Quand ai-je entendu parler de l’histoire de mon grand-père pour la première fois ? Je ne saurais dire. Mais je me souviens d’un petit livre vert avec une croix blanche. Il était dans une armoire noire en acier qui se trouvait dans notre salon. Cette armoire était la plupart du temps fermée à clé. Elle ne pouvait receler que des objets importants, que je n’étais pas censée voir, pensais-je.
Mes grands-parents paternels ont fait partie intégrante de mon enfance ; ma sœur et moi les appelions mamie et papy et leur rendions régulièrement visite. Des parents de ma mère, en revanche, nous ne savions presque rien. Ils étaient décédés depuis longtemps, ma grand-mère en 1972, mon grand-père en 1979, six ans avant ma naissance. La seule trace de leur existence était une photo en noir et blanc, jaunie et enchâssée dans un hémisphère en verre que ma mère gardait sur sa table de nuit. Sur l’image, ma grand-mère porte une robe à col montant et un collier de perles, mon grand-père un costume et une cravate ; leurs visages respirent la gravité. Ils ressemblent à l’idée que je me faisais, enfant, des gens d’autrefois ; ils étaient d’un autre monde, d’une autre époque. Je savais que ma grand-mère avait été infirmière, mon grand-père pharmacien, et qu’ensemble ils avaient dirigé une maison de retraite près de Brême. Nous ne nous sommes jamais rendus sur leur tombe.
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours ressenti un poids en moi. Une tristesse qui m’accompagne depuis toujours mais qui, en même temps, semble ne pas m’appartenir. Dans ma famille, je ne suis pas la seule de ma génération à avoir ce sentiment : une parente fait un cauchemar récurrent, depuis qu’elle est petite, dans lequel toutes les personnes qui l’entourent sont abattues. Elle fait semblant d’être morte et elle est la seule à survivre. Si les traumatismes ne manquent pas dans les deux branches de ma famille – la guerre, la fuite hors de la Prusse-Orientale, la violence –, une histoire éclipse toutes les autres : l’assassinat de douze personnes.
Le 20 novembre 1945, dans la nuit, toute la famille de mon grand-père maternel, y compris ses quatre enfants, a été tuée dans sa ferme du Blockland, non loin de Brême. Mon grand-père, grièvement blessé, fut le seul survivant. Quelques années plus tard, il a fondé une nouvelle famille, dont je suis issue. Ce massacre est entré dans l’histoire criminelle allemande sous le nom de « meurtres du Blockland ». Il a été abondamment couvert par la presse en 1945 et 1946 et, de nouveau, dans les années 1960, lorsque certains des coupables ont été graciés. Mon grand-père a consigné les événements dans le petit livre vert, mais il n’en a jamais parlé à ma mère ni à ses autres enfants. Plus l’affaire était médiatisée, plus on se taisait à l’intérieur de la famille. Aucun des quatre enfants de mon grand-père ne se rappelle quand et comment il a appris pour la première fois l’histoire de la famille assassinée. À la maison, on n’en soufflait mot et personne n’a jamais posé de questions.
À un peu plus de 20 ans, après des études de stylisme à Berlin, j’ai déménagé à Londres. J’y ai fait la rencontre de ceux qui, aujourd’hui encore, comptent parmi mes amis les plus proches, et j’y ai trouvé le grand amour. Mais j’étais régulièrement rattrapée par la peur et la panique. Peu avant mon trentième anniversaire, afin de tenter de comprendre pourquoi j’éprouvais tout cela, j’ai décidé d’explorer le passé familial. Je voulais savoir s’il était possible qu’un traumatisme se transmette sur deux générations ; si la source de ma peur inexplicable remontait à la nuit du 20 novembre 1945.
Je savais que je brisais des décennies de silence au sein de ma famille. J’ai lu le petit livre vert de mon grand-père, publié au début des années 1960 sous le titre Vergeben statt vergelten ; en 40 pages, il décrit en détail ce qui s’est passé lors de cette fameuse nuit. J’ai parlé avec ma mère, son frère et ses deux sœurs – je n’avais pas revu certains d’entre eux depuis l’enfance –, et avec une sœur de ma grand-mère que je n’avais jamais rencontrée. J’ai passé des jours entiers dans la salle des archives d’État de Brême, à compulser les dossiers et les articles de journaux, à apprendre les détails de ces meurtres violents. Ce qui m’a le plus étonnée, c’est que mon grand-père ait pardonné aux coupables et qu’il soit intervenu pour que certains de ceux qui avaient été condamnés à la réclusion à perpétuité soient graciés.
Comment parvient-on à pardonner aux responsables d’une telle tragédie ?
Fin 1945, mon grand-père Wilhelm Hamelmann, qui avait alors 43 ans, habitait dans la région isolée du Blockland. Le terrain, plat et humide, était sillonné de fossés et de canaux, et les habitations éloignées les unes des autres. Le soir du 20 novembre, mon grand-père était à la ferme avec toute la maisonnée : ses beaux-parents, Wilhelm et Meta Flothmeier, ses parents, Heinrich et Berta Hamelmann, son épouse, Margarete, les quatre enfants qu’ils avaient eus ensemble, Ruth, Martha, Lieschen et Willi, une certaine Beta Gerdes, qui était venue leur rendre visite, l’employée de maison, Meta Howald, et le valet de ferme, Fritz Heitmann – treize personnes en tout. Ils avaient passé la soirée ensemble, puis, vers 22 heures, avaient gagné leurs chambres.
Peu avant minuit, ainsi que l’a relaté mon grand-père devant le tribunal et, plus tard, dans son livre, ils furent réveillés par un grand bruit. Mon grand-père se leva et emprunta le couloir de la maison, où il tomba sur un groupe d’hommes armés, d’anciens travailleurs forcés polonais. Les intrus étaient menés par un homme qui parlait bien allemand ; il pointa son pistolet sur mon grand-père et l’obligea à aller chercher les autres occupants. Ils furent enfermés dans une chambre, sous bonne garde. Les agresseurs coupèrent la ligne téléphonique, occultèrent les fenêtres avec des oreillers, fouillèrent les armoires, les coffres et les tiroirs, volèrent des vêtements, des objets de valeur, des bijoux et rassemblèrent leur butin. Ensuite, le chef ordonna à mon grand-père et aux autres d’entrer dans la cave.
Elle était exiguë et trop basse de plafond pour qu’un adulte puisse s’y tenir debout ; ils s’agenouillèrent donc sur le sol humide. Le chef arriva avec trois complices et somma mon grand-père de jurer qu’il ne les dénoncerait pas à la police. Mon grand-père promit qu’il ne le ferait pas. Le chef s’avança alors vers lui et lui tira dessus.
La balle manqua la tête de mon grand-père mais l’atteignit à la poitrine, perforant son poumon ; il s’effondra sur le sol. Tous les autres furent abattus. Le procès ultérieur ne permit pas de déterminer combien d’hommes avaient tiré, mais il y en eut au moins deux – la police trouva des balles de deux calibres différents. Mon grand-père, gisant sur le sol, fut aussi touché au pied gauche, à l’avant-bras droit et aux fesses.
Après le dernier coup de feu, les hommes éteignirent la lumière et quittèrent la cave. Leur chef y retourna encore trois fois pour s’assurer que plus personne ne bougeait. La dernière fois, il s’approcha de mon grand-père, souleva sa jambe droite, celle qui était indemne, lui enleva sa chaussure et laissa retomber sa jambe sur le sol. Il fit de même avec sa jambe gauche, grièvement blessée par la balle reçue dans le pied. Malgré la douleur, mon grand-père continua à faire le mort jusqu’à ce que les assaillants aient quitté la ferme. Puis, s’aidant de son bras et de sa jambe valides, il rampa dans l’obscurité sur les cadavres de sa famille, jusqu’au salon. Il parvint à atteindre une ferme voisine, à 2 kilomètres de là, en s’appuyant sur un vélo d’enfant, le seul moyen de locomotion dont les hommes ne s’étaient pas emparés. Une fois là-bas, il appela la police et fut transporté à l’hôpital de Brême, où il passa trois mois alité.
Les photographies sur lesquelles je suis tombée à l’été 2018, en faisant mes recherches dans les archives de Brême, ont dû être prises peu après l’arrivée de la police sur les lieux du drame. Je feuilletais un dossier contenant des rapports de police et des expertises médicales lorsque je remarquai une enveloppe collée au dos d’un des rapports d’autopsie. Sans me douter de rien, je l’ouvris et en retirai trois photos en noir et blanc, qui me bouleversèrent. Je n’arrivais ni à les regarder, ni à en détourner mon regard. Elles montraient la cave la nuit du meurtre, sous trois angles différents. Les corps sans vie étaient serrés les uns contre les autres, recroquevillés, du sang s’écoulant de leur bouche et de leur nez, séchant sur leur visage, imbibant leurs chemises de nuit. À côté, il y avait des provisions, des bocaux, des conserves, des boîtes d’œufs, des pommes de terre. Je regardais ces images et je me disais que, si ces gens n’étaient pas morts, je ne vivrais pas aujourd’hui.
J’avais commencé mon enquête en toute innocence, presque naïvement. Je ne m’étais pas doutée qu’elle me réserverait des nuits d’insomnie, à pleurer sans comprendre comment je pouvais être si triste de la mort de personnes que je n’avais jamais connues.
Mon grand-père était un homme profondément religieux. En plus de son travail de pharmacien, il était membre du conseil d’une paroisse de Brême. Pendant la Seconde Guerre mondiale, celle-ci faisait partie de l’Église confessante, un mouvement d’opposition qui, à partir de 1934, résista à la politique de mise au pas du protestantisme menée par le régime nazi.
Le commandement d’aimer son prochain était au centre de sa foi. Un de ses amis, sensiblement plus jeune que lui et dont il avait fait la connaissance en travaillant à la paroisse, me l’a décrit avec un mélange de respect et d’admiration : « Il avait les pensées très claires. Il ne parlait pas beaucoup, mais ses paroles étaient profondes. J’ai appris de lui qu’il faut accepter les faiblesses des gens – qu’on peut et qu’on doit les aider à les supporter. »
Dans son livre, mon grand-père raconte comment, pendant cette nuit qui a tout changé, il a prié et réussi à trouver la paix et la force de continuer. Il évoque les pensées qui l’ont traversé lorsqu’il a quitté la cave : « Quel genre de Dieu permet des choses pareilles ? Comment s’accommoder de cette phrase : “Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent” 1 ? Contre ces hommes qui t’ont infligé une souffrance si incommensurable, il faut bien demander vengeance. » Il ajoutait : « Aussitôt il me fut évident que le Diable en avait après ma raison et que, si je succombais, j’étais perdu. » Alors se produisit ce qui restera incompréhensible pour beaucoup : « Le Seigneur m’envoya immédiatement de l’amour – Son amour – envers ces pauvres créatures séduites par Satan. […] Sa miséricorde était ma miséricorde. Son pardon était mon pardon. »
Le chef des agresseurs, Zygmunt, dont je n’ai pu trouver nulle part le nom de famille, prit la fuite pendant la nuit des meurtres et ne fut jamais appréhendé. Quelques années après le procès, mon grand-père apprit où il vivait, mais il garda l’information pour lui. « Je n’ai pas besoin de le pourchasser, écrit-il. J’ai recommandé ce pauvre homme à mon Seigneur ! Qu’Il lui accorde sa miséricorde, afin qu’il Lui livre son cœur. »
Le pardon de mon grand-père s’enracinait dans sa foi, mais c’était aussi un geste politique. Mon grand-père replaçait le crime dans le contexte de l’époque, il comprenait que de jeunes gens qui avaient été déportés en Allemagne comme travailleurs forcés aient eux-mêmes vécu quelque chose de terrible. Dans un article de Bremer Nachrichten d’avril 1967, mon grand-père déclare : « Ces gens avaient traversé de dures expériences qui les avaient remplis de haine. Le chef de la bande avait perdu ses parents pendant la guerre. Des SS les avaient abattus en Pologne. »
Pourquoi ce cambriolage déboucha-t-il sur une tuerie ? Encore aujourd’hui, cela reste un mystère. Les intrus n’avaient aucun lien avec mon grand-père et sa famille. L’un des hommes raconta au procès qu’il avait demandé à Zygmunt ce qui s’était passé dans la cave ; il lui avait répondu « qu’il avait enfin vengé sa famille ».
On arrêta huit des dix suspects, tous âgés de 20 ans à peine, dans le camp de Tirpitz pour personnes déplacées, à Brême, et on les remit au tribunal militaire américain (à l’époque, Brême faisait partie de la zone d’occupation américaine). Le lendemain, on les amena devant mon grand-père, qui était à l’hôpital entre la vie et la mort. Il pensa reconnaître dans ces hommes ceux de la nuit des meurtres. Les autorités voulaient appréhender les suspects le plus vite possible afin de rassurer la population. Le fait qu’elles se soient contentées des signes de main d’une victime grièvement blessée et traumatisée montre qu’elles avaient déjà décidé qui elles voulaient voir comparaître.
Les obsèques de la famille eurent lieu le 1er décembre 1945 au cimetière de Wasserhorst, dans le Blockland – sans mon grand-père, qui ne pouvait quitter son lit d’hôpital. Il demanda qu’on lise ces mots : « Notre maison fut toujours une maison d’amour, où on respectait les humbles et aidait les plus pauvres. Cela continuera d’être ma ligne de conduite. Quel moment plus propice pour que les gens recommencent à se chérir et à se faire du bien ? »
Le procès commença plusieurs mois plus tard. Dans son livre, mon grand-père écrit que, la veille de la première audience, le procureur lui annonça qu’il allait requérir la peine de mort pour les huit hommes. Mon grand-père lui demanda de ne le faire que pour le chef et pour ceux qui avaient tiré les coups de feu ; pour les autres, une peine moindre le satisferait.
Après trois jours d’audience, les juges rendirent leur verdict : quatre hommes furent condamnés à être fusillés ; le chef, Zygmunt, fut lui aussi condamné à mort par contumace. Trois autres écopèrent de la perpétuité, un autre de quarante ans de prison. Un neuvième homme fut arrêté quelques mois plus tard à Munich et condamné lui aussi à la prison à vie. Comme les pièces du procès ont disparu, il est impossible de savoir quelles raisons ont motivé les différentes sentences. Bien que les armes du crime n’aient jamais été retrouvées, il y avait d’autres preuves à charge, notamment les empreintes digitales de deux des suspects. Devant le tribunal, mon grand-père réussit à identifier cinq des accusés ; et certains firent des aveux partiels. Aucun d’entre eux, néanmoins, n’avoua avoir commis les meurtres. Les quatre condamnés à mort furent exécutés sur un ancien champ de tir le 13 juillet 1946.
Mon grand-père fit la connaissance de ma grand-mère à l’hôpital ; c’était l’infirmière qui prenait soin de lui. Les logements se faisant rares après la guerre, il n’eut pas d’autre choix que de retourner s’installer avec elle dans la ferme du Blockland. Ils fondèrent une famille, eurent quatre enfants. Tout comme dans la première famille de mon grand-père, ce furent à nouveau trois filles et un garçon. Les trois premiers reçurent les mêmes prénoms que les défunts : Ruth, Elisabeth et Wilhelm. Ma mère, née bien des années plus tard, en 1958, ne fut pas baptisée d’après le quatrième enfant assassiné, mais son anniversaire tombe le 20 novembre, le même jour que les meurtres.
Cela fait deux ans que je ne cesse de parler de cette histoire avec ma mère. Lors de notre première longue conversation sur le sujet, elle m’a raconté que tout le monde dans la famille avait souffert : dans les années 1960, l’affaire était tellement célèbre que des journalistes faisaient le pied de grue devant la porte de la maison. Quand je lui ai annoncé mon intention de publier le résultat de mes recherches, elle m’a dit que cela ne regardait personne. Les mois suivants, nous en avons reparlé plusieurs fois et, peu à peu, elle a commencé à comprendre mes motivations.
Lors de l’une de nos conversations, elle s’est souvenue qu’à ses anniversaires on mettait des images de la famille morte sur le piano. « À un moment donné, je me suis demandé pourquoi. Mais je n’ai jamais posé la question. Il régnait un non-dit pesant à la maison. Je ne sais plus si c’était seulement ces jours-là ou en permanence. »
Plus de vingt ans après la nuit des meurtres, en 1967, mon grand-père découvrit qu’une journaliste s’était entretenue avec trois détenus de la maison d’arrêt de Fuhlsbüttel, à Hambourg : Czeslaw Godlewski, Michael Strocki et Marjan Oboza. Il s’agissait de trois des hommes condamnés à la prison à vie ; selon le tribunal, ils avaient participé au cambriolage mais n’avaient pas tiré. Leur demande de grâce avait été plusieurs fois rejetée parce que cette grâce impliquait leur rapatriement en Pologne. Or le pays ne voulait pas les accueillir.
Mon grand-père décida de leur rendre visite. Le 8 avril 1967, écrit-il, il fut reçu par le directeur de la maison d’arrêt et parla avec Godlewski et Oboza. Le troisième détenu, Strocki, refusa de le voir – le pardon ne l’intéressait pas. Les deux hommes furent menés l’un après l’autre auprès de mon grand-père. Le premier était sur la défensive, persuadé que Hamelmann ne pourrait pas l’aider. Le second ne comprenait pas pourquoi mon grand-père lui rendait visite et dit qu’il avait eu des insomnies les nuits précédentes. Quelques semaines plus tard, mon grand-père retourna les voir.
Dans une lettre du 29 avril 1967, que j’ai trouvée dans les archives d’État de Brême, mon grand-père écrit à l’ambassadeur des États-Unis pour lui demander la grâce des deux détenus : « J’ai rendu visite à Godlewski au pénitencier de Fuhlsbüttel et lui ai dit que je lui avais pardonné. Je souhaite, s’il est gracié, l’accueillir chez moi et l’employer comme concierge dans une maison de retraite qui m’appartient. […] Je suis celui qui a été le plus touché par l’attaque, et, en tant que tel, je vous demande, monsieur l’ambassadeur, la grâce de cet homme qui, pris dans les tumultes d’une époque troublée, a commis l’injustice et le regrette. Il a expié pendant vingt et un ans. C’est très long. […] La haine engendrera toujours la haine, et c’est pourquoi il est temps de cesser une bonne fois pour toutes de se haïr. »
Ses recours en grâce furent entendus. En décembre 1968, Oboza obtint une liberté conditionnelle et alla vivre dans un foyer de réinsertion à Bielefeld, où mon grand-père vint plusieurs fois lui rendre visite. En mars 1969, ce fut au tour de Godlewski d’être gracié. Il fut d’abord placé dans un foyer à Hagen, puis mon grand-père l’accueillit dans la maison de retraite qu’il dirigeait avec ma grand-mère. Des menaces anonymes continuelles le contraignirent vite, cependant, à transférer Godlewski dans un lieu tenu secret.
En 2018, je rends deux fois visite à ma tante dans sa maison des environs de Brême. Je l’ai perdue de vue à l’adolescence, quand ma mère et elle se sont éloignées. Ma tante a un peu plus de 70 ans, elle est circonspecte et posée. Mon autre tante et elle ont repris, à la mort de leurs parents, la maison de retraite que dirige aujourd’hui mon cousin. Alors que nous sommes assises toutes les deux dans son jardin, je mentionne pour la première fois mes recherches et lui demande de m’aider. Nous étalons sur une table tous les articles de journaux et toutes les photos. C’est étrange d’interroger ainsi ma tante, mais elle fait preuve de gentillesse et s’efforce de me renseigner au mieux. Elle n’arrive pas à me dire dans quelles circonstances elle a appris pour la tuerie, ni à expliquer comment cela a influé sur sa vie.
Elle se souvient pourtant avoir rencontré Godlewski. Elle était une jeune femme et travaillait à la maison de retraite de ses parents. Ils n’ont pas beaucoup parlé, mais il s’est montré réservé et aimable. Rencontrer Godlewski, qui avait 23 ans au moment des meurtres, était beaucoup moins pénible que cette « époque terrible », dit-elle, où les journalistes écrivaient des articles sur son père, où le téléphone sonnait tous les jours et où des inconnus insultaient sa famille.
La famille avait soutenu mon grand-père dans sa décision, raconte ma tante. Son entourage savait que « pardonner plutôt que de se venger » n’étaient pas que des mots pour lui. Elle me tend une chemise en carton jauni sur laquelle est inscrit « Correspondance Blockland ». Mon grand-père y a rassemblé les nombreuses lettres qu’on lui a envoyées en réaction au pardon qu’il avait accordé. Certaines sont longues, écrites à la main, pleines d’émotion et d’admiration. D’autres expriment de la perplexité : « Votre démarche n’a rien à voir avec le christianisme. Elle est incompréhensible. Avez-vous songé à ceux qui ont été cruellement assassinés ? Comment pouvez-vous faire cela à vos pauvres enfants ? »
Plus de soixante-dix ans ont passé depuis les meurtres. Tous les membres de ma famille sont prêts à me parler, mais je sens qu’ils préféreraient ne pas remuer le passé. J’entends sans cesse les mêmes phrases : « Nous n’en avons jamais parlé » et « Pourquoi ne peut-on pas laisser le passé en paix ? ». Je les interroge sur l’importance qu’a eue cette histoire dans leur vie. Ils me regardent avec étonnement, comme s’ils n’y avaient encore jamais réfléchi.
Je me rends à Hambourg pour y rencontrer la psychologue Sandra Konrad, afin qu’elle m’en apprenne plus sur ce que Sigmund Freud appelait l’« héritage émotionnel ». Konrad s’intéresse tout particulièrement à la manière dont les traumatismes se transmettent sur plusieurs générations. Au cœur d’un traumatisme, m’explique-t-elle, réside l’incapacité à traiter une expérience terrible, à la surmonter par le deuil et à l’intégrer à sa propre histoire. Le traumatisme qui n’a pas été traité se transmet à la génération suivante et se manifeste chez elle dans les rêves, les sentiments et le comportement.
Je ne saurais dire si mon angoisse – ces peurs dont j’arrive aujourd’hui à m’accommoder – plonge ses racines dans l’expérience vécue par mon grand-père, dans d’autres traumatismes familiaux ou dans des expériences qui me sont propres. Mais ce dont j’ai bien conscience, c’est que cette histoire fait partie de moi, tout comme d’autres histoires de ma famille. Avoir démêlé ce secret me permet de vivre avec plus sereinement.
De tous les membres de ma famille, je suis la plus éloignée de ce qui s’est passé et pourtant c’est moi qui en sais le plus. Peut-être n’ai-je pu me confronter à cette histoire que grâce à cette distance. Ou parce que mon désir d’être débarrassée de ce poids très ancien était plus grand. Rien qu’en écrivant, je me rends compte que ce fardeau diminue, qu’il se fait moins menaçant.
Beaucoup de mes questions demeurent sans réponse. J’admire mon grand-père pour sa clémence, mais je ne comprends toujours pas comment il en a été capable. Pardonner était peut-être une question de survie pour lui. Mais où était sa colère ? Où était sa douleur ? Et que dois-je penser de sa décision de mettre ces sentiments sous clé ?
Même si je n’aurai peut-être jamais de réponses, j’ai appris à connaître mon défunt grand-père par une voie détournée. On m’a dit qu’il était apprécié de tous, un modèle pour beaucoup – toujours de bonne humeur, un brin désordonné et « dingue de voitures » (il adorait rouler pied au plancher dans sa Borgward Isabella). Dans la pharmacie où il a longtemps travaillé, on vendait un analgésique dont il avait conçu lui-même la recette et à la fabrication duquel prenait part l’ensemble de la famille, sur la table de la cuisine. Son nom ? « Antidouleur. »
— Née en 1985, Lilli Heinemann est journaliste indépendante.
— Cet article est paru dans Die Zeit le 26 juin 2019, puis dans The Guardian le 11 janvier 2020. Il a été traduit par Baptiste Touverey.