Être une femme en Chine, l’une des sociétés les plus patrilinéaires de la planète, n’est pas nécessairement une partie de plaisir. Mais y être une femme de pouvoir (ou supposée telle), c’est la quasi-assurance de jouir d’une réputation posthume atroce.
« L’Empereur a cherché pour ses plaisirs/ une beauté à ruiner son empire »1.
Les premiers vers du Chant des regrets éternels, l’un des poèmes les plus justement célèbres de la littérature chinoise, résument assez bien cette idée devenue un lieu commun : en Chine, pour celui qui gouverne, une femme trop influente représente un danger sournois. Elle est celle par qui les catastrophes arrivent.
Dans le poème, qui évoque des faits bien réels, la catastrophe en question, c’est la révolte d’An Lushan, qui, au milieu du viiie siècle, sous la dynastie Tang, aurait fait 36 millions de morts (les deux tiers de la population chinoise d’alors). Yang Guifei, l’une des « quatre beautés de la Chine antique » et favorite de l’empereur Xuanzong, en est rendue responsable. Alors que l’empereur et elle fuient la capitale menacée, les soldats exigent son exécution :
« Ils veulent que la belle
aux longs sourcils
Soit mise à mort sous
les pieds des chevaux.
La couronne fleurie
de sa coiffure
Jetée à terre nul
ne la ramasse
Ni l’épingle de jade
verte et blanche
Ni l’oiseau jaune
d’or de ses cheveux.
L’Empereur n’a rien
pu pour la sauver
Il s’est caché la tête
dans les mains
Et quand de loin
il s’est tourné pour voir
Cette terre de larmes
et de sang
Était cachée par
la poussière jaune
Que levait en spirale
un vent glacé. »
Cette mort mythifiée par la poésie rachète, d’une certaine façon, les erreurs de la jeune femme : du statut de coupable elle passe à celui de martyre, objet de « regrets éternels ». En revanche, malheur à celles qui n’expient pas.
Wu Zetian, la seule impératrice régnante de l’histoire de la Chine (et grand-mère de Xuanzong), qui osa fonder sa propre dynastie et mourut octogénaire dans son lit, a beau avoir été depuis longtemps réhabilitée par les historiens sérieux, la culture populaire continue à la présenter sous un jour sinistre. Les amateurs de la récente série de films hongkongais Détective Dee ont peut-être à l’esprit cette impressionnante matrone aux sourcils épais et à la chevelure surmontée d’invraisemblables ornements dorés défiant les lois de la gravité. C’est Wu Zetian à la veille de sa prise de pouvoir. On ne peut pas dire qu’elle inspire confiance.
La femme comme bouc émissaire… Si vous doutez encore qu’il s’agisse là d’une constante de l’histoire chinoise, songez à Jiang Qing, la veuve de Mao Zedong. À la mort de ce dernier, en 1976, on l’accuse d’être la vraie responsable des débordements de la Révolution culturelle : elle est arrêtée, condamnée à mort puis graciée et placée en détention. Elle se suicidera en 1991.
Songez aussi aux sœurs Song. Aucune d’elles n’a connu de mort tragique, mais toutes les trois ont eu un destin si extraordinaire et côtoyé de si près les hommes forts de leur époque qu’elles n’ont pas manqué d’alimenter les médisances. Dans l’ouvrage qu’elle leur consacre, la Sino-Britannique Jung Chang, qui a grandi dans la Chine communiste, rappelle que « les ragots concernant la vie sexuelle des dirigeants du pays étaient extrêmement rares ». Or tout le monde racontait que la cadette des Song avait pris pour amant le chef de ses gardes du corps, moitié moins âgé qu’elle. La benjamine, elle, était accusée de prendre des bains de lait pour entretenir « l’éclat de son teint », un gaspillage bien entendu « scandaleux ».
Jung Chang avait déjà consacré une biographie remarquée à la dernière impératrice de Chine, Cixi – encore une femme de pouvoir victime d’une légende noire tenace [lire « L’impératrice Cixi réhabilitée », Books n°103, décembre 2019-janvier 2020]. Dans ce nouveau livre, Cixi apparaît fugacement au début et, derechef, Chang rend hommage à son œuvre réformatrice. À certains égards, la vie des sœurs Song, telle qu’elle la retrace, vient prolonger celle de la concubine devenue toute-puissante impératrice douairière. L’occasion, pour la biographe, de contribuer à une vaste entreprise de réévaluation du rôle des femmes dans la modernisation de la Chine.
Ailing, Qingling et Meiling sont nées respectivement en 1889, 1893 et 1898. La dernière est décédée en 2003 à New York. Autant dire que leur vie embrasse tous les tumultes du xxe siècle. Elles sont les filles d’un personnage étonnant, Charlie Song, issu d’un milieu modeste mais qui eut la chance de pouvoir faire des études aux États-Unis, où il se convertit au protestantisme. De retour en Chine, ce petit homme de 1,50 m à l’humour ravageur fit fortune et s’arrangea pour que tous ses enfants, ses trois garçons mais aussi ses trois filles (ce qui était d’une audace folle pour l’époque), partent comme lui se former à l’étranger. C’est ainsi qu’Ailing, son aînée, sera « la première Chinoise à faire des études en Amérique ».
Un autre élément de la vie de Charlie joua un rôle décisif dans la trajectoire de ses filles : au printemps 1894, il fit la connaissance de Sun Yat-sen, celui qu’aujourd’hui la République populaire de Chine aussi bien que Taïwan reconnaissent comme le père de la République chinoise. Il devint l’un de ses premiers et plus fidèles soutiens.
Au départ, c’est à cette grande figure historique que Jung Chang voulait consacrer son livre, et, de fait, Sun Yat-sen en domine toute la première partie. Il en ressort éreinté.
Celui qui d’ordinaire passe pour une sorte de saint laïc, un être désintéressé, animé d’idéaux nobles et purs, prend, sous la plume de Chang, les traits inattendus d’un individu sans grandeur ni scrupules, obsédé par sa propre gloire.
Sa notoriété, il la doit à un événement qui en dit long sur ses méthodes. En 1896, alors qu’il vit exilé à Londres après un soulèvement manqué à Canton, il pénètre à l’intérieur de la délégation chinoise dans l’espoir d’y provoquer un esclandre qui attirera l’attention sur lui. Rien ne se passe comme prévu : on l’y retient prisonnier et on envisage de le renvoyer en Chine, où l’attend une condamnation à mort. Qu’à cela ne tienne, Sun, qui sait ne pas risquer grand-chose (les Britanniques, en effet, interdisent son extradition), se pose en victime d’un enlèvement. Sitôt libéré (au bout de treize jours), il « rédige à la hâte un ouvrage doté du titre racoleur Kidnapped in London ». L’épisode fait de lui « le seul révolutionnaire chinois internationalement connu ».
Il ne rentre en Chine qu’en décembre 1911, après la chute de la dynastie mandchoue, ce qui lui vaut, aux yeux de bon nombre de révolutionnaires, de passer pour un « lâche ». Cité par Jung Chang, le correspondant du Times rapporte que les républicains « parlaient avec un certain mépris d’un homme qui n’avait été que le représentant de commerce de la révolution, n’y avait pas pris part concrètement, s’étant toujours tenu à l’écart pour sauver sa peau ». Alors qu’il pensait son heure venue, le pouvoir échoit à d’autres. Il y voit une scandaleuse injustice qu’il va passer le reste de sa vie à tenter de corriger à grand renfort de coups tordus, de fréquentations douteuses et de compromissions en tout genre.
C’est pendant ces années que, par l’intermédiaire de son bon ami Charlie Song, il rencontre Ailing. La jeune fille devient sa secrétaire. Sun, qui, lors de ses séjours à l’étranger, a développé un goût prononcé pour les femmes occidentalisées, en tombe amoureux. Mais l’intéressée, fervente chrétienne, ne se voit pas devenir la concubine d’un homme déjà marié et repousse ses avances.
Qu’importe, Sun se console vite avec la cadette, Qingling. Cette dernière est peut-être le personnage le plus fascinant du livre de Jung Chang. Elle est passée à la postérité sous le nom de « Mme Sun Yat-sen », le titre de respect français « madame » remplaçant l’anglais « Mrs. », jugé insuffisamment prestigieux. C’est que Qingling devait faire oublier que son mariage, célébré en octobre 1915 à Tokyo (où était alors réfugié Sun), avait été « parfaitement réel en tout, sauf sur le papier ». Voici comment la biographe le relate : « La cérémonie eut lieu chez un certain Wada Mizu et le couple signa en trois exemplaires un “contrat de mariage” en japonais préparé par Wada. Qingling, qui ne parlait pas japonais, pensait que Wada était un “célèbre juriste” et que le “contrat” avait été enregistré auprès du gouvernement de Tokyo et était donc juridiquement contraignant. En réalité, Wada Mizu n’était pas juriste […] et le gouvernement de Tokyo n’enregistrait pas les mariages d’étrangers. Le “contrat de mariage” n’était qu’une feuille de papier ordinaire que Wada avait présentée puis signée en qualité de “témoin”. Il n’avait aucune valeur légale. Toute cette affaire n’était qu’une comédie montée de toutes pièces pour satisfaire la jeune femme ».
Charlie Song, le père, ne pardonna jamais à son « ami » Sun Yat-sen. Pourtant, celui-ci était sincèrement épris de Qingling (qui avait la moitié de son âge) et lui resta fidèle. Loin de se contenter de jouer les potiches, elle devint une collaboratrice indispensable et enthousiaste, l’aidant par exemple à rédiger une brochure à sa gloire intitulée « La théorie du soleil », texte « sans queue ni tête » dont Jung Chang rend compte de façon hilarante dans son livre.
Sun Yat-sen, le « Père de la Chine », n’en fut jamais le dirigeant légitime. Le mieux qu’il obtint fut de présider dans le sud du pays, à partir de 1921, un gouvernement séparatiste qui s’opposait au gouvernement le plus démocratiquement élu de l’histoire de la Chine. Pour servir ses ambitions, il s’acoquina aussi bien avec les Japonais, auxquels il promit la Mandchourie, qu’avec les Russes communistes, à qui il était prêt à abandonner la Mongolie. Un cancer du foie l’emporta en 1925, mais cela faisait longtemps déjà que Qingling avait perdu toute illusion à son sujet : en 1922, il s’était enfui de sa résidence de Canton sur le point d’être attaquée. La jeune femme, qui était alors enceinte, resta pour le couvrir, attendant qu’il soit en lieu sûr pour le rejoindre. Or Sun, une fois à l’abri, s’abstint de l’en avertir. Simple négligence ? Pour Jung Chang, il voulait « utiliser sa femme comme appât pour que l’assaut se transforme en bataille acharnée, lui donnant ainsi un prétexte pour bombarder Canton depuis ses canonnières ». Qingling en réchappa, mais elle fit une fausse couche qui lui interdit par la suite toute possibilité de devenir mère.
La plus jeune des sœurs Song, Meiling, connut un sort étonnamment similaire : après une tentative d’assassinat visant son époux, elle fit elle aussi une fausse couche qui l’empêcha d’avoir des enfants. Précision : l’époux qu’on avait voulu tuer s’appelait Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi en pinyin). Il est l’autre grande figure décisive dans l’histoire des trois sœurs.
L’auteure en dresse un portrait plutôt nuancé. Tchang Kaï-chek, rappelle-t-elle, commença la carrière qui devait le mener à la tête de la Chine comme homme de main au service d’un mafieux de Shanghai, allié de Sun Yat-sen – l’un de ses premiers faits d’armes consista à abattre un rival de Sun. Puis, de jeune voyou débauché et passablement ivrogne, il se mua peu à peu en manipulateur averti, réussit à se faire nommer à la tête de l’armée nationaliste et s’empara du pouvoir à la fin des années 1920.
Malgré la violence et la corruption insensées de son régime, le personnage n’apparaît pas entièrement antipathique. Quand son protecteur mafieux, abandonné de tous, se fit tuer, Tchang fut le seul à avoir le courage de lui organiser des obsèques. Plus tard, pour récupérer son fils, que les Soviétiques détenaient prisonnier, il accepta de ménager les communistes de Mao, qu’il avait pourtant alors les moyens d’écraser (l’issue heureuse de la Longue Marche ne tiendrait, à en croire Jung Chang, qu’à cela).
La famille Song joua un rôle crucial dans l’ascension de Tchang Kaï-chek, et, par la suite, celui-ci s’en remit largement à elle pour l’aider à gouverner le pays.Selon la biographe, « la personne que Tchang écoutait le plus était Ailing », laquelle avait épousé un important homme d’affaires qui serait Premier ministre de la Chine nationaliste. C’est Ailing, d’ailleurs, qui arrangea le mariage du généralissime (ainsi que se faisait appeler Tchang) avec « Petite Sœur Meiling ». La seule qu’il ne réussit jamais à rallier fut Qingling. Il faut dire qu’il avait fait exécuter l’homme dont elle était tombée amoureuse après la mort de Sun Yat-sen.
Jung consacre de longs développements aux conflits qui opposèrent les trois sœurs – et reflètent ceux qui ont déchiré la Chine au siècle dernier. Qingling rejoignit les communistes tandis que Meiling et Ailing, par la force des choses, restèrent dans le camp nationaliste. En 1949, après le triomphe de Mao, Qingling devint vice-présidente de la République populaire tandis que les deux autres fuyaient à Taïwan.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Meiling a rendu de grands services à son mari. Elle avait fait sensation lors d’une tournée aux États-Unis organisée en 1943 pour obtenir l’appui des Américains face aux Japonais. « Quand elle arriva à Washington pour commencer sa visite officielle, raconte Jung Chang, Mrs. Roosevelt vint l’accueillir en personne à la descente du train ; elle la prit par le bras et la conduisit au président, qui l’attendait devant la gare dans une voiture de la Maison-Blanche. Meiling prit la parole devant 17 000 personnes au Madison Square Garden de New York, devant 30 000 au Hollywood Bowl de Los Angeles, et, de ville en ville, elle fut accueillie par des foules en délire. Le 18 février, quand elle parla devant le Congrès – un honneur insigne –, le spectacle de cette petite femme menue et fluette, vêtue d’un séduisant qipao traditionnel, au milieu de tous ces grands hommes sous un plafond superbe, fut impressionnant. Et son discours, prononcé dans un anglais irréprochable, émut aux larmes plusieurs de ces hommes puissants. Elle eut droit à une standing ovation de quatre minutes. » La même année, Meiling servit aussi de traductrice pour Tchang auprès de Roosevelt et Churchill lors de la conférence du Caire. Mais, après la défaite face aux communistes, elle eut tendance à s’éloigner de son mari, prolongeant de plus en plus ses séjours à l’étranger, et New York devint sa ville de prédilection.
Il est difficile de porter un jugement univoque sur les sœurs Song. Les Chinois continentaux se plaisent à dire que la première (Ailing) aimait l’argent, la troisième (Meiling) le pouvoir et la deuxième (Qingling) son pays. Il est indéniable qu’Ailing et Meiling profitèrent sans vergogne de leur situation. Le mari de l’une devint riche à millions grâce à sa proximité avec Tchang Kaï-chek. L’autre vécut toute sa vie dans le luxe sans beaucoup se soucier de la pauvreté de son peuple. Qingling semble être restée la plus intègre des trois, même si elle aussi bénéficia d’un relatif traitement de faveur sous le régime maoïste. Elle garda, du reste, son admiration pour le Grand Timonier jusqu’au bout et, à l’annonce de sa mort, fondit en larmes.
On sait qu’humour et communisme font rarement bon ménage. C’est pourtant « Sœur rouge » (le surnom de Qingling) qui, plus qu’aucun de ses frères et sœurs, avait hérité de l’esprit plaisant de Charlie Song. Alors qu’elle se trouvait à Hongkong (c’était avant que le territoire ne tombe aux mains des Japonais en 1941), sir Stafford Cripps, un politicien britannique, demanda à faire sa connaissance. « Elle l’invita à dîner chez elle, relate Jung Chang. Un petit banquet avait été préparé. Juste avant l’heure où l’éminent invité devait arriver, elle apprit qu’il était végétarien. Il fallut que le cuisinier improvise un menu adéquat. Une nouvelle information arriva alors : non content d’être végétarien, il était crudivore. Qingling leva alors les bras au ciel et s’écria : “Il n’y aura qu’à lui faire brouter la pelouse !” »
— Ce texte a été écrit pour Books.