En février 2021, le dirigeant chinois Xi Jinping a donné une réception somptueuse au palais de l’Assemblée du Peuple, à Pékin, pour annoncer un exploit historique : l’éradication de l’extrême pauvreté en Chine. Cet événement grandiose, organisé dans une salle de bal gigantesque en présence de centaines de dignitaires venus des quatre coins du pays, a été minutieusement programmé pour donner le coup d’envoi d’une année de célébrations marquant le centenaire de la fondation du Parti communiste chinois (PCC). Le pays, longtemps synonyme de pauvreté, a réalisé l’impossible, a déclaré Xi. C’est « un miracle qui restera dans l’Histoire ».
Évoquer l’Histoire n’est pas une simple fanfaronnade. Pour un parti qui prétend mener la Chine aux portes de la domination du futur – en particulier dans des secteurs aussi cruciaux que les véhicules électriques, les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle –, la priorité numéro un est de contrôler le passé. Selon la version officielle, c’est l’Histoire qui a porté le PCC au pouvoir, et c’est parce qu’il gouverne si bien, en accomplissant des prouesses telles que l’élimination de la pauvreté, que l’Histoire décide de l’y maintenir. Pour le Parti communiste chinois, histoire rime avec légitimité.
Mais, pour s’assurer que l’Histoire est vraiment de son côté, le Parti passe un temps fou à l’écrire, à la réécrire et à empêcher d’autres de prendre la plume. Peu de dirigeants chinois ont déployé autant d’ardeur à la tâche que Xi, qui a inauguré son règne en 2012 en prononçant un grand discours lors d’une exposition sur l’histoire de la Chine. Depuis lors, il fait la guerre au « nihilisme historique » – autrement dit à quiconque oserait critiquer les faux pas du Parti. Xi a de nombreux objectifs, de la lutte contre la corruption à la promotion de l’innovation en passant par l’extension de sa zone d’influence à l’étranger via les nouvelles routes de la soie, mais le contrôle de l’Histoire les sous-tend tous.
Cette foi dans le pouvoir de l’Histoire est l’une des rares constantes dans la saga centenaire du PCC. Bien que le Parti soit fondé sur un seul credo, son idéologie est en fait composée d’une mosaïque de stratégies : le PCC était à l’origine un groupe de marxistes orthodoxes qui comptaient sur le prolétariat industriel pour mener la révolution, puis il s’est mué en un parti rural dont l’objectif était de fomenter une rébellion paysanne, et, lorsqu’il a accédé au pouvoir, il s’est métamorphosé en parti centré sur le culte de la personnalité de Mao Zedong. Le PCC s’est progressivement transformé en technocratie autoritaire et pilote aujourd’hui une superpuissance en devenir, dominée par un leader fort et charismatique.
Ces différentes étapes reposent sur trois idées interdépendantes. La première, répandue chez de nombreux patriotes chinois depuis le XIXe siècle, est que moderniser la Chine consiste à la rendre riche et puissante plutôt que libre et démocratique. La deuxième, également partagée par la majorité des patriotes chinois, est que seul un État fort peut moderniser le pays. La troisième est que l’Histoire a missionné le Parti communiste pour accomplir cette mission.
Le centenaire du Parti communiste chinois coïncide avec un intérêt sans précédent pour les rouages de la gouvernance du pays. Au moment de sa prise de pouvoir, en 1949, le PCC passait aux yeux de beaucoup pour une pâle copie du Parti communiste de l’Union soviétique. Dans les années 1960, quand les liens qui unissaient Pékin à Moscou se sont distendus, les pays occidentaux ont commencé à considérer la Chine comme une alliée contre l’URSS. Lorsque le Parti a adopté des réformes économiques d’inspiration capitaliste, à la fin des années 1970, la Chine est devenue le lieu de tous les fantasmes. À l’époque, seul un petit groupe de sinologues, d’investisseurs et de militants s’intéressait sérieusement aux structures de la gouvernance chinoise.
La situation change dans le courant des années 2010 avec l’émergence de la Chine comme superpuissance. Le journaliste australien Richard McGregor est l’un des premiers à consacrer un livre à la gouvernance chinoise. Dans « Le Parti. Le monde secret des dirigeants communistes chinois » 1, il montre l’influence considérable que le PCC exerce sur la société civile. L’ouvrage corrige de façon significative le récit dominant – colporté par beaucoup de journalistes, de groupes de réflexion, d’hommes d’affaires et de représentants officiels étrangers – selon lequel la Chine deviendrait de plus en plus semblable à l’Occident à mesure qu’elle adopte le culte de leurs divinités, à savoir le marché et Internet. McGregor insiste sur la naïveté d’une telle théorie et révèle comment le PCC domine non seulement la politique mais aussi le monde universitaire, les organisations non gouvernementales et l’économie. Il souligne notamment que, contrairement à ce que beaucoup imaginent, le contrôle économique exercé par le PCC a donné naissance à une forme de capitalisme hybride plutôt qu’à un système néolibéral. En définitive, même les entreprises privées doivent rendre des comptes au Parti : en novembre 2020, par exemple, le gouvernement a suspendu l’entrée en Bourse d’Ant Group, le numéro un mondial du paiement en ligne, notamment parce que son principal actionnaire, le milliardaire Jack Ma, s’était fendu de quelques critiques à l’égard de la politique économique chinoise.
Quand McGregor écrivait son livre, le PCC comptait 78 millions de membres – presque l’équivalent de la population allemande. Il en compte aujourd’hui près de 92 millions. C’est beaucoup dans l’absolu, mais cela ne représente que 7 % de la population chinoise, ce qui permet au Parti de contrôler la politique, l’économie et la société tout en restant très sélect. N’importe qui peut demander à y adhérer, mais les candidats sont triés sur le volet et nombre d’entre eux sont écartés. En cela, le PCC est très similaire au Parti communiste de l’Union soviétique, caractérisé par sa base étroite, et pour cause : les fondateurs chinois ont pris exemple sur le système léniniste des Soviétiques et façonné un parti hiérarchique, discipliné et centré sur l’accomplissement d’objectifs bien précis. Si les communistes soviétiques ont été destitués en 1991, les communistes chinois, eux, ont prospéré en développant une compétence rare pour un système autoritaire : leur capacité d’adaptation.
Le marxisme n’est pas un système intrinsèquement adaptatif ; il s’appuie plutôt sur le déterminisme historique pour analyser le changement social et tracer une voie politique. Le changement était censé venir du prolétariat industriel qui, prenant conscience de son exploitation, devait se révolter et mettre la société sur le chemin du communisme. Mais, dans les années 1930, le Parti communiste chinois s’est aperçu que ce modèle ne pouvait pas fonctionner dans un pays comptant aussi peu d’ouvriers. Traqué par l’armée du Guomindang, le parti nationaliste alors au pouvoir, le PCC est au bord de l’extinction. Et se met à improviser.
Au terme de longues luttes intestines, les dirigeants du Parti se rallient à Mao, reconnaissant que le PCC n’a d’autre choix que de s’appuyer sur la paysannerie. Ils forgent également des alliances avec des groupes non communistes, comme des membres de confréries religieuses, des propriétaires terriens, des entrepreneurs de la classe moyenne et des écrivains libres-penseurs. Une fois son pouvoir solidement établi, le Parti a fait preuve de la même souplesse dans la gestion de la Chine – en s’ouvrant à l’économie de marché, par exemple, ou en permettant aux non-membres du Parti de prendre davantage part à la vie publique.
Dans « De la rébellion jusqu’au pouvoir » 2, sa nouvelle histoire du PCC, Tony Saich, de la Harvard Kennedy School, affirme que le Parti communiste chinois doit également sa survie à deux institutions beaucoup moins souples : son département central de l’Organisation et son département central de la Propagande. Le premier conserve des dossiers détaillés sur tous les membres, ce qui lui permet de vérifier leur fiabilité et d’éliminer ceux qui s’écartent un peu trop de ce que le Parti appelle, par euphémisme, la « bonne conduite ». De plus, en surveillant de près quel membre du PCC est affecté à quel poste et pour quelle durée, le département central de l’Organisation empêche les dirigeants locaux de constituer des fiefs qui pourraient mettre à mal le contrôle central.
Le PCC s’appuie également sur la propagande et sur l’endoctrinement pour faire rentrer dans le rang ses millions de membres. On dénombre plus de 3 000 « écoles du Parti » à travers le pays. Des observateurs étrangers ont parfois fait des récits amusants de la façon dont la pensée de Milton Friedman, fervent défenseur du libéralisme, est enseignée dans telle ou telle école du Parti. D’autres encore ont sous-entendu que l’un de ces établissements serait l’équivalent chinois de la Kennedy School [la prestigieuse école d’administration publique de Harvard]. Il y a une part de vérité dans ces témoignages : on y enseigne l’économie de marché, tout comme les compétences nécessaires pour être un fonctionnaire efficace. Cependant, la véritable raison d’être de ces écoles est de s’assurer que les membres du Parti connaissent les priorités du dirigeant en place.
En tant qu’observateur de longue date du PCC, Saich – qui s’est rendu pour la première fois en Chine en 1976, lorsqu’il était étudiant, et y est retourné régulièrement depuis – est en mesure d’en brosser une histoire globale convaincante. Certains passages de son livre sont peut-être trop pointus pour le grand public, mais l’introduction et la conclusion sont très faciles à lire et constituent un bon résumé des éléments-clés de l’histoire du Parti. L’une des caractéristiques du PCC, pointe l’auteur, est sa croyance en son infaillibilité. Croyance qui découle en partie de son histoire improbable : le Parti a été fondé à Shanghai par un groupe de treize jeunes Chinois inspirés par la révolution russe. Ceux-ci ont initié « un mouvement qui allait donner naissance à l’organisation politique la plus puissante du monde, à la tête d’une économie destinée à concurrencer celle des États-Unis. C’est une histoire extraordinaire de survie, de désastre et de résurrection, écrit Saich. Compte tenu des conditions difficiles dans lesquelles ce mouvement s’est développé, le PCC n’aurait jamais dû arriver au pouvoir. »
Saich raconte une anecdote mémorable : en 1921, un sympathisant néerlandais, Henk Sneevliet, fut envoyé par Moscou pour assurer la liaison avec les communistes chinois. Sneevliet assista à la première réunion du PCC, laquelle le laissa tellement sceptique qu’il déconseilla aux participants de fonder un parti à part entière. Il affirma que les progressistes devaient d’abord poursuivre des objectifs plus larges et créer des alliances s’ils ne voulaient pas courir à leur ruine.
Avec le recul, il s’avère toutefois que le véritable défi du PCC ne se situe pas tant sur le plan institutionnel que sur le plan des idées : si le Parti est si formidable, pourquoi son histoire est-elle parsemée de tant d’échecs, de politiques qui ont entraîné les famines les plus meurtrières du monde, de purges et d’opérations clandestines qui ont éliminé des millions d’opposants, le tout sans que personne ou presque soit tenu responsable ? Comment l’Histoire peut-elle légitimer une organisation au bilan si mitigé ?
Les dirigeants du Parti ont développé deux stratégies pour donner l’impression que l’Histoire est de leur côté. La première consiste à rejeter la faute sur les étrangers – un scénario efficace dans un pays dont l’histoire nationale officielle ressemble à une litanie d’humiliations perpétrées par des puissances étrangères au cours des XIXe et XXe siècles. Aujourd’hui, on reproche aux étrangers (souvent indifféremment qualifiés d’« Occidentaux ») d’attiser les tensions avec Taïwan, de soutenir l’opposition à Hongkong, de révéler l’existence de camps de rééducation au Xinjiang et d’essayer de saper le contrôle du PCC en subventionnant les ONG, les échanges universitaires et d’autres formes d’« évolution pacifique ».
L’autre stratégie du PCC pour expliquer ses incohérences consiste à accuser ses membres d’avoir fait de mauvais choix politiques, même si à l’époque ceux-ci étaient cohérents avec la ligne du Parti. Ainsi, après la mort de Mao, un groupe de dirigeants chinois surnommé la « bande des Quatre » a été accusé de tous les excès de la Révolution culturelle, et ses partisans ont été la cible de purges alors même que tous suivaient la doctrine maoïste.
Ce genre de volte-face n’encourage pas la démocratie interne pourtant censée prévaloir au sein du Parti. En théorie, les membres peuvent s’exprimer librement sur l’orientation du PCC, du moment qu’ils se plient aux décisions finales et les exécutent avec loyauté. En pratique, l’évolution constante de la doxa implique qu’il vaut mieux se taire, de peur qu’une déclaration innocente sur le moment ne devienne compromettante par la suite. C’était particulièrement vrai à l’époque de Mao, lorsque les rivaux politiques étaient victimes de purges meurtrières. Mais, aujourd’hui encore, il arrive que des dirigeants naguère en vue se retrouvent soudainement sur la touche, voire en prison – souvenez-vous de Bo Xilai, qui s’apprêtait à prendre la place de Xi Jinping à la tête de la République populaire de Chine lorsqu’il a été condamné à la prison à vie pour abus de pouvoir et corruption. Comme le fait remarquer Saich, le concept de lutte est omniprésent dans le langage et les décisions du Parti : « L’héritage du PCC a donné naissance à un langage particulièrement violent, combiné à un rejet systématique des critiques portant sur les fondements idéologiques. Le recours à la violence verbale, voire physique, est considéré comme légitime – non seulement à l’encontre des opposants qui attaqueraient le Parti de l’extérieur, mais aussi à l’égard de la critique interne. Le concept d’opposition parlementaire n’existe pas.
L’histoire du PCC a donc été particulièrement tumultueuse : on ne compte qu’une seule passation des pouvoirs pacifique, entre Jiang Zemin et Hu Jintao en 2002. Toutes les autres se sont accompagnées de purges et de procès pour l’exemple, comme en témoigne le renvoi de Bo de toutes ses fonctions et son expulsion du Parti à la veille de l’accession de Xi au pouvoir, en 2012.
Cependant, comme l’écrit Bruce J. Dickson dans « Le Parti et le peuple. La politique chinoise au XXIe siècle » 3, supposer que le PCC gouverne essentiellement par la peur est une conception trop simpliste. La capacité d’adaptation du Parti est au cœur de la gouvernance de la Chine. C’est précisément cette capacité d’adaptation qui lui a permis d’opérer de grands revirements politiques. La plupart du temps, les dirigeants agissent de façon extrêmement prudente et peinent à anticiper les problèmes. Néanmoins, lorsqu’ils prennent la décision d’agir, ils le font avec rapidité et ne lésinent pas sur les moyens.
Un exemple que Dickson cite à bon escient est celui de la crise du Covid-19. On sait désormais que les autorités locales ont d’abord tenté de dissimuler ce qui semblait être une crise sanitaire mineure à Wuhan ; mais, lorsque la situation est devenue explosive, les dirigeants du Comité central se sont montrés implacables. Les responsables locaux ont été limogés, et le gouvernement a décrété un confinement total de la région, puis d’une grande partie du pays. Des médecins et infirmiers de toute la Chine ont été réquisitionnés, des hôpitaux de fortune érigés et l’armée mobilisée. En quelques mois, le PCC avait repris le contrôle sur l’épidémie.
Tous les observateurs sérieux de la Chine vous diront que la capacité d’adaptation et de réaction du PCC est la clé de son succès, note Dickson. Simplement, cette analyse nuancée ne correspond pas à l’idée que l’on se fait aujourd’hui de la Chine, à savoir qu’elle serait une menace stratégique qui gouverne par la force brute et le big data. Ces caricatures sont particulièrement convaincantes vues de loin, ce qui est de plus en plus le mode d’investigation privilégié des journalistes et des commentateurs. Cependant, elles ne permettent pas d’expliquer de manière satisfaisante comment la Chine s’est développée si rapidement, ni pourquoi l’opposition au Parti est si faible à l’intérieur du pays.
Dickson donne un aperçu utile des différents organes de gouvernance de la Chine et de l’implication du Parti dans chacun d’entre eux. Il aborde également une série de questions importantes – comme la raison pour laquelle le PCC voit d’un mauvais œil la société civile ou les groupes religieux. Dickson est particulièrement percutant sur la question du nationalisme, que de nombreux observateurs étrangers s’inquiètent de voir augmenter en Chine, surtout chez les jeunes. Le livre offre une analyse convaincante de données d’opinion qui suggèrent que ce n’est pas le cas : les jeunes sont en fait moins nationalistes que ne l’étaient leurs parents.
Quant à savoir pourquoi il y a si peu d’opposition en Chine, Dickson ne nie pas que ce soit en partie le résultat de la politique de sécurité publique : les dissidents sont arrêtés et souvent condamnés à des peines de prison draconiennes. Mais un autre facteur, tout aussi important, entre en ligne de compte : d’après les sondages et les études de terrain, une vaste majorité de la population chinoise semble assez satisfaite de la façon dont le PCC dirige le pays. Nombreux sont les opposants à déplorer qu’il en soit ainsi, écrit Dickson, mais comment expliquer autrement le peu de soutien qu’ils reçoivent ? La Chine n’a pas d’Andreï Sakharov ni d’Alexandre Soljenitsyne, ces figures de l’opposition qui suscitaient en leur temps une grande ferveur populaire.
Dans un chapitre posant la sempiternelle question « La Chine deviendra-t-elle démocratique ? », Dickson analyse le sens que la plupart des Chinois attribuent au terme « démocratie ». Des études montrent que peu d’entre eux associent la démocratie, minzhu en chinois, aux élections, à l’État de droit, à la liberté politique et à l’égalité des droits. La plupart d’entre eux la voient plutôt en termes de résultats, le principal critère étant que les décisions soient prises dans l’intérêt du peuple.
Les Chinois ne sont pas passifs pour autant : ils sont nombreux à protester lorsqu’ils ont le sentiment d’être traités injustement. Mais, écrit Dickson, « tant que les revenus continuent d’augmenter, que l’accès à l’enseignement supérieur se généralise, que les soins de santé deviennent plus abordables, que la qualité de l’air s’améliore et ainsi de suite, il est peu probable qu’ils exigent des élections pluralistes, un système multipartite, l’instauration d’un État de droit, la liberté d’expression et d’autres dispositifs institutionnels de la démocratie ». Ces conceptions différentes de la démocratie et de la bonne gouvernance expliquent en partie pourquoi beaucoup d’étrangers considèrent le PCC comme un organe répressif et autoritaire, tandis que la plupart des Chinois le jugent relativement réactif et compétent.
Au cours de sa longue histoire, le PCC a mis en œuvre d’autres stratégies que l’autoritarisme adaptatif, comme le démontrent Timothy Cheek, Klaus Mühlhahn et Hans van de Ven dans un autre ouvrage publié à l’occasion du centenaire du Parti, « Le Parti communiste chinois. Un siècle en dix biographies » 4. Parmi ces biographies poignantes, on trouve celle d’un libéral tristement célèbre pour avoir été éliminé par Mao dans les années 1940, celle de l’épouse d’un secrétaire du Parti déchu, celle d’un communiste intègre qui s’est retiré pour mener une existence d’ermite après le soulèvement de Tiananmen en 1989 et celle d’une actrice de cinéma des années 1940 plus tard victime des purges. Selon les auteurs, ces vies sont la preuve que le Parti comprenait également une branche libérale et cosmopolite qui a parfois joué un rôle central : « Les partisans du PCC pensaient que la Chine avait besoin de changement et que seul le Parti pouvait le faire advenir. Mais ils étaient également attachés à l’autonomie intellectuelle et morale, au droit de critiquer le Parti et à la décentralisation du pouvoir. »
La personne qui correspond le mieux à cette description n’est pas présentée dans ce volume, mais elle plane sur tous ces livres comme l’esprit d’un saint patron. Il s’agit de Gao Hua, historien à l’Université de Nankin, décédé d’un cancer du foie en 2011, à 57 ans. Gao grandit pendant la Révolution culturelle et assiste au déferlement de la violence maoïste, qui s’étale sur des affichettes manuscrites placardées dans les rues de sa ville natale. Nombre d’entre elles font référence à une purge menée dans les années 1940 contre des écrivains, des artistes et des penseurs qui s’étaient rendus dans une région pauvre et montagneuse de l’ouest de la Chine pour rejoindre la base politique et militaire des communistes, située dans la petite ville de Yan’an.
Gao, intrigué, veut en apprendre davantage. Mais ce n’est pas une mince affaire, car la plupart des livres sont interdits pendant la Révolution culturelle. C’est alors que la chance intervient. Plusieurs milliers de livres se trouvent enfermés dans un entrepôt près de chez lui, et l’aimable monsieur qui en a la charge autorise Gao et un de ses amis à en emprunter quelques-uns. Gao lit des centaines d’ouvrages interdits, dont les romans de Ding Ling et les essais de Wang Shiwei, deux auteurs ayant fait les frais de la purge ordonnée par Mao à Yan’an vingt-cinq ans plus tôt.
Lorsque Gao entre à l’Université de Nankin en 1978, il sait d’instinct que dans cette purge se trouve une clé pour comprendre les traumatismes endurés par son pays. Il commence à rassembler des mémoires, des journaux, des documents et d’autres témoignages. Vingt-deux ans plus tard, il publie l’œuvre d’une vie, How the Red Sun Rose (« Comment le Soleil rouge s’est levé »).
Le Soleil rouge, bien sûr, c’est Mao. Et la réponse à la question posée dans le titre, c’est qu’il s’est levé au prix de purges sanglantes qui ont détruit des vies et forcé l’obéissance. L’histoire officielle dépeint la campagne de rectification de Yan’an comme une grande victoire pour la révolution, comme la mise à contribution des intellectuels qui se sont vu confier une mission sacrée : sauver la Chine sous la houlette du Parti communiste chinois. La campagne de rectification de Yan’an est souvent considérée au même niveau que le mouvement du 4 mai, cette véritable déferlante de créativité et d’énergie qui, en 1919, a lancé la période la plus fertile de l’histoire de la Chine contemporaine. Ce que Gao démontre, cependant, c’est que Yan’an était tout le contraire : un musellement des intellectuels chinois, réduits à devenir des apparatchiks pour éviter la persécution.
Dans la postface de son livre, Gao décrit son éducation, ses motivations et sa méthode de travail. Il n’a pas pu accéder aux documents officiels : son projet a immédiatement été considéré comme trop sensible pour qu’il soit autorisé à consulter les archives gouvernementales. Il s’est régulièrement vu refuser des bourses de recherche, des promotions et la possibilité d’obtenir un poste de direction dans une autre université. Il payait de sa poche chaque livre, chaque photocopie. Cette somme, il l’a écrite à la table de sa cuisine, en fumant cigarette sur cigarette et en buvant du thé. À la fin de sa vie, sa réputation était telle que certains faisaient des pèlerinages à Nankin pour le rencontrer.
Sa mort précoce l’a privé de la possibilité d’écrire son prochain livre, qui, selon ses proches, aurait dû porter sur la période qui suivit la prise de pouvoir des communistes en 1949, lorsque Mao remodela le Parti pour le transformer en outil de contrôle. Mais, d’une certaine manière, l’œuvre de sa vie était terminée. Son livre met à mal ce qui est peut-être le mythe originel du PCC, l’histoire selon laquelle le Parti serait né d’une bande d’idéalistes purs et intègres qui combattaient pour leur pays. Bien qu’il ne soit jamais sorti en Chine continentale, le livre de Gao a été publié par l’Université chinoise de Hongkong en 2000 et a fait l’objet de 22 réimpressions depuis. En 2019, il a été magistralement traduit en anglais par le duo de traducteurs chevronnés que forment Stacey Mosher et Guo Jian.
Le livre est dense, long et exigeant. Les historiens peinent à apprécier tout le mal que s’est donné Gao pour psychanalyser Mao et ses motivations intimes. Pourtant, son livre est un tour de force, car il interroge l’ensemble du projet communiste. Voilà un historien chinois, vivant et travaillant en Chine, qui défie le PCC en s’attaquant à ses fondements idéologiques les plus sacrés.
L’objectif annoncé de Gao est de suivre les préceptes de Chen Yinke, grand historien du XXe siècle mort d’un arrêt cardiaque après avoir été la cible de persécutions pendant la Révolution culturelle. Chen avait déclaré que la mission de l’historien devait consister à « observer l’océan dans une goutte d’eau ». En cela, Gao a réussi. Il ne se contente pas de reconstituer l’histoire censurée, il montre aussi comment le PCC a contrôlé des générations de romanciers et de poètes, d’artistes et de blogueurs, de vidéastes et de journalistes citoyens – toutes ces personnes qui ont lutté pour se faire entendre, non seulement dans les années 1940, mais depuis que le Parti existe. Si le PCC a réussi à réduire la plupart d’entre elles au silence et à convaincre les autres qu’elles n’avaient pas à mettre le nez dans la gouvernance du pays, Gao est la preuve que, cent ans plus tard, un courant profond de libre pensée continue de traverser la Chine.
— Ian Johnson est un journaliste canadien
qui couvre la politique et l’histoire chinoise depuis trente-cinq ans pour le New York Times et le Journal of Asian Studies, entre autres.
Il vivait à Pékin jusqu’à ce que son visa soit annulé en mars 2020, comme celui d’une douzaine de journalistes étrangers.
— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 1er juillet 2021. Il a été traduit par Charlotte Navion.