Historienne argentine spécialisée dans l’histoire du Cône Sud, María Oliveira-Cézar a analysé les divers nationalismes, le prétorianisme et les courants contre-révolutionnaires. Elle poursuit ses recherches à Paris-III et travaille actuellement sur les Juifs argentins en France sous l’Occupation.
Comment décrirez-vous les grandes lignes de l’Église argentine postconciliaire ?
En Argentine le progressisme conciliaire butera contre les amples secteurs qui voulaient conserver leurs traditions tant dans les formes rituelles que dans l’étude de la théologie et de la doctrine sociale de l’Église. Ils étaient surtout apeurés face à ces changements qui pourraient les rapprocher du plus grand ennemi qu’ils avaient, le marxisme, qui au lieu de rester circonscrit aux pays lointains venait de s’installer en Amérique sous la conduction de Fidel Castro et d’un charismatique compatriote jusqu’alors inconnu.
La hiérarchie de l’Église en Argentine, composée par l’ensemble des évêques, qui encadrent le clergé séculier et contrôlent les ordres religieuses – à l’exception de celle des Jésuites, placée sous le commandement directe du Pape –, appliquera les nouveaux rituels mais nuancera les recommandations sur les questions de fond soulevées par le Concile, comme les manières d’évangéliser ou d’exercer le sacerdoce, ainsi que sur d’autres points théologiques. La majorité des évêques s’était montrée au début très intéressée par les changements conciliaires, puis de plus en plus réticente ou franchement opposée. Une poignée d’évêques progressistes échappaient à ce moule, et cela leur valut pressions, persécutions voire même à partir de 1976 d’être assassinés pour deux d’entre eux. L’Épiscopat de l’Église officielle et largement majoritaire dans le pays avait un grand poids politique et était très conservateur, en particulier sous la conduction des archevêques de Buenos Aires et cardinaux Antonio Caggiano (1959-1975) et Juan Carlos Aramburu (1975-1990).
L’implication de l’Épiscopat dans la conduction de l’État devient évidente après le putsch de 1966 quand s’est installé l’autoproclamée « Révolution Argentine » (1966-1973), conduite successivement par les généraux Juan Carlos Onganía, Marcelo Lévingston y Alejandro Lanusse, qui visait explicitement à freiner la dérive « extrémiste et collectiviste », les « avances du marxisme ». Pour cela ces dictateurs ont obtenu l’appui total de l’Épiscopat pour l’organisation de l’Athénée de la République, un forum du nationalisme-catholique où les membres du gouvernement débâtaient avec des universitaires et autres intellectuels catholiques, et surtout pour la mise en route des Cursillos de la Cristiandad, qui étaient des retraites spirituelles ritualisées encadrées par des prêtres, où des militaires, des hommes politiques, des hauts fonctionnaires et des entrepreneurs débattaient de sujets religieux, moraux et politiques, parfois avec le concours de personnes de condition modeste bien sélectionnées par les curés. C’était bel et bien l’intégrisme catholique d’origine espagnole, avec quelques apports franco-algériens par le biais des idées de Jean Ousset, véhiculées par les traductions de Cité Catholique et les réfugiés pieds-noirs arrivés en Argentine après l’échec de l’OAS, en particulier le père George Grasset. Cet intégrisme français arrivé en 1962 sera très influent sur la formation des jeunes officiers argentins, mais n’étant pas apprécié du général Onganía, il aura bien plus d’importance quelques années plus tard, à partir de 1975, et fonctionnera comme support spirituel des répresseurs durant la dernière dictature (1976-1983).
Les progressistes qui se fondaient sur le Concile, étaient moins nombreux que les conservateurs, mais beaucoup plus décidés à mettre en place ce qu’il fallait pour aider les pauvres et les marginaux, non seulement par la charité mais en leur apprenant à s’organiser pour s’entraider à s’en sortir. En même temps ils fustigeaient le système qui avait installé l’oppression de la majorité défavorisée et permettait toujours ces terribles inégalités nécessaires au maintien des privilèges, et ils prônaient la légitimité des luttes pour la libération. Ils se feraient mieux connaître, et aussi craindre, à partir du Congrès Episcopal Latino-Américain (CELAM), réuni en 1968 à Medellin, Colombie, et des écrits de certains de leurs théologiens qui baptiseraient leurs idées comme Théologie de la Libération, du titre d’un des essais de Gustavo Gutiérrez, l’un de leurs chefs de file, avec Leonardo Boff et Helder Camara, le seul archevêque qui les avait rejoints. Parmi les adeptes de cette nouvelle théologie les plus radicaux soutenaient que leur combat devait se faire les armes à la main.
Mais déjà avant ce congrès du CELAM il y avait eu en Argentine débats et polémiques entre universitaires catholiques et marxistes pour tenter de tendre des ponts entre leurs idées, ainsi que des prêtres qui devenaient ouvriers ou s’installaient dans les bidonvilles pour vivre comme et avec les pauvres. En 1966 apparaît à Buenos Aires la revue Cristianismo y Révolución, dont la direction et ses collaborateurs étaient des catholiques laïcs, conseillés par quelques prêtres, qui critiquaient fortement le conservatisme de l’Épiscopat et ses positions éloignées de la pastorale de Jésus, et dénonçaient le gouvernement et les puissants qui le soutenaient. Ce groupe eut une grande influence sur la jeunesse catholique et universitaire, et bientôt s’élargira et radicalisera, revendiquant la lutte armée pour libérer les appauvris et marginalisés. Sous les menaces ils se sont vus obligés d’arrêter la publication en 1971, quand déjà leur chef était mort dans un douteux accident et plusieurs de ses membres étaient devenus des guérilleros. C’est en liaison avec eux qu’en 1967 est né le Mouvement des Prêtres pour le Tiers-Monde (MSTM), qui était très combatif et son aile plus radicale soutenait la nécessité de l’implication des religieux dans la révolution sociale, à l’instar de Camilo Torres, le curé colombien tué en 1966. Parmi leurs références intellectuelles modérées se comptait l’œuvre du jésuite français Pierre Teilhard de Chardin. Il est possible que ce soit sous la pression des activités du MSTM que l’Épiscopat inaugurera en 1969 l’Equipe Pastorale de Curés des Bidonvilles, pour essayer de contrôler les curés déjà y installés ou décidés à le faire, seuls ou en communauté.
Quelle était la relation entre les jésuites et l’Église argentine avant le coup d’État de mars 1976?
La Compagnie de Jésus n’a ni n’avait aucun pouvoir institutionnel à l’intérieur de l’Église Argentine puisqu’elle ne fait pas partie de son Épiscopat, c’est-à-dire l’ensemble de ses évêques. Depuis la création de leur Ordre les jésuites ne dépendent que du Pape, et sont donc totalement indépendants de la politique et les décisions de l’Épiscopat du pays où ils sont installés. Ils n’obéissent qu’aux directives du Pape, de leur Supérieur Général qui siège aussi à Rome, et de leur Supérieur Provincial, qui siège à Buenos Aires. Tout au long de l’histoire cette autonomie leur a valu une certaine méfiance des Épiscopats nationaux, qui les ont toujours tenus en marge de leurs relations, décisions et accords institutionnels avec les gouvernements en place.
La véritable ou supposée supériorité intellectuelle des jésuites sur le reste des religieux leur a donné un important poids social qu’il ne faut pas confondre avec un pouvoir réel et concret, qui est seulement entre les mains de l’Épiscopat. Les relations entre l’Église d’Argentine et la Compagnie sont plutôt ‘diplomatiques’, car dans tous les esprits reste bien présente l’époque où évêques et jésuites s’affrontaient comme chiens de faïence, et du fait même de leur intellectualisme ces derniers étaient considérés comme des éléments déstabilisateurs des gouvernements et des épiscopats et subirent pour cela les expulsions que l’on connaît.
Depuis les années 1960 ont émergé au sein des centres d’études jésuites de préoccupants militantismes incontrôlables, de gauche comme de droite. On n’était plus à l’époque du ‘pape noir’, mais les jésuites restaient inquiétants et l’on verra cela quand certains militaires plus papistes que le Pape les responsabiliseront faussement de la ‘nocivité’ de certains points progressistes du Concile et de l’émergence de la Théologie de la Libération.
Les Congrégations Générales des Jésuites analysent ce qui se passe dans le monde et fixent les règles et politiques que la Compagnie doit exécuter pour mieux transmettre l’Évangile et suivre les ordres du Pape. Ce sont des réunions de quelques mois de tous les jésuites, convoquées toutes les X années (une par décennie en moyenne), pour élire leur nouveau Général ou pour traiter un sujet important, et leurs décisions font la loi interne. La N° 31, commencée en 1965 vers la fin du Concile analyse les renouvellements et instructions pastorales proposées, et nomme Supérieur Général l’espagnol Pedro Arrupe (1965-1983). En décembre 1974 eut lieu la Congrégation N° 32, où les jésuites font un pas en avant car ils devront aider à abolir l’injustice sociale et acquérir une expérience personnelle de la vie des pauvres. C’est l’encouragement à s’installer ou tout au moins à travailler dans les bidonvilles, mais cela entraînera une forte opposition interne, toujours par la crainte des déviations marxistes. Arrupe a été critiqué par les traditionalistes pour sa pleine adhésion aux réformes et à la recherche d’une meilleure justice sociale, mais les critiques deviennent très dures quand l’on constate que sous sa direction se produit un véritable exode, puisqu’environ 8.000 jésuites quittent la Compagnie. C’est pourquoi il reviendra à une position bien plus conservatrice pendant la deuxième moitié de son mandat.
Il faut dire que le premier chef du général Arrupe, le Pape Paul VI (1965-1978), s’était aussi montré à ses débuts en bonne syntonie avec le renouveau pastoral mais dès 1968 il montre son inquiétude pour les éventuels excès et les dérives non souhaitées. Au milieu des années 1970 il deviendra non seulement conservateur mais un contre-révolutionnaire qui recevra avec tous les égards et les pompes du Vatican certains des dictateurs sud-américains qui avaient à ses yeux le grand mérite de lutter victorieusement contre l’expansion du communisme. Parmi eux l’amiral Emilio Eduardo Massera, responsable principal des crimes de la ESMA (École de Mécanique des Sous-Officiers de la Marine), dont il connaissait les forfaits et certaines des victimes, mais que Paul VI recevra très amicalement en 1977. Plus tard, Jean Paul II (1978-2005), dont la crainte principale était l’avance du marxisme, tiendra faussement le général Arrupe pour responsable des déviations gauchisantes des jésuites, et il le punira en minorant sa confiance dans la Compagnie de Jésus au profit de l’Opus Dei.
Le Supérieur Provincial que Arrupe désigne en Argentine est le père Richard O’Farrell (1967-1973), qui sera vite dépassé par la crise interne qui éclata dans le Colegio Máximo de San Miguel, le centre des hautes études de Théologie et de Philosophie de la Compagnie. Le père Orlando Yorio, qui parmi ses autres obligations pastorales fut professeur, vicedoyen de la faculté de Théologie et chercheur de cette institution entre 1969 et fin 1974, met en exergue « le malaise des étudiants et professeurs (qui en 1969) exigeaient haut et fort un changement dans le système d’études pour le rendre plus en accord avec Vatican II, les documents de Médellin et ceux de la dernière Congrégation Générale »[1]. Cela montre bien que les résistances à appliquer les changements déjà approuvés ne surgiraient pas seulement dans l’Épiscopat mais aussi dans la Compagnie. O’Farrell se montrera craintif face à la tournure pour lui « nocive » du progressisme de ses ouailles. Malgré cela, dès 1969 de nombreux jésuites exerceront leurs fonctions pastorales auprès des habitants des bidonvilles, en général en intégrant de petits groupes communautaires de trois à cinq religieux. Il est évident qu’avec tout cela, déjà avant le Putsch de mars 1976 et malgré le prestige qu’ils conservaient, les jésuites étaient loin d’avoir la confiance des autorités civiles, ecclésiastiques et militaires.
Quelle était à votre connaissance la nature des rapports entre Bergoglio et les prêtres jésuites Jalics et Yorio avant et après le coup d’État ?
Je voudrais rappeler ici quelques données sur ces trois jésuites qui nous permettront de mieux interpréter les rapports entre eux.
Le père Francisco Jalics est né à Budapest en 1927. Novice de la Compagnie en 1947, il fera ses études principalement en Bavière et à Louvain puis envoyé au Chile pour enfin être ordonné prêtre à Buenos Aires en décembre 1959 et il restera en Argentine. Depuis 1962 il sera professeur de théologie au Colegio Máximo des jésuites à San Miguel, province de Buenos Aires, jusqu’à sa séquestration en mai 1976. Jalics était très bien considéré par certains de ses collègues comme un intellectuel spécialiste d’une théologie contemplative et mystique, ce qui ne l’empêchera pas d’entrer dans un versant de la théologie de la libération qui s’analysait dans sa faculté, et de décider de la mettre en acte quand il acceptera d’intégrer une communauté avec le père Yorio et six de leurs disciples jésuites[2], à Ituzaingo, entre 1970 et 1971. Puis, mais sans jamais arrêter d’enseigner la Théologie, avec Yorio et autres trois jésuites, Jalics recommencera la vie en communauté par deux fois, en deux autres quartiers pauvres mais pas misérables de la ville de Buenos Aires, qui voisinaient des bidonvilles : d’abord à la rue Rondeau entre 1973 et 1974, puis au quartier Rivadavia en 1975 et 1976, à côté du secteur connu comme Bajo Flores. C’est là-bas que Jalics et Yorio ont été enlevés par les commandos de la Marine en mai 1976.
Le père Orlando Yorio était né dans la banlieue de Buenos Aires en 1932. Après des études de droit il entre comme novice dans la Compagnie en 1955 et sera ordonné prêtre en décembre 1966. En 1969 Yorio fut envoyé comme professeur au Colegio Máximo et participera de tous les débats théologiques qui secouaient autant les maîtres que les disciples. Sans doute avec succès, car l’administration l’a nommé vice-doyen de la faculté de Théologie et chargé de planifier l’introduction graduelle des changements de son plan d’études. Et avec Jalics ils seront choisis par un groupe d’étudiants qui devait être encadré par deux professeurs pour obtenir l’autorisation de vivre en communauté. Cela a été la première expérience pour ces deux jésuites. Mais bien que Yorio la qualifie comme très réussie, ce n’est surement pas l’impression de la Compagnie, car Yorio lui-même reconnaît que « quelques étudiants l’ont quittée » après l’expérience, terminée en 1971. De plus leur travail avait suscité des rumeurs très négatives et mensongères envers tout le groupe communautaire, mais surtout contre Yorio et Jalics. Cette même année il sera remplacé comme vice-doyen mais gardera ses cours au Colegio Máximo jusqu’au début 1975, quand il sera remercié, comme bientôt d’autres professeurs qui adhéraient à la Théologie de la Libération. Le père Scannone, l’un des collègues avec qui Yorio avait travaillé lui a alors expliqué que « les directives de Rome étaient très claires ». Les accusations d’autres jésuites contre Jalics et Yorio reviendraient en force quand ils intégraient leur deuxième communauté, puisqu’en 1973 à l’intérieur même du Colegio on reparlait des déviations dans leur travail apostolique, de prières bizarres, de cohabitation avec des femmes, et l’on ajoutait « les rumeurs d’hérésie et d’engagement avec la guérilla ».
En ce moment se termine le mandat du père O’Farrell et c’est un très jeune jésuite de 36 ans, Jorge Mario Bergoglio, qu’Arrupe désignera nouveau Provincial en Argentine. Né à Buenos Aires en décembre 1936, novice en 1958, il fut ordonné prêtre en décembre 1969. Bergoglio prononça ses vœux solennels d’engagement avec la Compagnie en avril 1973 et à peine trois mois plus tard il en était le Provincial. Mais ses rapports avec Yorio et Jalics venaient de très loin et ce n’était pas de simples relations du fait d’être tous de jésuites. Bergoglio lui-même témoigne en 2010 qu’il les avait connus « en 1961 ou 1962 », que plus tard tous les deux avaient été ses professeurs durant sa formation au Colegio Máximo, et que là-bas pendant deux ans Jalics avait été son conseilleur spirituel, ce qui montre la profondeur de leur rapport.
Est-ce pour cela que la relation de Bergoglio avec eux une fois leurs positions inversées à l’intérieur de la Compagnie à partir d’aout 1973 semble avoir été peu claire, hésitante et difficile ? Malgré les critiques qu’il connaissait bien, Bergoglio «donna (à Yorio) la possibilité de faire (ses) vœux solennels en 1974», mais celui-ci refusa en considérant le moment inadéquat à cause des critiques qu’il subissait. Peu après mais encore en 1974 Bergoglio organisa une retraite spirituelle de trois jours pour que tous les membres de la communauté puissent informer et analyser leur travail à Rondeau, à la fin de laquelle « il leur demanda s’ils acceptaient de dissoudre leur communauté », « tout en disant qu’il n’avait rien contre elle». Yorio dit qu’ils répondirent positivement. Bergoglio décida que pour continuer ils devaient déménager, et c’est ainsi qu’en 1975 ils s’installent au quartier Rivadavia, tout près du bidonville où Yorio travaillait aussi avec les plus démunis. Leur groupe s’était amoindri, car de cinq il n’en restait que trois, Jalics, Yorio et le père Luis Dourron, les autres étant partis.
Vu les circonstances, les défections des uns étaient aussi compréhensibles que l’insistance des supérieurs pour limiter voire arrêter le travail dans les zones à risque. Il faut rappeler que depuis quelques années les formations révolutionnaires travaillaient déjà dans les bidonvilles à travers leurs mouvements politiques et la répression s’acharnait contre eux, dans la plupart des cas en sachant pertinemment qu’ils n’étaient pas en faveur de la lutte armée. Les prêtres séculiers ‘en option pour les pauvres’ comme ceux du MSTM étaient aussi visés, comme le montre l’assassinat du Père Carlos Mugica en mai 1974. Après la mort du président Juan Péron en juillet 1974 la situation générale s’aggrava, et en 75 c’était devenu dangereux pour toute personne d’aller faire un travail social dans les bidonvilles. Que dire de ce qui allait se passer après le Coup d’État de mars 1976…
Au quartier Rivadavia proposé par Jalics, Yorio et Dourron et accepté par Bergoglio, les trois jésuites monteront ensemble leur troisième communauté, dont Yorio serait le responsable et le provincial Bergoglio le supérieur. Dans son rapport de 1977 Yorio considère cette dernière expérience comme « richissime, en tant que communauté religieuse et comme irradiation dans l’Église, et autant pour les religieux et les universitaires laïcs que pour les habitants du quartier et du bidonville (du Bajo Flores) ». Mais il écrit aussi qu’un prêtre du clergé séculier lui a dit en 1975 que l’archevêque Aramburu savait par Bergoglio qu’ils étaient là sans sa permission, et que lui, Yorio, avait démandé des explications au Provincial « qui (lui) répond que Aramburu disait des mensonges pour ennuyer la Compagnie». Il n’y a pas de documents qui attestent cela et Aramburu n’a plus voulu recevoir Yorio ni Jalics ni répondre aux questions à ce sujet. D’autre part Yorio avait déjà été exclu de l’enseignement au Colegio Máximo et il est évident que cela ne pouvait se faire sans au moins le consentement du Provincial. Comme les rumeurs et accusations contre Yorio, des laïcs et jésuites qui enseignaient là-bas, se réactualisaient et s’aggravaient à la fin de l’année 75, Jalics intervint auprès de Bergoglio pour que Yorio sache exactement de quoi il s’agissait.
Yorio écrira en 1977 ce qu’il a retenu de l’énumération orale faite par Bergoglio à Jalics des éléments qui lui étaient reprochés : « Des erreurs et falsifications dans sa conception de Dieu ; Des incertitudes dans sa théologie ; Manque de santé physique ; Maladie psychologique ; Besoin de traitement psychiatrique ; Désobéissance et déloyauté vis-à-vis du Provincial ; Il contribue à diviser la Province ; Il n’est pas apte à prononcer les vœux solennels ; Il ne peut continuer dans la Compagnie parce qu’où qu’il aille il fera des dégâts » Même un dixième de ces accusations suffisait pour l’éloigner de la Compagnie, et si cela se savait sa propre personne était en danger. C’était gravissime. Puis Yorio affirme que Bergoglio lui dira face à face « qu’il ne pouvait (l)’accuser de rien », que l’origine de tout venait de (leur) communauté de Ituzaingo et que ces questionnements s’étaient développés pendant ces cinq dernières années. Que l’ancien provincial O’Farrell «pensait que je faisais beaucoup de tort à la Compagnie», et même qu’en novembre 1975 le général Arrupe avait écrit de Rome à Bergoglio pour lui demander des explications sur « la communauté orante » que Yorio coordonnait.
Yorio et Jalics ne comprennent pas pourquoi Bergoglio ne leur avait pas parlé plus clairement avant, et interprètent son attitude comme mensongère et malhonnête envers eux. En mars 1976 le Provincial leur demande de solliciter de la Compagnie leur passage au clergé séculier et ils acceptent, mais après ils ne trouvent pas un évêque qui les accepte dans leur diocèse, donc ils ne pourront pas célébrer la messe en public. On leur dit que c’est Bergoglio lui-même qui avait mis en garde ces évêques contre eux, mais Bergoglio le nie et leur dit qu’il donne son accord pour qu’ils puissent dire la messe en privé, ce qui n’est évidemment pas la même chose pour ces prêtres qui avaient consacré leurs vies et fonctions sacerdotales aux démunis. Il faudrait associer l’échec de leurs démarches auprès de l’Épiscopat au contexte historique: depuis deux mois c’était vox populi que le Coup d’État était en marche et que les militaires au gouvernement décupleraient la répression déjà entamée. Pour l’Église conservatrice ce n’était pas acceptable de prendre en charge des curés théologiens de la libération, ni pour ses idées ni pour leur propre sécurité. Et la violence déclenchée par le putsch du 24 mars dépasserait tous les pronostics et les craintes les plus pessimistes.
Le 23 mai 1976 Jalics et Yorio sont séquestrés avec une dizaine de catéchistes à la sortie d’une messe à laquelle ils assistaient, par un groupe très nombreux de commandos de la dictature. D’après les témoignages postérieurs des catéchistes et des deux prêtres, le nombre d’assaillants, leur mode opérationnel, l’armement et la logistique employée, que pour certains inclurait un hélicoptère, indiquent que la task force ou GT 332 de la Marine croyait devoir affronter des guérilléros de haut niveau militaire avec leurs ‘aumôniers’ et à la place trouva deux prêtres théologiens et des jeunes avec pour armes leurs catéchismes et missels. Il me semble évident que malgré le fait que pendant de longues années Jalics et Yorio crurent que leur martyre était dû à une dénonciation de Bergoglio à leur encontre, même si l’on voulait noircir son image, une analyse actuelle montre que tout cela ne pouvait pas provenir d’une dénonciation de Bergoglio, ni d’aucune personne en liberté. Mais probablement des déclarations déformées soutirées par la torture à l’un ou l’une des catéchistes du bidonville du Bajo Flores, séquestrés une dizaine de jours auparavant dans leurs propres maisons et disparus à jamais. Parmi ceux-ci, se trouvait la fille d’un des grands défenseurs des droits de l’homme en Argentine, Emilio Mignone, qui sa vie durant est resté fâché avec Bergoglio car il n’avait pas récupéré sa fille, sous-entendant peut-être qu’il n’avait pas fait pour elle ce qu’il avait fait pour ses deux jésuites.
D’autres croient que ces jésuites connus pour leurs idées ont été enlevés parce que Bergoglio les avait expulsés de la Compagnie et ne leur permettait pas de célébrer la messe, et de ce fait il leur ôtait la protection ecclésiastique. D’abord leur récente expulsion n’était connue de personne, même pas des intéressés Yorio et Jalics, qui l’apprirent une fois libres, à Rome. Et pour la messe, c’est l’Église séculaire qui ne leur a pas permis de la célébrer dans aucun de ses diocèses, pas Bergoglio. De plus, il faudrait se demander pourquoi l’on parle tellement de « retrait de protection » en ce qui concerne nos deux jésuites mais on ne parle pas de « retrait de protection » dans le cas bien plus grave des six prêtres et séminaristes Pallottins assassinés à l’intérieur de leur église, au quartier Belgrano de la ville de Buenos Aires, par le même GT 332 de la ESMA en juillet 1976, moins de deux mois après l’enlèvement de Yorio y Jalics, quand ceux-ci étaient encore leurs prisonniers.
La troisième accusation que subit Bergoglio c’est qu’il n’a rien fait, ou presque pas, pour les faire libérer. Cela est évidemment faux, car je connais bien les résultats nuls des nombreux et répétés rendez-vous personnels et de toutes sortes de démarches désespérées, auprès d’importants généraux, ministres de la dernière dictature, et d’évêques de grands diocèses, pour avoir des nouvelles des personnes séquestrées en public. Et si on ne pouvait pas obtenir leur liberté au moins pouvoir leur envoyer des messages, vivres ou vêtements… Sans réussir jamais à obtenir la moindre nouvelle de son être cher, et cela pendant des années. Ce ne sont pas des cas particuliers, cela s’est passé ainsi avec la majorité des séquestrés, même quand ils provenaient de familles aisées considérées puissantes. C’est pourquoi je crois qu’au contraire, Bergoglio a beaucoup fait pour récupérer vivants ses compagnons jésuites, la preuve est qu’ils sont les seuls survivants des séquestrés par la ESMA à cette époque de la première année du putsch. En plus d’informer tout de suite le supérieur général Pedro Arrupe et provoquer sa réaction immédiate auprès du Pape, le provincial Bergoglio a réussi à voir par deux fois le chef de la Junte militaire, le général Rafael Videla, et il a vu aussi à deux reprises l’amiral Massera.
Quelques semaines après que le Pape Paul VI eut reçu le criminel Massera, et une année après que cet amiral eut décidé la libération de Yorio et Jalics, en 1977 l’Université Jésuite du Salvador, à Buenos Aires, octroie un diplôme de professeur honoris causa à Massera. De l’avis de quelques anciens enseignants de cette université, laïcs ou jésuites, cela faisait partie essentielle de la négociation de Massera avec Bergoglio pour libérer ces prêtres jésuites. Bergoglio aurait accompli sa part, mais il n’a pas voulu que cet acte honteux se fasse au salon solennel du Colegio del Salvador mais dans un site éloigné, et il s’y est fait représenter. Quoi qu’il en soit, Orlando Yorio et Francisco Jalics ont subi la barbarie pendant cinq mois, mais ils s’en sont sortis vivants.
María Oliveira-Cézar
Paris, mars/avril 2015
Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.