisme.
Goldgar raconte comment la tulipe fut introduite en Europe, depuis l’Empire ottoman, et la passion qui se développa à la fin du XVIe siècle pour collectionner et négocier des spécimens de cette fleur nouvelle. L’enthousiasme gagna la jeune République hollandaise. Goldgar replace cet intérêt dans la vogue des « cabinets de curiosités ». En ce temps-là, collectionner des coquillages et autres bizarreries de la nature avait une signification culturelle.
Mais, dès le départ, les bloemisten – les fans de tulipes –, ne se contentaient pas de les collectionner, ils les achetaient et les vendaient, si bien que la distinction faite par certains historiens entre collectionneurs et spéculateurs est moins claire qu’on l’a cru. Concrètement, explique Goldgar, les bloemisten étaient surtout concentrés à Haarlem et à Amsterdam. La passion pour les tulipes semble avoir été un phénomène urbain. Les bloemisten se recrutaient dans la bourgeoisie plutôt que chez les nobles ou les artisans.

Collectionner et négocier des tulipes n’allait pas sans problèmes particuliers.
Ce commerce reposait plus que d’autres sur la bonne foi. Les bulbes devaient rester en terre presque toute l’année, ne fleurissant que quelques semaines avant de devoir être à nouveau plantés à la fin de l’été. La majeure partie du négoce devait donc avoir lieu sans que les bulbes pussent être vus. Cela exigeait un fort de degré de confiance entre l’acheteur et le vendeur. La difficulté était exacerbée par les incertitudes liées à la culture des tulipes. Les bulbes achetés en terre ne remplissaient pas toujours leurs promesses, ce qui conduisait au soupçon de malhonnêteté. D’autant que les raisons des variations constatées dans la floraison étaient mal connues. D’un autre côté, les bloemisten se connaissaient plus ou moins entre eux, se rencontraient dans des tavernes pour discuter, échanger et commercer, et consultaient régulièrement des hommes connus pour leur savoir et leur expérience de ce type de négoce. Les disputes étaient fréquentes et acrimonieuses, mais peut-être pas plus que dans d’autres branches du commerce. Cela changea avec l’effondrement des cours en 1637.
Cependant, la crise fut moins sérieuse, moins étendue et moins dommageable économiquement qu’on l’a pensé. Les deux écrits polémiques de l’époque font état de tisserands abandonnant leur métier pour spéculer sur les bulbes, ce qui aurait eu pour effet de déstabiliser une économie où l’industrie textile tenait une place centrale et, en outre, de bousculer l’ordre social. Mais cela semble inexact. Même au pic de la vague spéculative, ceux qui étaient impliqués étaient des citoyens solides : des marchands, des brasseurs, des artisans haut de gamme. Aucun tisserand en vue. En outre, les bloemisten étaient davantage des amateurs que des spéculateurs attirés seulement par l’argent, et le nombre de ceux qui furent impliqués dans la vague spéculative se révèle beaucoup plus faible qu’on l’avait cru. Bien peu de faillites semblent même imputables à ce vent de folie sur les tulipes. Il est vrai que Van Goyen est mort ruiné, mais c’était vingt ans après et il avait aussi perdu de l’argent dans des tractations foncières.
On peut douter aussi que les prix ont atteint les sommets décrits. Une bonne partie de la littérature sur la question vient d’un des deux écrits polémiques mentionnés plus haut, qui évoque des prix astronomiques atteints lors d’une vente aux enchères qui eut lieu en février 1637. De plus, même s’il paraît clair que des acheteurs se sont engagés à payer des sommes considérables au point culminant de la bulle, bien peu semblent avoir tenu leurs engagements, et peut-être aucun. Après l’effondrement des cours en mars, les acheteurs ont refusé de payer, en se retranchant derrière des motifs variés. Leur position était favorisée par le fait que les bulbes, qui étaient en terre, n’avaient pas changé de mains. L’usage était d’attendre que les tulipes fleurissent et de payer en prenant possession des bulbes destinés à être replantés. Après l’effondrement, les acheteurs n’ont pas donné suite.

Certains des bloemisten étaient des hommes d’influence. L
es recours formés auprès des autorités municipales et provinciales restèrent sans effet. Au total, les pertes réelles ont dû rester limitées. C’était une forme de négoce sur des contrats à terme, impliquant souvent une chaîne de vendeurs et d’acheteurs engagés sur des promesses. Il est probable que l’argent ne passait de main en main que lorsque l’acheteur se procurait les bulbes auprès du dernier vendeur de la chaîne, au courant de l’été. Le seul perdant était peut-être le premier vendeur, et encore ! Celui-ci pouvait avoir gardé les bulbes. Il n’est donc pas étonnant de voir nombre de ceux impliqués dans la crise de 1637 à nouveau fortement engagés dans le négoce des bulbes les années suivantes. Car le krach n’a pas non plus sérieusement affecté le marché des tulipes. Il a continué à prospérer.
Pourquoi l’affaire a-t-elle été montée en épingle ? Goldgar y voit un signe du malaise engendré par le développement rapide du capitalisme dans la jeune république hollandaise. Beaucoup jugeaient anormal que des prix aussi élevés pussent être proposés pour de simples bulbes. En cause, le contraste entre la valeur des biens et celle du marché. Payer tant d’argent pour des fleurs pouvait sembler immoral, voire blasphématoire. C’était donner un crédit excessif à l’éphémère, au détriment de ce qui comptait vraiment. Ce vent de folie avait aussi pour effet de brouiller l’ordre social. D’où les récits apocryphes de tisserands abandonnant un métier méritant pour se livrer à la spéculation. De quoi mettre en cause le système de valeurs fondant l’estime de soi de la bourgeoise.

Malheur aux Russes !

Le Kremlin en sucre est un livre aussi convaincant que Journée d’un opritchnik mais encore plus pessimiste quant au sort de cette « nouvelle opritchnina ». L’action se déroule dix ou quinze ans après le premier livre, dans le deuxième quart du présent siècle. C’est un recueil de courtes nouvelles unies par le sujet. Le lecteur est plongé dans un fantastique nouveau Moyen Âge, surtout à Moscou, mais aussi dans un village de la Russie profonde et dans un camp de prisonniers à la frontière chinoise. Comme dans Journée d’un opritchnik, lorsque les personnages touchent à des sujets patriotiques et aux affaires d’État, ils ont recours à une « novlangue », un pseudo-vieux slave assez pesant. Lequel se transforme imperceptiblement en une langue plus normale dès que l’on parle d’affaires courantes.
Le malheur est attendu, mais arrive par surprise. Le gaz est subitement épuisé, et le pétrole en voie de l’être. À Moscou et partout ailleurs, on arrête les ascenseurs le week-end pour économiser l’électricité. Et l’on chauffe les immeubles au bois, les précieux hydrocarbures étant réservés à l’export. Les héros les plus « positifs » sont touchés par la perversion. Marfoucha, fillette touchante et naïve, éprouve une joie mauvaise et le sentiment du devoir accompli quand elle dénonce au gardien de son immeuble des SDF qui ont trouvé refuge dans la cage d’escalier. Clochards et mendiants abondent. Après l’épuisement des ressources, ils affluent en foule dans les villes, comme les paysans lors de la grande famine de 1932-1933.

Le livre brosse quantité de parodies d’hommes politiques contemporains et de personnalités médiatiques, facilement reconnaissables. Symbole du nouvel État russe, un Kremlin en sucre est offert à chaque enfant pour Noël (1). Le Kremlin en sucre est un objet éphémère, destiné à fondre dans le thé.
Dans le récit « La pâtée », Sorokine nous offre une parodie brillante de la nouvelle géniale de Soljenitsyne Une journée d’Ivan Denissovitch. Les prisonniers des camps, les zeks, construisent une Grande Muraille russe destinée à séparer totalement le territoire russe de l’Occident. Un hologramme vivant les informe de la pause déjeuner (« la pâtée »). Ceux qui n’ont pas rempli la norme se voient donner les verges, exactement comme on rossait les paysans à l’époque d’Ivan le Terrible.
Une nouvelle fois, Sorokine illustre l’idée exprimée par Woland, le diable du roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite : ce qui compte, ce ne sont pas les produits du progrès technique, c’est le changement intérieur de l’être humain. Dans Le Kremlin en sucre, hologrammes novateurs, pelisses vivantes et autres merveilles du clonage, flèches laser et « bulles messagères » (des téléviseurs tissés dans l’air d’un simple clic) sont compatibles avec un ordre féodal dans lequel la population est divisée entre les nobles et la plèbe, les opritchniki et la canaille, les suzerains et les vassaux, les maîtres et les esclaves. L’auteur montre également le fonctionnement du Taïnyi prikaz, nouvel avatar du secrétariat secret du tsar, où l’on utilise pour la torture les technologies les plus avancées. La méthode la plus sophistiquée est celle où l’on fait croire au supplicié que son corps s’est transformé en verre, et que l’enquêteur le brise, morceau par morceau.
Souvenons-nous de la prédiction de la prophétesse, dans Journée d’un opritchnik : « Qu’adviendra-t-il de la Russie ? – Rien », répond-elle. C’est ce « rien » que nous voyons dans Le Kremlin en sucre.

Oh ! Mon Dieu, faites revivre la France de Julien Green !

Voici un livre au charme envoûtant et à la nostalgie contagieuse. Julien Green, né américain à Paris en 1900 – et qui toute sa vie resta un « Américain à Paris » –, y exprime son amour pour la France en une multitude de souvenirs enchâssés. Et parce qu’il est un peintre merveilleux, amateur de grandes villes et éternel flâneur, il voit Paris aussi comme un paysage et entraîne le lecteur dans le tourbillon enchanteur d’un « il était une fois… ». Julien Green raconte dans la première partie de son livre – qui, comme les souvenirs de Stefan Zweig, aurait pu s’intituler Le Monde d’hier – son enfance à Paris, alors capitale du monde, et l’époque qui précéda la Grande Guerre. Un temps où les cochers, vêtus avec une rigueur martiale, guidaient de leurs claquements de fouet les attelages impétueux des omnibus à travers des rues encore souvent pavées de bois (1) ; un temps où les écoliers en coquets uniformes devaient, lors des fêtes de fin d’année, écouter attentivement leur directeur drapé de soie jaune cru flanqué de ses administrateurs en robes rouge écarlate bordées d’hermine ; un temps où les bourgades d’Île-de-France ne connaissaient ni automobile ni téléphone.
Le romancier bientôt couronné de succès qui rédige ces souvenirs à New York, à 42 ans, ne se leurre pas : « Je sais très bien qu’il est impossible de peindre le bonheur de l’enfance, cette joie pure, exempte de l’arrière-goût de tristesse, de crainte ou de regret qui trouble si souvent les joies de l’âge mûr. » Mais ce qu’il ne pouvait alors savoir, c’est combien il éveillerait aujour-d’hui encore une douloureuse nostalgie chez le lecteur un tant soit peu familier de la France. La lumière automnale tombant sur les plates-bandes du Luxembourg, les longs couloirs des galeries du Louvre et les petits secrets bien dissimulés des beaux hôtels particuliers de Saint-Germain, tout cela fait encore partie de ce petit miracle sans cesse renouvelé qu’on appelle Paris.

En se laissant bercer, page après page, par la tendre déclaration d’amour de Julien Green, voilà que, l’âge aidant, on se surprend à implorer : Oh ! mon Dieu, faites revivre pour moi, une fois encore, cette France de Julien Green qui, même mise à mal par la civilisation moderne, deviendrait plus tard aussi la mienne. Faites revivre les villages des Alpes-Maritimes et leurs dallages de pierres, le cloître provençal émergeant des champs de lavande aux senteurs estivales et le souper chez Prunier (où Green dînait avec Gide). La description amoureuse de l’antique petite église de Saint-Nectaire, l’image rescapée des paysans moissonnant à Saint-Sauveur, près du gave de Pau, avec au loin les airs de guimbarde joués par les chevriers et « le léger parfum de verveine qui flottait dans le soleil » sont si magiquement présents que la lecture est parfois douloureuse. Le souvenir de la joie peut aussi faire mal.
Tout l’art de Julien Green est de nous faire ressentir « cet élément mystérieux que l’on appelle l’atmosphère », au point que le lecteur s’élance sans cesse vers le passé pour plonger à nouveau dans « sa France ». Je pense que l’art se reconnaît au fait qu’il se reflète en nous de mille façons. Qu’il s’agisse de Werther ou des meurtriers de Dostoïevski, d’Hamlet ou de l’héroïne adultère de Flaubert, l’art reste sans écho chez celui qui ne cache pas en lui-même une part de désordre et d’hésitation, de sentimentalité ou de propension au mensonge.

Qu’en est-il de ces souvenirs de jeunesse ; s’agit-il d’art ? Pour être franc, elles ont les faiblesses des romans ultérieurs de Julien Green : il a tendance à enjoliver la réalité, et son récit fourmille de superlatifs et d’innombrables « jamais ». Tant d’emphase finit par être dérangeante. Mais il est impressionnant de voir comment, constatant qu’il « se souvient mieux des personnages que de l’intrigue », il en tire une loi littéraire – « l’auteur crée les personnages, et les personnages créent l’intrigue. À strictement parler, l’auteur ne devrait pas s’immiscer dans l’intrigue » – et se plie lui-même à cette loi. La caricature d’une mégère de salon, les portraits, si justes, de François Mauriac, du petit marchand de vin généralement éméché ou encore des soldats à l’arrière, en 1917 : autant de tableaux brillamment réussis, exécutés d’une pointe acérée. On peut s’écrier avec plaisir : « Chapeau ! » [en français dans le texte, Ndlr].
Et Julien Green sait aussi nous livrer des passages empreints de gravité. Ainsi du choc qu’a représenté la Grande Guerre pour une élite culturelle qui pataugeait dans l’hédonisme, de son cher Paris devenu froid et sombre et des femmes affamées, portant un deuil toujours plus noir. Ainsi du prologue plein de rage, daté « New York, 1942 », face à l’attaque brutale de l’Allemagne, pour la seconde fois du siècle, contre une France ivre de sa belle apparence et s’imaginant hors de danger.
Désormais, assis à une table de la bruyante Coupole à Paris, sur une plage de galets à Nice, sur le tabouret branlant d’un café sous les platanes, ou sur les rives de la Loire, nous ne pourrons oublier la tristesse de cet Américain qui n’a pas oublié, lui, ce qu’il devait à la France.

Nous sommes tous des mangeurs d’enfants

La Chronique de Nuremberg (qui raconte les principaux événements de l’histoire du monde, de la création à 1493) contient une gravure dédiée au martyre de Simon, l’enfant assassiné pour des raisons rituelles par des Juifs, à Trente, et devenu l’objet d’un culte populaire jusqu’à ce que Paul VI décide en 1965 qu’il s’agissait d’une pure légende. Vient de paraître un livre (écrit par un Israélien) démontrant que cette affaire n’est pas dénuée de fondement ; naturellement, un vaste débat s’en est ensuivi.
Je déclare d’emblée que je n’ai pas la compétence pour vérifier la fiabilité des sources utilisées par l’auteur, et que la question ne me tourmente pas particulièrement : au long des siècles, des personnages relevant davantage de l’histoire de la psychiatrie que de l’histoire des religions se sont voués à des cultes plus ou moins sataniques. Il n’est donc pas invraisemblable qu’il ait existé des fous criminels juifs, tout comme il existe des fous criminels italiens, français ou maliens. Ce qui m’intéresse, en revanche, ce sont quelques souvenirs de lecture.
Dans L’Art poétique, Horace parle des lamies qui dévoraient les enfants et en restituaient les corps, apparemment intacts mais vidés de l’intérieur. Ovide raconte, dans Les Fastes, que des femmes-oiseaux suçaient le sang des enfants. L’édit de Liutprand, en 727, considérait les sorcières comme des démons qui enlevaient les enfants pour leur sucer le sang. Quant aux Juifs, voici une des nouvelles de Chaucer, au xive siècle : un angelot qui traversait le quartier juif en chantant joyeusement O Alma Redemptoris Mater provoqua la rage des méchants Juifs : « Ô peuple d’Israël, ceci te fait-il honneur qu’un enfant puisse passer à son aise, parmi vous, en chantant ainsi, au mépris de vous et à l’encontre de vos lois ? » Ils soudoient alors un assassin, qui lui tranche la gorge un jour que l’enfant passait par là et le jette au fond d’un puits. « Ô race maudite ! » commente Chaucer. Et il révèle ensuite que « cette précieuse émeraude, ce rubis flamboyant du martyre gisait là, sur le dos, et, la gorge tranchée, se mit à chanter, comme avant, O Alma Redemptoris Mater, si fort que tout le quartier en résonnait ». Voilà l’origine, cent ans auparavant, de l’histoire de Simon de Trente.
Mais les Juifs étaient-ils les seuls à tuer les enfants ? Non, il y eut aussi les chrétiens hérétiques. Un des documents les plus célèbres en la matière est celui de Michel Psellos, De l’action des démons, où il décrit des hérétiques, apparemment de son temps, le xie siècle, mais leur attribue des délits que la tradition patristique avait imputés aux hérésiarques des premiers siècles. « Le soir, lorsque s’allument les lumières et que nous célébrons la Passion, ils mènent dans quelque maison les jeunes filles qu’ils ont initiées à leurs rites secrets, éteignent les lampes […] et déversent leur débauche sur la première venue, fût-elle leur sœur ou leur fille. Ils sont en effet convaincus d’ainsi gratifier les démons en violant les lois qui interdisent le mariage entre personnes de même sang. Le rite terminé, ils rentrent chez eux et attendent neuf mois : au moment où doivent naître les impies progénitures d’une semence impie, ils se réunissent à nouveau au même endroit. Trois jours après l’accouchement, ils arrachent les misérables enfants à leurs mères, entaillent avec une lame effilée leurs tendres membres, recueillent dans des coupes le sang jaillissant, brûlent les nouveau-nés alors qu’ils respirent encore et les jettent sur le bûcher. Puis ils mélangent dans les coupes le sang et les cendres, obtenant ainsi une horrible mixture, avec laquelle ils souillent les aliments et les boissons, en cachette, à la manière de ceux qui versent du venin dans l’hydromel. Telle est leur communion. »
Les actes des procès en sorcellerie sont riches en sacrifices d’innocents, non pas tant d’ailleurs au Moyen Âge qu’à l’époque moderne, et ce au moins jusqu’au xviiie siècle. Bref, l’accusation de manger des enfants, faite aux hérétiques, aux Juifs et aux ennemis en général, est un lieu commun de l’histoire de l’intolérance raciale et religieuse, et plus personne n’y prête attention depuis longtemps. Le dernier exemple en date est la rumeur selon laquelle les communistes auraient dévoré des enfants. Aujourd’hui encore, on trouve sur Internet des sites « théo-con » (au sens français du second mot) soutenant que les communistes chinois mangent des enfants, partant du principe que la population croit aux vertus thérapeutiques du placenta (et de la chair des fœtus). C’est possible. Mais il y a encore des communistes en Chine ?

La Reine du Pacifique passe à table

Sandra Ávila Beltrán est une enfant du milieu. Celui des narcotrafiquants mexicains. Elle y est née, elle y a grandi, elle y est tombée amoureuse. Elle s’y est mariée aussi et elle y est devenue veuve, trois fois, toujours par assassinat. Le 28 septembre 2007, le président Felipe Calderón annonçait son arrestation, la présentant comme la « Reine du Pacifique », par allusion au personnage fictif du roman d’Arturo Pérez-Reverte. Emprisonnée sans avoir été jugée, accusée d’être l’une des plus dangereuses délinquantes d’Amérique du sud, chargée des connexions logistiques entre la Colombie, le Mexique et les Etats-Unis, Sandra Ávila Beltrán a décidé de parler. Dans une série d’interviews accordées dans le parloir de sa prison au journaliste d’investigation mexicain Julio Sherer García, elle raconte le monde des narcos vu de ses entrailles. « Avec la force d’un scénario tiré tout droit d’un film de Coppola, la reine du Pacifique démêle l’inextricable toile tissée entre les narcos, les policiers, les militaires, la Marine, les politiques et les fonctionnaires de l’Etat qui tous cohabitent et pactisent, se trahissent et se tuent », écrit Juvenio Gonzáles, éditorialiste du quotidien mexicain Milenio. Rien d’étonnant à ce que le livre soit n°1 sur la liste des bestsellers du pays ravagé par les affrontements et les règlements de compte. « L’heure est à la mise en œuvre d’une politique totale de lutte contre l’hydre à deux têtes qui gangrène le pays (narcotrafic et corruption), ajoute Gonzáles. Si M. Calderón, sauf son respect, n’est pas capable de le faire : au suivant ! »

Entretien à deux voix : les bonnes raisons de la déraison

Dans les manuels universitaires, les agents économiques sont présentés comme agissant de manière rationnelle. Que signifie le mot « rationnel » pour un économiste ?

Olivier Bomsel. Cela veut dire : « Qui suit son intérêt » ou, pour reprendre la formule du Traité d’économie politique (1615) de Montchrestien, que « chacun prend sa mire au profit et tourne l’œil partout où il aperçoit reluire quelques étincelles d’utilité ».
Le discours économique prend naissance sur l’hypothèse que l’individu agit matériellement, non pas conformément aux prescriptions divines, mais selon ce qu’il considère être son intérêt. De là que l’économie va devenir une science des « incitations », autrement dit des moyens dont la société dispose pour susciter des actions individuelles socialement utiles. La monnaie et le droit (dont notamment celui de propriété) sont les institutions clés de cette coordination.
Le socialisme qui substitue à une coordination individuée par la monnaie et la propriété une coordination arbitraire prescrite par l’État est une non-économie.

Pierre Lemieux. Au sens le plus général, l’individu est rationnel quand il agit de manière à améliorer sa situation. Personne ne fait des choix qui le rendraient moins heureux ou plus malheureux. Les masochistes aiment la douleur. Mère Teresa était heureuse, comme elle l’expliquait elle-même. Il serait difficile de trouver un économiste qui soit en désaccord avec le postulat de la rationalité prise dans ce sens. Autrement, autant dire que l’individu décide en lançant une pièce de monnaie. À ce niveau d’abstraction, on peut distinguer une autre acception de la rationalité, c’est-à-dire la transitivité des préférences individuelles. Si un individu préfère généralement le vin à la bière et la bière à l’eau, il préférera le vin à l’eau. Là-dessus, je crois, presque tous les économistes sont d’accord.
Là où diverses écoles d’analyse économique diffèrent, c’est quand il s’agit de modéliser tout cela de manière plus précise. Bien sûr, l’individu fait ses choix en fonction de ses préférences et des contraintes auxquelles il fait face dans la réalité – contraintes de budget et autres. Mais va-t-il maximiser sa fonction d’utilité de manière directe et immédiate ou, comme Hayek le soutenait déjà, va-t-il plutôt (ou également) suivre des règles qui ont démontré leur efficacité ? L’individu est-il un maximisateur ou un suiveur de règles ? Et va-t-il généralement prendre les bons moyens pour améliorer sa situation ou, comme le soutiennent les économistes comportementalistes, commettra-t-il souvent des erreurs ?

Comment se fait-il que l’addition de comportements rationnels puisse aboutir à des résultats collectifs aberrants, comme en témoigne la crise financière que nous venons de traverser ?


Olivier Bomsel.
Il suffit pour cela que la coordination faillisse. Autrement dit, que les incitations individuelles soient mal harmonisées. La régulation d’un système financier suppose de limiter les mécanismes de création monétaire. Dans le cas du système en place, cela n’a pas efficacement fonctionné. En effet, chaque décision économique comporte un risque. Le risque est porté par des agents. Les agents du système bancaire américain ont continué, selon des mécanismes sophistiqués, à acheter et vendre du risque tant que les créances pouvaient circuler. Ils avaient intérêt à le faire car ils percevaient des marges sur la circulation des créances. Le défaut de contrepartie – l’écroulement des hypothèques des subprimes – a bloqué la circulation et provoqué la crise systémique. Tant que la crise n’a pas lieu, il est difficile – voire impossible, tant sont enchevêtrés les intérêts en jeu – de décréter que la régulation est inefficace.

Pierre Lemieux. Il faudrait s’entendre sur ce que signifie « aberrant ». Il n’est pas impossible, par exemple, que les récessions soient nécessaires quand des erreurs antérieures ont été commises – par exemple, la masse monétaire a été trop augmentée – et qu’il faut en réparer les conséquences. Cela étant, il est certain que, parfois, l’« agrégation » des comportements individuels donne des résultats que tous les participants ou presque réprouvent. Le fameux « dilemme du prisonnier » en est le cas paradigmatique [lire « Le dilemme du prisonnier », p. 28].
Mais comment éviter ces résultats ? Il est loin d’être certain que confier le problème à des politiciens et des bureaucrates est la solution. Car le même problème se repose : les politiciens et les bureaucrates adoptent des politiques publiques rationnelles selon leurs propres intérêts qui, du point de vue de la vaste majorité des individus, sont irrationnelles.
Ce qui m’amène à l’exemple que vous proposez : la crise économique actuelle. Il faut prendre acte de deux faits et en tirer les conséquences. Le premier est que la crise s’est déclenchée dans le marché américain des hypothèques, l’un des plus socialisés et politisés au monde. L’autre est que, malgré ce que tout le monde répète sans vérifier, la tendance nette des deux, trois ou quatre dernières décennies a été à l’alourdissement de la réglementation financière. Pour ne citer qu’un chiffre : depuis 1960, les budgets des organismes réglementaires américains dans ce domaine ont été multipliés par douze en dollars constants !

Pour l’école dite comportementaliste, la théorie économique devrait aussi tenir compte des comportements irrationnels, dont certains sont bien répertoriés, au point d’être prévisibles. Qu’en pensez-vous ?


Olivier Bomsel.
Si l’on pose que l’économie est la science des incitations, autrement dit des mécanismes de coordination de l’intérêt individuel, elle n’a pas vocation à traiter des comportements d’individus indifférents à l’argent ou cherchant à s’appauvrir. Des agents peuvent parfaitement se tromper dans l’évaluation de leur intérêt : ils n’en demeurent pas moins rationnels aux yeux de l’économiste. C’est le cas notamment dans les crises systémiques, où l’incertitude est maximale et l’intérêt difficile à cerner. Cette situation est très différente de celle où l’argent (l’intérêt, l’utilité, le profit, etc.) ne constitue plus pour l’individu un principe de réalité : celui-ci perd alors sa qualité d’agent économique. Il sort du champ. D’autres disciplines – la psychiatrie, la psychanalyse, la religion – peuvent discourir sur son comportement. À noter que, dans le socialisme, la psychiatrie est un outil de coordination.

Pierre Lemieux. À mes yeux, l’école comportementaliste soutient que l’individu pose ses choix avec une rationalité dont la portée est limitée par divers facteurs : information coûteuse et imparfaite, problèmes de discipline personnelle, conditions initiales, limitations cognitives, etc. L’individu n’est pas irrationnel ; sa rationalité est seulement limitée.
On n’a pas de raison de s’opposer à cette approche, d’autant qu’elle semble, dans certains cas, expliquer la réalité mieux qu’une hypothèse de rationalité plus simple. Mais on n’a pas non plus de raison d’en faire un paradigme exclusif.
Ce dont il faut se garder, cependant, c’est de recourir à l’hypothèse de la rationalité limitée ou à la théorie comportementale pour viser des missions impossibles comme de construire de novo des institutions qui promettent sur le papier d’être plus propices au bonheur humain. Si les individus sont imparfaitement rationnels, ils le demeurent tout autant quand ils deviennent politiciens ou bureaucrates.

Le Mexique sans tête de Carlos Fuentes

Une tête décapitée échouée sur une plage du Pacifique. La millième tête coupée de l’année au Mexique. Elle saigne encore, mais le cerveau ne contrôle plus les mouvements de ce corps qu’il ne retrouve pas. C’est la tête de Josué, dont l’unique préoccupation à présent est d’éviter de se mordre la langue, pour pouvoir parler et raconter son histoire à ceux qui ont survécu à la violence : les lecteurs. Josué est l’un des protagonistes de La Voluntad y la Fortuna, le nouveau roman du Mexicain Carlos Fuentes qui, depuis sa parution simultanée en Amérique latine, en Espagne et aux Etats-Unis en septembre, ne cesse de faire couler l’encre des critiques littéraires comme des analystes politiques de la presse hispanophone. Un roman politique où le mythe de Caïn et Abel, celui de la fraternité devenue rivalité, est l’occasion de faire le portrait d’une « narco-nation » gangrenée par la corruption et le crime organisé.
Josué et Jericó, sont deux amis d’enfance. L’un fait de la politique, l’autre des affaires. A travers eux, Fuentes retrace la lutte pour le pouvoir dans le Mexique d’aujourd’hui. « Trahisons, morts, décapitations, crimes et vengeances tissent la trame d’un discours qui se veut la voix de la conscience nationale. La Voluntad y la Fortuna est une œuvre réflexive et critique sur la terreur criminelle qui va de pair avec le narcotrafic au Mexique », résume Virginia Bautista, critique littéraire du quotidien mexicain Excelsior. « C’est le roman d’un pays dont le corps n’a plus de tête, plus de cerveau qui contrôle ses mouvements. Plus d’âme ».

Au volant : tous en état d’ivresse… de pouvoir ?

Les routes apparemment les plus dangereuses sont, en réalité, les plus sûres : voilà la plus étonnante des innombrables révélations qu’apporte la lecture de Traffic, estime Mary Roach dans le New York Times. Ce n’est pas le danger qui tue, mais le sentiment de sécurité. Médusée, Ariane Krol rappelle ainsi dans La Presse cette histoire édifiante : « Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1967, la Suède a imposé un virage à 180° aux automobilistes. Eux qui avaient toujours circulé à gauche ont dû adopter la conduite à droite. Résultat ? Le nombre d’accidents a diminué ». Dans la même veine, les autorités finlandaises ont dû se rendre à l’évidence : l’absence de panneaux réfléchissants dans les virages dangereux diminue la vitesse et donc, le nombre d’accidents.
Faut-il voir là l’effet inattendu d’une ivresse du pouvoir fort commune à tout être humain qui prend place derrière un volant ? Pas sûr, plaide Bryan Appleyard dans le Sunday Times : « Le problème ne tient pas seulement à la puissance accumulée sous le pied droit des conducteurs, mais aussi à leur exclusion de toute relation humaine normale ». Tout rappel à l’humanité de l’autre rend raisonnable. Exposés au regard des autres, les conducteurs de décapotables sont plus attentifs. Et « nous sommes plus prudents avec un passager à bord ou dans notre propre voisinage », rappelle Michael Agger dans Slate. Ce livre étonnant, « sans doute le meilleur jamais écrit » sur la conduite et la route selon l’écrivain Will Self dans le Daily Telegraph, est traduit ou en cours de traduction dans douze langues.

Un marié studieux

Le grand humaniste Guillaume Budé était un travailleur acharné, mai pas un pur esprit. Il s’est même marié. Faisant preuve d’une volonté de fer, il n’a travaillé que trois heures le jour de ses noces.

John Considine, Dictionaries in Early Modern Europe (« Les dictionnaires aux débuts de l’Europe moderne »),Cambridge University Press, 2009

Meilleures ventes en Grèce – Lire contre la crise

Par Clio Mavroeidakos-Muller

Des émeutes de décembre 2008, au cours desquelles une grande partie de la jeunesse a envahi les rues pour crier son mal-être, à la récente victoire électorale du parti socialiste grec après des années de gouvernance conservatrice, la Grèce semble mue par la volonté de changement.
Les dix bestsellers nationaux dont la liste a été publiée par le quotidien To Ethnos en septembre dernier reflètent bien les différentes facettes des préoccupations de la population. En première place, « Je t’ai tout appris, mais j’ai oublié un mot » a connu, dès sa parution en 2008, un succès considérable (12 000 exemplaires vendus au cours des trois premiers mois) : dans cette sorte de guide de développement personnel écrit par un professeur de management de l’université d’Athènes, l’auteur vante les bienfaits des techniques de management appliquées à la gestion du bonheur privé.
À l’opposé, le dernier opus de la grande romancière Zyranna Zatelli réconcilie une fois de plus le grand public et des critiques littéraires exigeants. Fiction située en Grèce du Nord, teintée de réalisme magique et servie par une langue ciselée, « La passion, des milliers de fois » est pourtant un pavé de 800 pages. Inclassable, baroque, l’œuvre de Zatelli est imprégnée du monde de la ruralité sauvage dont les lecteurs grecs raffolent, sans doute par nostalgie de la vie avant la modernisation.
À côté de ces deux ovnis, très différents l’un de l’autre, les temps sont à l’engouement pour une littérature féminine mettant en scène des histoires d’amours contrariées et de destins tragiques. Dans « La croisée des âmes », thriller sentimental de Chryssiïda Dimoulidou, une Américano-Grecque en pleine crise existentielle retourne sur l’île d’Amorgos, où elle se retrouve aux prises avec des fantômes.
Enfin, il faut noter la présence de l’étonnant livre de Maro Vamvounaki, romancière reconnue, qui publie « Le bal masqué ». Ce récit philosophique, mêlant réflexions et souvenirs personnels, s’articule autour de trois thèmes : les difficultés de la société actuelle, les souvenirs de la Grèce d’autrefois et le carpe diem joyeux et simple que propose l’auteure. Avec, pour fil d’Ariane, la question du masque comme intermédiaire entre soi et le monde.
Garder du passé ce qu’il offre de meilleur, trouver des solutions à l’angoisse existentielle et s’évader : tels sont les ingrédients de base de la recette que le lectorat grec semble avoir finalement élaborée pour échapper à la crise, loin de la pure et simple critique sociale.

Clio Mavroeidakos-Muller enseigne les lettres modernes dans le secondaire. Traductrice, elle est également rédactrice en chef de Desmos/Le Lien, revue francophone d’actualité littéraire et culturelle consacrée à la Grèce.