Les mots du deuil

« La lamentation, cette effusion lyrique de chagrin, est l’une des formes d’art les plus anciennes et les plus universelles », rappelle l’écrivaine Hope Wabuke sur le site de la radio publique américaine NPR. Un texte sumérien vieux de 4 000 ans, qui narre la destruction de la cité d’Our, en est la trace la plus ancienne. Avec son essai Notes on Grief, la célèbre romancière nigériane Chimamanda Ngozie Adichie s’inscrit dans cette longue tradition. Elle y raconte la mort, en juin 2020, de son père, l’universitaire émérite James Nwoye Adichie, à l’âge de 88 ans. Un deuil rendu d’autant plus douloureux par la distance imposée par la pandémie de Covid-19. Sous la plume d’Adichie, « l’expérience de la perte et du deuil devient viscérale », relève Hope Wabuke. Cette expérience se manifeste par une réaction physique violente et incontrôlable, comme « le besoin de pousser lors de l’accouchement » et cette sensation que « les mots ne suffisent plus à endiguer la montée des eaux du chagrin ». Face à la disparition d’un proche, écrit Adichie, « on réalise à quel point le deuil est lié au langage, à la défaillance du langage et à la nécessité de s’en saisir ». 

Village d’enfance

Chronique douce-amère d’un village entre Athènes et Delphes, le dernier livre du poète et essayiste Giorgos Ch. Theocháris a conquis des critiques situés à l’opposé sur l’échiquier politique, fait rare dans ce pays polarisé. Mélange de récit à la première personne, de poèmes, de photographies et de coupures de presse des xixe et xxe siècles, Δίφορη Μνήμη a une forme étonnante. Dressant la chronique d’une enfance passée dans les années 1950, l’auteur fait revivre un lieu aujourd’hui frappé par la désertification. Proche de Syriza, le quotidien I Avghi se montre sensible à l’engagement d’un homme de gauche marqué par « les plaies béantes laissées par la guerre civile » opposant communistes et monarchistes après la Seconde Guerre mondiale. De son côté, Kathimerini, journal de centre droit, ne résiste pas à l’évocation des chapelles vides près des champs de vignes, « où le caractère sacré de la nature se fait le temple d’une élévation personnelle. » Mettant tout le monde d’accord, le site d’information centriste Liberal souligne l’universalité de ces histoires « de gens simples, semblables à celles que nous trouvons dans toute la campagne grecque ». Creusant au plus profond d’une mémoire singulière, Theocháris a su parler à cette Grèce urbaine en apparence seulement, tant elle garde un pied et des souvenirs « au village ». 

Celle qui décela la graine de la Terre

Les écrivains Hans Christian Andersen et Karen Blixen, le physicien Niels Bohr, l’astronome Tycho Brahe ou le compositeur Carl Nielsen… Autant de noms que « chaque ­Danois peut reconnaître avec fierté. Mais Inge Lehmann ? » C’est loin d’être une évidence, répond le quotidien Berlingske après avoir posé la question. Et pourtant, cette femme discrète, native de Copenhague et morte en 1993, à 104 ans, a marqué durablement la science. Avant elle, les sismologues croyaient que la Terre avait un noyau fluide en son centre. Jusqu’à ce qu’Inge Lehmann affirme en 1936 que notre planète a aussi un noyau solide. Mais « il lui était d’autant plus difficile de convaincre ses pairs qu’elle était une femme », raconte Berlingske, évoquant la première biographie écrite à son sujet, un « roman vrai ». Les milieux scientifiques danois n’étaient alors pas à la hauteur de la réputation du royaume concernant la place des femmes dans la société. Aux États-Unis, en revanche, on saisit vite l’intérêt des travaux de la chercheuse. Elle s’y installa pour, entre autres, aider à détecter des essais nucléaires soviétiques souterrains. En 1961, elle fit la une d’un magazine populaire américain. De nos jours, le Danemark commence enfin à lui rendre justice. Cette biographie y contribue, d’où l’accueil plutôt positif de la critique. Mais l’ouvrage de 400 pages aurait pu être plus « passionnant », regrette le quotidien Jyllands-Posten, ou plus mordant encore à l’encontre du ­patriarcat local, juge Information

Mythologie soviétique

« Longs vols sans escale à donner le tournis, records, victoires, réceptions au Kremlin, combats aériens au-dessus de l’Espagne, accidents, blessures, décès – Istrebitel’ se lit comme une encyclopédie des exploits et des défaites de l’aviation soviétique des années 1930 », écrit la critique littéraire Galina Iouzefovitch sur le site Meduza. Le nouveau roman de l’écrivain russe Dmitri Bykov est peuplé d’explorateurs ­polaires, de pilotes et de parachutistes qui étaient portés aux nues en URSS. Les personnages principaux sont inspirés de personnes réelles, tel l’aviateur Valeri Tchkalov, qui réalisa un vol sans escale au-dessus du pôle Nord ; ou encore la parachutiste Liouba Berlin. La plupart d’entre eux ont péri dans des accidents aériens. Il faut dire que Bykov a puisé la ­matière de son roman dans les ­carnets du journaliste Lazar Brontman (Lev Brovman dans le roman), qui a chroniqué le destin de ces pionniers. « Incontestablement, Bykov idéalise les pilotes soviétiques », note la critique. « Puissants, intrépides, excentriques et frivoles, ils sont nés pour accomplir des exploits et se couvrir de gloire éternelle, mais dès le départ ils sont voués à la mort », à l’instar des « demi-dieux de la mythologie grecque ». 

Dis-moi ce que tu crées et je te dirai…

Les livres se retrouvent souvent sur pellicule ; le trajet inverse, des images aux mots, est plus rarement parcouru. L’ouvrage de Kenneth Clark est bien exceptionnel, et à plus d’un titre. Il est issu d’une série d’émissions de la BBC sur la civilisation. Celles-ci avaient connu en 1969 un succès colossal en Angleterre et aux États-Unis, et pratiquement fondé le genre du documentaire culturel télévisuel. L’auteur-réalisateur avait voulu illustrer la notion de civilisation en présentant et dissertant autour de ce qui pour lui en incarnait le mieux le concept : les productions artistiques d’une culture à travers l’Histoire. Pour rendre compte de la civilisation occidentale – la seule qu’il estimait connaître vraiment – il avait fait défiler pendant 13 émissions toute une série d’artefacts aussi remarquables par leur qualité intrinsèque ou leur charge symbolique que par l’excellence de leur reproduction (le commanditaire du programme, David Attenborough, à l’époque directeur de BBC 2, voulait en effet mettre en valeur la supériorité technique du tout nouveau système télé couleur anglais !). Et, de Chelsea aux banlieues ouvrières de Manchester ou aux zones pavillonnaires de Baltimore, les spectateurs étaient restés toute l’année scotchés à leurs postes rudimentaires d’où jaillissaient les intonations ultrapatriciennes du richissime et chiquissime lord Clark, (très) grand ami de la reine mère et plus jeune conservateur de la National Gallery. Pourquoi ?
Parce que, sur fond de musique classique voire grégorienne, l’élégant Kenneth Clark confiait au spectateur sur un ton intime et élégiaque sa communicative exaltation devant les meilleures réalisations de l’homme civilisé. Les Barbares aussi pouvaient produire des œuvres d’art – notamment d’orfèvrerie. Mais comment des nomades qui ne voyaient guère « au-delà du printemps prochain » auraient-ils excellé dans l’architecture ? Leurs rares créations – le mausolée du roi des Ostrogoths Théodoric, à ­Ravenne, ou le baptistère Saint-Jean de Poitiers – ne sont-elles pas « d’une grossièreté misérable » ? Voyez en comparaison les merveilles carolingiennes, la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, la croix de Lothaire (« un des objets les plus émouvants qui soient »), les enluminures, les piliers sculptés, la ­délicate cursive caroline… Plus tard, voici Rembrandt et son Syndic de la guilde des drapiers, la « première preuve visuelle de la démocratie bourgeoise », ou les portraits si réalistes de Quentin de La Tour, « que seuls les membres d’une société hautement civilisée pouvaient préférer aux mensonges brillants de l’art à la mode ». Qui plus est, « la vue personnelle » de Kenneth Clark est profondément positive, consolatrice même. La civilisation est certes fragile – la nôtre a bien failli succomber sous les coups des Barbares wisigoths et autres, des Vikings, des Arabes, des ­fanatiques religieux ou des révolutionnaires de tout poil… Mais la civilisation suppose aussi une « foi dans la permanence », donc une confiance inébranlable en l’avenir et en la qualité de l’homme, notamment l’homme de génie.
L’élitiste Kenneth Clark trouvait dans la télévision populaire un moyen de combiner « des mots et de la musique, de la couleur et du mouvement, [et de] dilater l’expérience humaine d’une manière dont sont bien incapables les mots seuls ». Il a pourtant voulu faire un livre, car en enregistrant ses émissions il s’était découvert un « point de vue » qui ne pouvait être pleinement exposé qu’à l’écrit : sa conviction que la civilisation est synonyme d’harmonie, de symétrie, d’élévation intellectuelle et spirituelle (Beethoven !) et aussi de prospérité, voire de capi­talisme (« la libre circulation du capital est l’une des causes principales de la civilisation parce qu’elle garantit trois ingrédients essentiels : le loisir, le mouvement et l’indépendance »). Mais, attention, il faut raison garder : « Si pour une raison mystérieuse la civilisation bénéficie d’une relative superfluidité de richesses, pléthore de richesses la détruit… Quand les gens sont plus riches, les tableaux sont moins beaux ! »
Dans sa transition de l’écran au papier, le propos de Kenneth Clark ne subit aucune déperdition, bien au contraire. Car le lecteur a sur le spectateur le grand avantage de maîtriser son temps, sans subir l’ordonnancement et le rythme du réalisateur. Il peut s’attarder, revenir en arrière pour savourer l’un ou l’autre des aperçus toujours originaux et souvent géniaux dont Kenneth Clark bombardait sans merci son spectateur. Sa langue simple et claire (excellemment traduite) suscite chez le lecteur une atten­tion sans partage et donne à ses vues toute la place qu’elles ­méritent. Les incon­ditionnels de l’image peuvent toujours revisionner les émissions de Kenneth Clark ; mais ils devraient le faire la télé­commande dans une main et le livre dans l’autre. 

— B. T.

Merci pour le lecteur

Fini – en principe – l’époque du confinement, celle où l’on avait le temps de tout et notamment de lire. Retour à cette course contre la montre dont la lecture est l’une des victimes les plus signalées. Internet fait pourtant tout ce qu’il peut pour faciliter la tâche du lecteur pressé – par exemple en l’avertissant de l’effort requis (pour À la recherche du temps perdu, ne pas compter moins de soixante et onze heures et quarante et une minutes). On trouve aussi sur le Web des outils permettant d’accélérer le défilement des mots sur l’écran (Spritz, Spreed, Reedy…) ou des stages en ligne pour apprendre à lire plus vite. « J’ai pris un cours de lecture rapide, témoigne Woody Allen, et j’ai pu lire Guerre et Paix en vingt minutes. Ça parle de la Russie. »
Depuis quelques décennies, certains auteurs (pas Proust) ont cependant entrepris de faire une part du chemin et de faciliter la tâche du lecteur, dans le sillage d’Ernest Hemingway. Stylistiquement, celui-ci défendait la théorie de l’iceberg : ne laisser transparaître sur la page que quelques faits bruts, énoncés le plus simplement possible, juste de quoi suggérer l’existence d’un monde émotionnel submergé, bien plus volumineux. Hemingway était un virtuose du compactage. N’a-t-il pas imaginé un roman en six mots, qui contient pourtant introduction, développement et (triste) fin ? « À vendre : chaussures bébé, jamais portées. »
Bien sûr, Hemingway n’a pas inventé la concision en littérature, déjà popularisée par Mme de Sévigné. Et d’autres écrivains ont suivi son chemin, celui de « l’écriture blanche » théorisée par Roland Barthes ou de « la petite phrase légère et court-­vêtue » qu’évoquait Michel Butor. Voyez Albert Camus avec son style direct, droit au but. Ou Marguerite Duras avec son écriture « plate », « non fleurie ». Ou encore Sartre, qui avait imposé au quotidien Libération, qu’il avait cofondé, un style « parlé écrit », idoine pour un journal (pour ses textes philosophiques, il avait en revanche choisi l’option diamétralement opposée).
Mais, quand Roland Barthes revendiquait une « morale du langage », voulait-il dire que l’auteur devait avoir pitié du lecteur ? Probablement pas. Et Marguerite Duras, était-ce la compassion qui la conduisait à utiliser une écriture « courante », ultrarapide ? Ou plutôt le désir de galoper plus vite que le temps, de raconter avant que l’oubli ne vienne dissoudre l’histoire ? Elle croyait aussi, dès 1970, que l’ère des mots était finie et que l’image avait gagné la partie. Si la littérature survivait, pensait-elle, ce serait au cinéma ; ce qui ne l’empêcha pas de travailler son écriture de manière à pouvoir être lue à toute vitesse. Ça donne parfois : « LUI : Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien. ELLE : J’ai tout vu. Tout. »1 Mais merci tout de même, Marguerite. 

Trois femmes puissantes

Être une femme en Chine, l’une des sociétés les plus patrilinéaires de la planète, n’est pas nécessairement une partie de plaisir. Mais y être une femme de pouvoir (ou supposée telle), c’est la quasi-assurance de jouir d’une réputation posthume atroce.
« L’Empereur a cherché pour ses plaisirs/ une beauté à ruiner son empire »1.
Les premiers vers du Chant des regrets éternels, l’un des poèmes les plus justement célèbres de la littérature chinoise, résument assez bien cette idée devenue un lieu commun : en Chine, pour celui qui gouverne, une femme trop influente représente un danger sournois. Elle est celle par qui les catastrophes arrivent.
Dans le poème, qui évoque des faits bien réels, la catastrophe en question, c’est la révolte d’An Lushan, qui, au milieu du viiie siècle, sous la dynastie Tang, aurait fait 36 millions de morts (les deux tiers de la popu­lation chinoise d’alors). Yang Guifei, l’une des « quatre beautés de la Chine antique » et favorite de l’empereur Xuanzong, en est rendue responsable. Alors que l’empereur et elle fuient la capitale menacée, les soldats exigent son exécution :


« Ils veulent que la belle
aux longs sourcils
Soit mise à mort sous
les pieds des chevaux.
La couronne fleurie
de sa coiffure
Jetée à terre nul
ne la ramasse
Ni l’épingle de jade
verte et blanche
Ni l’oiseau jaune
d’or de ses cheveux.
L’Empereur n’a rien
pu pour la sauver
Il s’est caché la tête
dans les mains
Et quand de loin
il s’est tourné pour voir
Cette terre de larmes
et de sang
Était cachée par
la poussière jaune
Que levait en spirale
un vent glacé. »


Cette mort mythifiée par la poésie rachète, d’une certaine façon, les erreurs de la jeune femme : du statut de coupable elle passe à celui de martyre, objet de « regrets éternels ». En revanche, malheur à celles qui n’expient pas.
Wu Zetian, la seule impératrice régnante de l’histoire de la Chine (et grand-mère de Xuanzong), qui osa fonder sa propre dynastie et mourut octogénaire dans son lit, a beau avoir été depuis longtemps réhabilitée par les historiens sérieux, la culture populaire continue à la présenter sous un jour sinistre. Les amateurs de la récente série de films hongkongais Détective Dee ont peut-être à l’esprit cette impressionnante matrone aux sourcils épais et à la chevelure surmontée d’invraisemblables ornements dorés défiant les lois de la gravité. C’est Wu Zetian à la veille de sa prise de pouvoir. On ne peut pas dire qu’elle inspire confiance.
La femme comme bouc émissaire… Si vous doutez encore qu’il s’agisse là d’une constante de l’histoire chinoise, songez à Jiang Qing, la veuve de Mao ­Zedong. À la mort de ce dernier, en 1976, on l’accuse d’être la vraie responsable des débordements de la Révolution culturelle : elle est arrêtée, condamnée à mort puis graciée et placée en détention. Elle se suicidera en 1991.
Songez aussi aux sœurs Song. Aucune d’elles n’a connu de mort tragique, mais toutes les trois ont eu un destin si extraordinaire et côtoyé de si près les hommes forts de leur époque qu’elles n’ont pas manqué d’alimenter les médisances. Dans l’ouvrage qu’elle leur consacre, la Sino-Britannique Jung Chang, qui a grandi dans la Chine communiste, rappelle que « les ragots concernant la vie sexuelle des dirigeants du pays étaient extrêmement rares ». Or tout le monde racontait que la cadette des Song avait pris pour amant le chef de ses gardes du corps, moitié moins âgé qu’elle. La benjamine, elle, était accusée de prendre des bains de lait pour entretenir « l’éclat de son teint », un gaspillage bien entendu « scandaleux ».
Jung Chang avait déjà consacré une biographie remarquée à la dernière impératrice de Chine, Cixi – encore une femme de pouvoir victime d’une légende noire tenace [lire « L’impératrice Cixi réhabilitée », Books n°103, décembre 2019-janvier 2020]. Dans ce nouveau livre, Cixi apparaît fugacement au début et, derechef, Chang rend hommage à son œuvre réformatrice. À certains égards, la vie des sœurs Song, telle qu’elle la retrace, vient prolonger celle de la concubine devenue toute-puissante impératrice douairière. L’occasion, pour la biographe, de contribuer à une vaste entreprise de réévaluation du rôle des femmes dans la moder­nisation de la Chine.
Ailing, Qingling et Meiling sont nées respectivement en 1889, 1893 et 1898. La dernière est décédée en 2003 à New York. Autant dire que leur vie embrasse tous les tumultes du xxe siècle. Elles sont les filles d’un personnage étonnant, Charlie Song, issu d’un milieu modeste mais qui eut la chance de pouvoir faire des études aux États-Unis, où il se convertit au protestantisme. De retour en Chine, ce petit homme de 1,50 m à l’humour ravageur fit fortune et s’arrangea pour que tous ses enfants, ses trois garçons mais aussi ses trois filles (ce qui était d’une audace folle pour l’époque), partent comme lui se former à l’étranger. C’est ainsi qu’Ailing, son aînée, sera « la première Chinoise à faire des études en Amérique ».
Un autre élément de la vie de Charlie joua un rôle décisif dans la trajectoire de ses filles : au printemps 1894, il fit la connaissance de Sun Yat-sen, celui qu’aujourd’hui la République populaire de Chine aussi bien que Taïwan reconnaissent comme le père de la République chinoise. Il devint l’un de ses premiers et plus fidèles soutiens.
Au départ, c’est à cette grande figure historique que Jung Chang voulait consacrer son livre, et, de fait, Sun Yat-sen en domine toute la première partie. Il en ressort éreinté.
Celui qui d’ordinaire passe pour une sorte de saint laïc, un être désintéressé, animé d’idéaux nobles et purs, prend, sous la plume de Chang, les traits inattendus d’un individu sans grandeur ni scrupules, obsédé par sa propre gloire.
Sa notoriété, il la doit à un événement qui en dit long sur ses méthodes. En 1896, alors qu’il vit exilé à Londres après un soulèvement manqué à Canton, il pénètre à l’intérieur de la délégation chinoise dans l’espoir d’y provoquer un esclandre qui attirera l’attention sur lui. Rien ne se passe comme prévu : on l’y ­retient prisonnier et on envisage de le renvoyer en Chine, où ­l’attend une condamnation à mort. Qu’à cela ne tienne, Sun, qui sait ne pas risquer grand-chose (les Britanniques, en effet, interdisent son extradition), se pose en victime d’un enlèvement. Sitôt libéré (au bout de treize jours), il « rédige à la hâte un ouvrage doté du titre racoleur Kidnapped in London ». L’épisode fait de lui « le seul révo­lutionnaire chinois internationalement connu ».
Il ne rentre en Chine qu’en décembre 1911, après la chute de la dynastie mandchoue, ce qui lui vaut, aux yeux de bon nombre de révolutionnaires, de passer pour un « lâche ». Cité par Jung Chang, le correspondant du Times rapporte que les républicains « parlaient avec un certain mépris d’un homme qui n’avait été que le représentant de commerce de la révolution, n’y avait pas pris part concrètement, s’étant toujours tenu à l’écart pour sauver sa peau ». Alors qu’il pensait son heure venue, le pouvoir échoit à d’autres. Il y voit une scandaleuse injustice qu’il va passer le reste de sa vie à tenter de corriger à grand renfort de coups tordus, de fréquentations douteuses et de compromissions en tout genre.
C’est pendant ces années que, par l’intermédiaire de son bon ami Charlie Song, il rencontre Ailing. La jeune fille devient sa secrétaire. Sun, qui, lors de ses séjours à l’étranger, a développé un goût prononcé pour les femmes occidentalisées, en tombe amoureux. Mais l’intéressée, fervente chrétienne, ne se voit pas devenir la concubine d’un homme déjà marié et repousse ses avances.
Qu’importe, Sun se console vite avec la cadette, Qingling. Cette dernière est peut-être le personnage le plus fascinant du livre de Jung Chang. Elle est passée à la postérité sous le nom de « Mme Sun Yat-sen », le titre de respect français « madame » remplaçant l’anglais « Mrs. », jugé insuffisamment prestigieux. C’est que Qingling devait faire oublier que son mariage, célébré en octobre 1915 à Tokyo (où était alors réfugié Sun), avait été « parfaitement réel en tout, sauf sur le papier ». Voici comment la biographe le relate : « La cérémonie eut lieu chez un certain Wada Mizu et le couple signa en trois exemplaires un “contrat de mariage” en japonais préparé par Wada. Qingling, qui ne parlait pas japonais, pensait que Wada était un “célèbre juriste” et que le “contrat” avait été enregistré auprès du gouvernement de Tokyo et était donc juridiquement contraignant. En réalité, Wada Mizu n’était pas juriste […] et le gouvernement de Tokyo n’enregistrait pas les ­mariages d’étrangers. Le “contrat de ­mariage” n’était qu’une feuille de papier ordinaire que Wada avait présentée puis signée en qualité de “témoin”. Il n’avait ­aucune valeur légale. Toute cette affaire n’était qu’une comédie montée de toutes pièces pour satisfaire la jeune femme ».
Charlie Song, le père, ne pardonna jamais à son « ami » Sun Yat-sen. Pourtant, celui-ci était sincèrement épris de Qingling (qui avait la moitié de son âge) et lui resta fidèle. Loin de se contenter de jouer les potiches, elle devint une collaboratrice indispensable et enthousiaste, l’aidant par exemple à rédiger une brochure à sa gloire intitulée « La théorie du soleil », texte « sans queue ni tête » dont Jung Chang rend compte de ­façon hilarante dans son livre.
Sun Yat-sen, le « Père de la Chine », n’en fut jamais le dirigeant légitime. Le mieux qu’il obtint fut de présider dans le sud du pays, à partir de 1921, un gouvernement séparatiste qui s’opposait au gouvernement le plus démocratiquement élu de l’histoire de la Chine. Pour servir ses ambitions, il s’acoquina aussi bien avec les Japonais, auxquels il promit la Mandchourie, qu’avec les Russes communistes, à qui il était prêt à abandonner la Mongolie. Un cancer du foie l’emporta en 1925, mais cela faisait longtemps déjà que Qingling avait perdu toute illusion à son sujet : en 1922, il s’était enfui de sa rési­dence de Canton sur le point d’être attaquée. La jeune femme, qui était alors enceinte, resta pour le couvrir, attendant qu’il soit en lieu sûr pour le ­rejoindre. Or Sun, une fois à l’abri, s’abstint de l’en avertir. Simple négligence ? Pour Jung Chang, il voulait « utiliser sa femme comme appât pour que l’assaut se transforme en bataille acharnée, lui donnant ainsi un prétexte pour bombarder Canton depuis ses canonnières ». Qingling en réchappa, mais elle fit une fausse couche qui lui ­interdit par la suite toute possibilité de devenir mère.
La plus jeune des sœurs Song, Meiling, connut un sort étonnamment similaire : après une tentative d’assassinat visant son époux, elle fit elle aussi une fausse couche qui l’empêcha d’avoir des enfants. Précision : l’époux qu’on avait voulu tuer s’appelait Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi en pinyin). Il est l’autre grande figure décisive dans l’histoire des trois sœurs.
L’auteure en dresse un portrait plutôt nuancé. Tchang Kaï-chek, rappelle-t-elle, commença la carrière qui devait le mener à la tête de la Chine comme homme de main au service d’un mafieux de Shanghai, allié de Sun Yat-sen – l’un de ses premiers faits d’armes consista à abattre un rival de Sun. Puis, de jeune voyou débauché et passablement ivrogne, il se mua peu à peu en manipulateur averti, réussit à se faire nommer à la tête de l’armée nationaliste et s’empara du pouvoir à la fin des années 1920.
Malgré la violence et la corruption insensées de son régime, le personnage n’apparaît pas entièrement antipathique. Quand son protecteur mafieux, abandonné de tous, se fit tuer, Tchang fut le seul à avoir le courage de lui organiser des obsèques. Plus tard, pour récupérer son fils, que les Soviétiques détenaient prisonnier, il accepta de ménager les communistes de Mao, qu’il avait pourtant alors les moyens d’écraser (l’issue heureuse de la Longue Marche ne tiendrait, à en croire Jung Chang, qu’à cela).
La famille Song joua un rôle crucial dans l’ascension de Tchang Kaï-chek, et, par la suite, celui-ci s’en remit largement à elle pour l’aider à gouverner le pays.­Selon la biographe, « la personne que Tchang écoutait le plus était Ailing », laquelle avait épousé un important homme d’affaires qui serait Premier ministre de la Chine nationaliste. C’est ­Ailing, d’ailleurs, qui arrangea le ­mariage du généralissime (ainsi que se faisait appeler Tchang) avec « Petite Sœur Meiling ». La seule qu’il ne réussit jamais à rallier fut Qing­ling. Il faut dire qu’il avait fait exécuter l’homme dont elle était tombée amoureuse après la mort de Sun Yat-sen.
Jung consacre de longs développements aux conflits qui oppo­sèrent les trois sœurs – et reflètent ceux qui ont déchiré la Chine au siècle dernier. Qingling rejoignit les communistes tandis que Meiling et Ailing, par la force des choses, restèrent dans le camp nationaliste. En 1949, après le triomphe de Mao, Qingling devint vice-présidente de la Répu­blique populaire tandis que les deux autres fuyaient à Taïwan.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Meiling a rendu de grands services à son mari. Elle avait fait sensation lors d’une tournée aux États-Unis organisée en 1943 pour obtenir l’appui des Américains face aux Japonais. « Quand elle arriva à Washington pour commencer sa visite officielle, raconte Jung Chang, Mrs. Roosevelt vint l’accueillir en personne à la descente du train ; elle la prit par le bras et la conduisit au président, qui l’attendait devant la gare dans une voiture de la Maison-Blanche. Meiling prit la parole devant 17 000 personnes au Madison Square Garden de New York, devant 30 000 au Hollywood Bowl de Los Ange­les, et, de ville en ville, elle fut accueillie par des foules en délire. Le 18 février, quand elle parla devant le Congrès – un honneur insigne –, le spectacle de cette petite femme menue et fluette, vêtue d’un séduisant qipao traditionnel, au milieu de tous ces grands hommes sous un plafond superbe, fut impressionnant. Et son discours, prononcé dans un anglais irréprochable, émut aux larmes plusieurs de ces hommes puissants. Elle eut droit à une standing ovation de quatre minutes. » La même année, Meiling servit aussi de traductrice pour Tchang auprès de Roosevelt et Churchill lors de la conférence du Caire. Mais, après la défaite face aux communistes, elle eut tendance à s’éloigner de son mari, prolongeant de plus en plus ses séjours à l’étranger, et New York devint sa ville de prédilection.
Il est difficile de porter un jugement univoque sur les sœurs Song. Les Chinois continentaux se plaisent à dire que la première (Ailing) aimait l’argent, la troisième (Meiling) le pouvoir et la deuxième (Qingling) son pays. Il est indéniable qu’Ailing et ­Meiling profitèrent sans vergogne de leur situation. Le mari de l’une devint riche à millions grâce à sa proximité avec Tchang Kaï-chek. L’autre vécut toute sa vie dans le luxe sans beaucoup se soucier de la pauvreté de son peuple. Qingling semble être restée la plus intègre des trois, même si elle aussi béné­ficia d’un relatif traitement de faveur sous le régime maoïste. Elle garda, du reste, son admiration pour le Grand Timonier jusqu’au bout et, à l’annonce de sa mort, fondit en larmes.
On sait qu’humour et commu­nisme font rarement bon ménage. C’est pourtant « Sœur rouge » (le surnom de Qingling) qui, plus qu’aucun de ses frères et sœurs, avait hérité de l’esprit plaisant de Charlie Song. Alors qu’elle se trouvait à Hongkong (c’était avant que le territoire ne tombe aux mains des Japonais en 1941), sir Stafford Cripps, un politicien britannique, demanda à faire sa connaissance. « Elle l’invita à ­dîner chez elle, relate Jung Chang. Un petit banquet avait été ­préparé. Juste avant l’heure où l’éminent invité devait arriver, elle apprit qu’il était végé­tarien. Il fallut que le cuisinier improvise un menu adéquat. Une nouvelle information arriva alors : non content d’être végétarien, il était crudivore. Qingling leva alors les bras au ciel et s’écria : “Il n’y aura qu’à lui faire brouter la pelouse !” » 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Le peintre et son ombre

Asle et Asle sont deux amis peintres d’un certain âge qui habitent la région de Bjørgvin, une ville côtière fictive de l’Ouest norvégien. L’un des Asle – celui qui, bien que veuf, mène la vie qu’il avait souhaitée – est le personnage principal du roman. L’autre n’est que l’ombre de lui-même.
Noël approche. Alors qu’il prépare une exposition dans une galerie, le premier Asle rend visite au second et le trouve plongé dans un coma éthylique. Asle, qui aurait pu mal tourner comme son ami, veut l’aider à remonter la pente. Il s’occupe de son chien, multiplie les allers-retours entre les deux domiciles sur des routes glissantes. Des souvenirs plus ou moins tragiques remontent à la surface.
« Jon Fosse travaille les contras­tes de la même manière qu’Asle travaille l’obscurité et la lumière dans ses tableaux », souligne le quotidien norvégien Dagbladet. « Le drame extérieur est rarement la chose la plus importante dans ses livres, renchérit Verdens Gang. C’est plutôt un sentiment sous-jacent de quelque chose de précaire qui anime l’action […]. Ceux qui veulent expérimenter ce qu’est l’art véritable ont toutes les raisons de se réjouir » de l’heptalogie que Jon Fosse vient d’entamer avec ce roman au style « inimitable ». 

L’impossibilité d’une île

En 2015, lorsque l’écrivain cubain Leonardo Padura s’était rendu en Espagne pour recevoir le prix Princesse des Asturies, il avait déclaré qu’« on ne quitte jamais complètement Cuba ». C’est justement l’idée qui irrigue son dernier roman, Poussière dans le vent, dans lequel il explore les liens indéfectibles qui unissent, malgré l’exil, une génération de jeunes gens à Cuba. Cette somme de plus de 600 pages retrace l’itinéraire d’une douzaine de personnages de 1989 jusqu’à 2016, année marquée par la visite de Barack Obama, premier président américain en exercice à se rendre sur l’île depuis 1928. Clara, Ber­nardo, Elisa, Darío, Horacio et les autres constituent une bande d’amis – « le Clan », comme ils l’ont baptisée. Chacun leur tour, et pour des raisons différentes, ils quittent leur Cuba natale pour s’installer à New York, Buenos Aires ou encore Hialeah, une ville de Floride devenue une véritable enclave cubaine. Cette grande saignée, qui a vu des milliers de jeunes aller tenter leur chance à l’étranger, fut l’une des conséquences de ce que les Cubains appellent, avec un certain sens de l’euphémisme, la « période spéciale ». Après l’effondrement de l’URSS, l’île connut une grave crise économique qui culmina au milieu des années 1990 : pénurie d’à peu près tout, coupures ­d’électricité, files interminables devant les magasins – en moyenne, les Cubains sont sortis de la « période spéciale » allégés de 5 kilos.
Un seul membre du Clan refuse obstinément de suivre le mouvement, Clara, dont on peut supposer qu’elle est l’alter ego de Padura. Malgré maintes occasions d’expatriation et l’obtention de la nationalité espagnole, l’écrivain n’a jamais pu se résoudre à partir. À 65 ans, il vit à Mantilla, un quartier de La Havane, dans la maison où il est né et où ont vécu son père et son grand-père. Son enracinement « lui permet de brosser un portrait réaliste de la société cubaine et de parler de l’exil avec ce qu’il faut d’esprit critique, sans complaisance idéologique », note Carlos Zanón dans le quotidien espagnol El País. Pourtant, la fidélité de ­Padura n’est guère récompensée par les autorités cubaines : « À Cuba, le livre circule sous le manteau », confie-t-il au quotidien El Mundo. Et, si la presse hispanophone regorge d’articles élogieux sur Poussière dans le vent, impossible en revanche d’en trouver la moindre mention dans les médias cubains. Un silence dénoncé par une poignée d’écrivains de l’île dans une lettre ouverte publiée en février dernier. Malgré l’excellente réception du roman en Espagne, s’indignent les signataires, « ni la presse, ni les institutions culturelles cubaines ne s’en sont fait l’écho ». Dommage, car, concluent-ils, « le succès d’un auteur cubain, c’est le succès de la culture cubaine tout entière ». 

L’étrangeté au quotidien

Bien sûr qu’un enfant peut naître d’un livre, amené par le vent de la mer afin d’« apporter de la verdure aux arbres » ! Évidemment que l’on peut croiser dans la forêt des esprits grossiers qui vous jettent des crânes à la figure, ou côtoyer au bar un homme-serpent, une femme-lionne, des sorcières, voire la Mort en personne, qui lit son journal « assise les jambes croisées – c’est-à-dire uniquement les os des jambes croisés – et tir[e] des bouffées de cigarettes bon marché » ! Par ailleurs, qui s’étonne encore de voir un homme transformé en femme, un Blanc et un Noir échanger leurs corps ou un guérisseur sortir une grenouille de la tête d’un enfant ? Quant aux fantômes, quoi de plus compréhensible que de les voir apparaître les jours de pluie « afin que l’eau les refroidisse un peu » ?
Dans le monde que décrit l’écrivain slovaque Marek Vadas dans son recueil de nouvelles Le Guérisseur, lauréat en 2007 du Goncourt slovaque, l’Anasoft Litera, « le fantastique est naturel, évident et quotidien », analyse le magazine Romboid. Ses histoires abolissent toutes les frontières, mêlant les morts et les vivants, la magie et la réa­lité, le sacré et le profane, les ivrognes et les esprits, mais aussi les traditions camerounaises et les atermoiements existentialistes occidentaux, la jeunesse et la vieillesse, l’humour et la poésie, l’absurde et les contes de fées, le beau et le moisi, le Bien et le Mal.
De quoi, d’après Romboid, susciter chez le lecteur « de l’incompréhension et un sentiment d’étrangeté » qui lui permettront de recouvrer une forme « d’émer­veillement silencieux et humble […], une conscience du mystère et du sacré que les Occidentaux ont perdue ».
Vadas a succombé au rythme du makossa et aux vapeurs du vin de palme lors de son premier voyage au Cameroun, en 1997, alors qu’il était journaliste. Attiré par une société tournée vers ses ancêtres, qui vit d’autant plus intensément le présent qu’elle est marquée par la maladie et la pauvreté, il y a multiplié les séjours. Jusqu’à devenir membre du conseil des sages du petit royaume de Nyengié.
« Sur ma route, j’ai rencontré beaucoup de guérisseurs et de sorciers ; j’ai participé à des dizaines de cérémonies, raconte l’écrivain au quotidien Pravda. Je ne suis pas adepte du new age, je suis plutôt du côté de la rationalité, mais j’ai souvent vécu des situations qui m’ont donné la chair de poule et fait douter. Les Occidentaux sont trop fiers pour douter. Ils refu­sent d’envisager qu’il puisse y avoir quelque chose au-delà de leur propre perception. »
Lui, en revanche, l’a parfaitement intégré. « ­MarekVadas a l’Afrique dans la peau », confirme le quotidien Sme. Et, pour « aider le lecteur à entrer lui aussi dans cette atmosphère », l’écri­vain compte sur les linogravures de Mário Domček qui illustrent son recueil. « Elles respirent le mystère et la chaleur », dit-il à Pravda