30 millions d’amants

En 1758, le roi de Grande-
Bretagne George II ­gracia un fusilier de la marine royale reconnu coupable de « sodomie sur la personne d’une chèvre ». Motif : le condamné « était un jeune crétin, illettré et ignorant […], dépourvu de toute capacité intellectuelle, un quasi débile mental. » On jugea en revanche que la chèvre, elle, avait un peu trop apprécié l’expérience : elle fut dûment exécutée.
Un siècle plus tard, le psychiatre germano-autrichien Richard von Krafft-Ebing affirmait dans son ouvrage Psychopathia sexualis (1886) que ceux qui s’adonnent à la sexualité avec des animaux sont des dégénérés congénitaux que leur « névrose constitutionnelle » rend « incapables d’avoir des rapports sexuels normaux ».
La zoophilie, c’est-à-dire le commerce sexuel avec un animal, est-elle une dangereuse pathologie ou une simple peccadille ? Pour l’Association américaine de psychiatrie (APA), la réponse ne fait aucun doute : la zoophilie figure depuis 1980 dans chaque nouvelle édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), le manuel de référence pour les troubles ­psychiatriques.
Joanna Bourke, professeure d’histoire au Birkbeck College (Université de Londres), estime pour sa part que la société devrait adopter une approche plus nuancée. Dans Loving Animals, elle invite à considérer avec une grande prudence les études établissant un lien entre zoophilie et psychose en raison de leur « biais d’échantillonnage ». Celles-ci ne portent en effet que sur des individus ayant déjà eu affaire à la justice, pas sur un échantillon représentatif de la population. Le jeune fermier qui, sous le coup de la frustration sexuelle, fricote avec une de ses juments ne devrait pas figurer dans la même catégorie qu’un pervers sexuel patenté, car son écart de conduite ne constitue, pour reprendre les termes du psychiatre Philip Q. Roche1, qu’un « expédient visant à pallier la solitude bucolique ». Autrement dit, il s’agit là d’une question de circonstances plutôt que d’une tendance.
Pour Joanna Bourke, le tabou qui frappe la zoophilie perdure du fait de l’improbable alliance des militants en faveur des droits des animaux et des mora­listes de droite. Les premiers la condamnent au titre du bien-être animal, les seconds au motif qu’elle est non procréatrice et qu’elle contrevient à l’ordre natu­rel. Qui plus est, cette pratique n’est pas sans risques pour le partenaire humain. En témoigne le triste cas de l’Américain Kenneth Pinyan, un ingénieur de 45 ans travaillant chez Boeing, mort en 2005 d’une péritonite aiguë due à une perforation du côlon après avoir été pénétré par un étalon connu localement sous le sobriquet de « Grosse Bite ». Les rapports sexuels avec les chiens ne sont pas non plus exempts de dangers : « Une fois un pénis de chien inséré dans une vulve ou un anus, son pars longa glandis [la partie allongée du gland, chez un chien] peut doubler de diamètre et son épaisseur augmenter de 3 cm. Le bulbe du gland triple de largeur (de 6 cm ou plus) et gagne jusqu’à 4 cm d’épaisseur. »
Les interdictions légales soulèvent par ailleurs d’intéressantes questions de définition2. Qu’est-ce qui, au juste, caractérise une « bête » ? Dans l’affaire « Murray contre l’État de l’Indiana » (1957), l’accusé avait copulé avec un poulet, donc techniquement avec une volaille plutôt qu’une bête. Et puis, qu’est-ce qui constitue un « acte sexuel » ? Faut-il y inclure la formicophilie, cette pratique consistant à attirer des fourmis sur le clitoris d’une femme en enduisant de miel son mont de Vénus ? Au regard du droit pénal, ce n’est pas seulement l’acte lui-même qui compte mais l’intention qui le sous-tend : les éleveurs de vaches ou de cochons font quotidiennement des gestes qui, s’ils sont parfaitement légaux, n’en sont pas moins d’ordre sexuel – s’ils étaient accomplis à des fins de gratification personnelle, ils seraient jugés délictueux. L’auteure en conclut que « la différence entre un zoophile et un fermier est de nature biopolitique. »
Joanna Bourke interviewe nombre d’adeptes de ce qu’elle nomme de façon touchante « l’amour interespèces », qui soutiennent que leurs relations avec les animaux sont tendres et consenties. Évidemment, leurs partenaires à quatre pattes ne s’expriment pas sur la question. L’un des principaux arguments contre la zoophilie est que les animaux sont par nature incapables d’exprimer leur consentement.
Si elle admet volontiers que « la plupart des relations sexuelles entre un humain et un animal impliquent la coercition », l’auteure avance aussi l’idée – discutable – que l’on peut juger du consentement d’un animal au moyen de certains indices non verbaux révélant s’il prend ou non du bon temps. Même si l’on se range à ce point de vue, on imagine difficilement quelle réforme juridique pourrait en découler. Il est peu probable qu’un quelconque gouvernement établisse une juridiction spéciale dont le but serait de s’assurer de la réciprocité des sentiments amoureux au sein des couples interespèces potentiels. 

Houman Barekat est un critique littéraire dont les articles paraissent régulièrement dans The Guardian, The Sunday Times ou The Spectator. Il a codirigé The Digital Critic (O/R Books, 2017), un recueil de textes explorant l’impact d’Internet sur la critique littéraire.

Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 19 février 2021. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Gangrène mafieuse

« Je suis stupéfaite. La Suède, c’est aussi cela », s’étonne une critique du quotidien Dagens Nyheter, résumant par cette formule la réaction des médias nationaux lors de la parution de Familjen au printemps 2020. Un an après, le livre figure toujours parmi les meilleures ventes, signe de l’inquiétude de la population suédoise face au crime organisé.
Primée pour son travail, la journaliste ­Johanna Bäckström Lerneby y raconte comment un clan fami­lial originaire du Liban tient sous sa coupe une banlieue de Göteborg, la deuxième ville du pays. Approfondissant une série de reportages parus dès 2017, l’auteure « ne dramatise pas, elle clarifie les choses », ajoute le quotidien libéral.
L’enquête s’appuie sur des rapports de police et de services sociaux, des comptes rendus de procès et nombre d’entretiens. La journaliste dépeint ainsi une société parallèle qui existe dans d’autres villes du royaume, pointe Svenska Dagbladet. Mais, « pour diverses raisons, de nombreux Suédois en savent probablement moins sur cela que sur les familles de la mafia italienne » à New York, estime le quotidien conservateur. « Tout doit être mis sur la table » pour y remédier, ajoute-t-il, alors que l’extrême droite se tient en embuscade avant les législatives de 2022. 

Le complotisme sans peine

«Toute contestation d’une affir­mation officielle ou d’une croyance largement répandue peut être désormais considérée comme “complotiste” », twitte Edgar Morin, le chantre de la pensée complexe. De son côté, l’humoriste Patrick Sébastien confie à TV Magazine, édité par le groupe Le Figaro : « Nous sommes dirigés par des technocrates […]. Il faut pousser les gens à la désobéissance parce qu’on ne comprend pas leurs décisions. La seule ­logique, c’est que ce virus détruit les ­malades et les faibles. Je me demande s’il est là par hasard, tout simplement… C’est très complotiste, mais je l’assume. »
On dit que les grands esprits se rencontrent, mais parfois il faut les aider un peu. Prenez d’autres lumières contemporaines, qui n’ont a priori pas grand-chose en commun elles non plus : ­Francis ­Lalanne, Véronique Genest, Juliette Binoche, Bernard Ménez, Jean-Marie Bigard… Des carrières exceptionnelles, certes, mais les voilà désormais unies sous le qualificatif infâmant de « complotiste », avec une poignée de politiciens, de sportifs, d’éditorialistes, de médecins, de chercheurs et autres intellectuels de haut rang. Leur faute ? À les entendre, ils ont juste posé des questions, fait leurs propres recherches, réfléchi par eux-mêmes, osé donner leur opinion, simplement contesté la doxa, tout cela à la faveur d’une pandémie qui semble avoir grandement sollicité leur verve critique (et leur expertise en épidémiologie). Diantre, on ne peut décidément plus rien dire !
Patrick Sébastien et quelques autres peuvent bien faire mine de se revendiquer complotistes, le terme est généralement reçu pour ce qu’il est : une disqualification. Il est donc, sans surprise, très largement contesté, et souvent explicitement sous la forme du préambule rhétorique : « Je ne suis pas complotiste, mais… » Oui, mais, justement, de plus en plus, c’est le mot lui-même qui est devenu suspect. On le brandirait pour faire taire les voix qui dérangent, on s’épargnerait toute argumentation grâce à ce seul mantra, on réduirait toute dissidence à néant par l’opprobre, amalgamant ainsi des préoccupations bien légitimes aux délires de ceux qui croient à l’existence de reptiliens intergalactiques ou au « grand remplacement ». Trop facile ! Cette profusion d’accusations de complotisme ne cacherait-elle pas quelque chose ? De fait, il paraît que le mot « théorie du complot » a été inventé par la CIA… Comme par hasard ! Certes, c’est peut-être faux, mais ça n’aurait rien d’étonnant si c’était vrai, non ? D’ailleurs, il faudrait qu’on nous prouve le contraire, sans quoi, c’est vraiment qu’on nous prendrait pour des imbéciles. Après tout, il y a quand même eu de véritables complots dans l’Histoire, pas vrai ?
Comment savoir si on est complotiste ? Il me semble qu’un bon indice se situe dans l’énergie dépensée à se défendre de l’être en usant de cette rhétorique très caractéristique. Ce n’est pas pour rien que le concept est effectivement péjoratif, et même stigmatisant, selon l’historienne allemande Katharina Thalmann, qui a admirablement documenté cette évolution à partir des années 1950 1. Brièvement, il se trouve que, un jour, la vision du monde selon laquelle tout ce qui va mal peut s’expliquer par l’action délibérée, secrète et malveillante d’entités maléfiques et où, corollairement, tout s’arrangerait immédiatement si les conspirateurs étaient enfin démasqués et mis hors d’état de nuire est devenue irrationnelle, néfaste et, pour tout dire, ringarde. Elle ne l’était pas auparavant. Pendant longtemps, le complotisme fut une façon normale d’envisager la réalité. Seulement, nos manières de comprendre et d’expliquer le monde sont désormais beaucoup plus sophistiquées, et surtout moins romanesques. En conséquence, le « complotisme » relève aujourd’hui d’une vision archaïque et naïve de la société, d’une rhétorique facilement identifiable parce que datée, hyperbolique et improductive. Il est donc normal de s’offusquer d’être qualifié de complotiste : cela signifie simplement qu’il est aujourd’hui inexcusable de l’être. 

Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences au laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse. Il est l’auteur de Total Bullshit ! Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018).

Une « nouvelle espèce » de femme

Défense des droits de la femme, le best-seller de Mary Wollstonecraft publié en 1792, est peut-être le premier essai féministe de l’Histoire. Chose curieuse, cette même auteure avait rédigé deux ans plus tôt un autre plaidoyer, cette fois en faveur des « droits des hommes ». Paru le 29 novembre 1790 – la date a son importance –, le livre a été écrit en trois semaines et ­édité à la vitesse de l’éclair. Pour Mary Wollstonecraft, il s’agissait de prendre au plus vite le contre-pied du pamphlet contre la Révolution française publié le premier de ce mois par le conservateur irlandais Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France. Burke y chantait les louanges de Marie-Antoinette et décrivait les femmes venues déloger la famille royale de Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, comme des « furies venues de l’enfer ». Elles protestaient contre la disette et « gagnaient leur vie, nuance Wollstonecraft, en vendant des légumes ou du poisson, n’ayant jamais reçu le moindre avantage de l’instruction ».
Publié anonymement, le livre fut réédité le mois suivant sous le nom de l’auteure. Une femme réellement étonnante, dont la critique littéraire britannique Miranda Seymour résume en quelques lignes les professions de foi dans The New York ­Review of Books : « Toutes les écoles doivent être mixtes, gratuites, dispenser beaucoup d’exercices en plein air et mettre l’accent sur l’apprentissage d’une langue étrangère et la bonté à l’égard des animaux (afin de réduire la propension à la violence). Dans le couple, égalité entre les conjoints. ­Répartition égale de l’héritage entre les ­enfants, quel que soit le sexe. Pas de privilèges pour le fils aîné. Chaque femme doit pouvoir aspirer à gagner sa vie (la vraie définition de l’indépendance) au lieu de jouer de son physique pour attirer un riche amant ou époux. »
Née de parents bourgeois mais désunis, la petite Mary se couchait devant la porte de sa mère pour la protéger de son père. À la mort de sa mère, elle fut victime de son frère aîné, un avocat, qui les laissa, elle et ses deux sœurs, dans le dénuement. Plus tard, elle persuada l’une d’elles de quitter un mari violent. Aidée de son amie Fanny, avec laquelle elle eut une relation passionnée, elle créa une école pour filles dans un quartier de Londres où vivait une communauté contestataire, domi­née par la figure d’un pasteur gallois, le philosophe républicain Richard Price, qui correspondait avec Jefferson, Washington, Mirabeau et Condorcet. Elle publia alors son premier livre, « Réflexions sur l’éducation des filles » (1787).
L’école ayant fait faillite, elle accepta à contrecœur un poste de gouvernante en Irlande dans une famille d’aristocrates, dont elle aima les enfants mais détesta leur mère. En 1788, après avoir publié un roman anticonformiste, Mary: A Fiction, elle revint à Londres où elle fut la première femme ayant jamais gagné sa vie de sa plume, sous l’égide du brillant éditeur de l’Analytical Review. « Je suis la première d’une nouvelle espèce », écrit-elle dans une lettre.
Rendue célèbre en Angleterre par ses deux essais promouvant les droits des hommes et des femmes, blessée par une liaison sans avenir avec un homme marié, elle partit pour Paris en décembre 1792 pour assister en personne au déroulement de sa chère Révolution. Elle ne fut pas déçue : un mois plus tard, elle voyait Louis XVI mené à la guillotine. La France ayant déclaré la guerre à l’Angleterre, Wollstonecraft se retrouva dans une situation précaire. Elle tomba follement amoureuse d’un homme d’affaires américain, qui la fit passer pour son épouse afin de lui obtenir la nationalité américaine. La jeune femme accoucha d’une fille puis fut lâchée par son amant, qu’elle tenta de reconquérir en partant avec sa fille en Scandinavie pour l’aider dans ses affaires. Après deux tentatives de suicide, dont une en se jetant dans la Tamise, elle se mit en ménage avec un homme de premier plan, le romancier et philosophe anarchiste William Godwin. Elle mourut onze jours après avoir donné naissance à sa seconde fille : la future Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein

De Ptolémée à Google Maps

Pourquoi le nord est-il donc en haut sur (presque toutes) les cartes ? s’interroge Mick Ashworth dans sa « petite histoire des conventions cartographiques ». Depuis la découverte du nord magnétique et l’invention de la boussole, la chose semble aller de soi. Mais, auparavant, les cartes étaient plutôt « orientées » vers l’Orient – Jérusalem, La Mecque, le paradis… Et, même aujourd’hui, on peut faire un autre choix, comme les Australiens qui n’en peuvent plus d’habiter « tout en bas », aux antipodes, et affectionnent les cartes « rectificatives » où c’est le sud qui est placé en haut. Et si, pour se repérer, on a depuis Ptolémée divisé la carte du monde selon des axes verticaux et horizontaux, il a fallu des siècles pour s’accorder sur une nomenclature commune. Les parallèles horizontaux, il est logique de les décompter depuis l’équateur. Mais, pour les méridiens verticaux, il faut un point de départ – les îles Canaries pour Ptolémée (dernier point occidental connu à son époque) ; Greenwich, dans la banlieue de Londres, depuis la conférence internationale de Washington en 1884 ; et une grande pagaille entre les deux.
Le système de projection – c’est-à-dire la façon de repré­senter la Terre, une sphère tridimensionnelle, sur une surface plane rectangulaire – est lui ­aussi affaire de choix. La solution mathématique proposée par Gérard Mercator au xvie siècle a longtemps prévalu, même si des systèmes concurrents mieux adaptés aux différents besoins ont été continuellement développés. Mais la « projection de Mercator » a un gros défaut : elle représente fidèlement les zones tempérées et présumées civilisées, mais distord les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur pour se rapprocher des pôles. Pour rétablir les pays du Sud dans leurs dimensions, le militant allemand Arno Peters a popularisé une carte plus politiquement correcte qui fait paraître l’Afrique et l’Inde comme étirées par un miroir déformant, tandis que l’Australie semble plus isolée et toute ratatinée. Car tout choix cartographique est en effet éminemment politique, à commencer par la délimitation des frontières, fonction performative par excellence. C’est vrai aussi de presque toutes les options prises, depuis les motifs utilisés pour décorer les cartes jusqu’aux symboles et aux ­couleurs employés. L’existence même d’une carte, son degré de précision ou de véracité, les informations communiquées, les configurations diplomatiques retenues – tout est fonction de l’usage prévu et de l’utilisateur potentiel. La couleur constitue « la plus importantes des variables graphiques ». En la ­matière, chaque culture a sa propre perception, mais le rouge, dès les cartes les plus anciennes, servait à mettre en valeur les éléments les plus importants.
Faut-il révéler à quiconque voudrait le traverser les secrets de son territoire, ses richesses géologiques, les dangers qu’il recèle (précisément trahis grâce aux courbes de niveau et autres techniques de représentation du relief) ? Les cartes servent à tout : naviguer, conquérir, négocier, détecter les richesses, taxer les individus, voire les guérir (c’est en cartographiant la propagation du choléra à Londres en 1854 qu’on a pu identifier la cause de l’épidémie, une pompe à eau contaminée à Soho).
« La guerre de 1914-1918 fut le premier conflit majeur au cours duquel les cartes jouèrent un rôle crucial – plus de 34 millions de cartes furent fabriquées par les Britanniques pendant cette ­période », nous apprend ­Ashworth. La toute jeune aviation fut d’une grande aide, et « des conventions telles que l’utilisation du rouge pour représenter les forces ennemies et du bleu pour les Alliés commencèrent alors à se mettre en place ».
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans le monde de la carte « à la carte ». Google Maps permet en effet à l’utilisateur de fabriquer une carte personnalisée en fonction de ses besoins et de sa position. Parfois même sans le consulter : un internaute indien n’aura pas droit exactement au même tracé de la frontière sino-indienne qu’un Chinois ! 

Rame, manchot !

En le gardant enchaîné la nuit, son propriétaire croyait prévenir toute tentative d’évasion. C’était mal connaître Samuel Long, jeune esclave noir dans la Virginie des années 1840. Pour se libérer, il se tranche une main d’un coup de hache et, comme il faut tout de même cautériser le moignon sanglant, il le plonge dans du goudron. Puis c’est la fuite vers le nord. Un fugitif à Walden raconte la rencontre entre ­Samuel et certains des plus grands noms des lettres américaines de l’époque – Thoreau, Emerson, Hawthorne –, qui forment alors un cercle de philosophes transcendantalistes. Quand Thoreau part vivre dans une cabane dans la forêt, expérience qui le rendra célèbre, Emerson confie à ­Samuel la mission de veiller sur lui. Une amitié se tisse peu à peu.
Écrit du point de vue du fugitif, le roman met à nu les contradictions d’intellectuels progressistes confrontés à un esclave de chair et d’os. « Dans un épisode remarquable, rapporte Benjamin Miller dans la Colo­rado Review, Thoreau, Hawthorne et Samuel Long remontent une rivière en barque. Au cœur d’un décor enchanteur, les deux hommes blancs échangent des réflexions philosophiques et se relaient à l’une des rames. Ils oublient complètement que Samuel s’échine sur l’autre rame depuis le début – le fait qu’il trime est normal à leurs yeux. » 

La peste façon Pamuk

Cela se passe dans une île imaginaire de la mer Égée au début du xxe siècle. Survient une épidémie de peste, comme l’Empire ottoman en connaissait encore en effet à cette époque (ainsi que le choléra). Orhan Pamuk travaillait à ce dernier roman depuis quatre ans quand l’épidémie de Covid-19 est arrivée. Elle l’a obligé à repenser ses personnages, pour mieux rendre compte d’un sentiment qu’il avait négligé, la peur. La peste et la peur : une double réalité qui lui sert aussi de métaphore pour évoquer la situation actuelle en Turquie. « Quelque chose de tout à fait nouveau s’est produit ces derniers temps dans ce pays, confie-t-il à The Economist dans sa maison au bord du Bosphore : ce sont ces silences qui s’installent quand le nom du président Erdoğan est prononcé. Avant, on pouvait sortir une méchanceté dans un taxi ou au supermarché. Maintenant, c’est le silence. »
Après cette visite, il avait rendez-­vous avec un journaliste d’une chaîne de télévision de l’opposition qui venait de passer un an en prison pour des motifs inventés de toutes pièces. Quelques jours plus tôt, ce journaliste avait vu arriver dans son studio un homme dont les doigts avaient été brisés par des sbires à la solde du gouvernement pour avoir osé critiquer le régime. « Ils mettent tout le monde en prison, mais, comme cela ne suffit pas, ils les tabassent », dit le Prix Nobel de littérature. Lui-même n’a plus été sollicité par les grands médias turcs depuis 2017. 

Au pays d’Amazon

Encore un livre sur Amazon ? N’a-t-on pas déjà tout dit sur l’effrayante démesure et les pratiques très critiquables du géant du commerce en ligne ? L’ouvrage du journaliste Alec MacGillis reprend un certain nombre d’accusations qu’on a pu lire ailleurs (et qui n’ont rien perdu de leur pertinence) : des employés sous-payés (l’auteur ­relève qu’aux États-Unis ils sont des milliers à être éligibles à l’aide alimentaire) et mal traités (blessures à répétition, pauses inexistantes ou trop courtes, au point que l’un d’entre eux raconte ­devoir uriner dans un coin de l’entrepôt, dissimulé par son chariot élévateur), un talent inouï pour engranger des milliards sans payer d’impôts (mieux : en obtenant des subventions publiques en tout genre)… Mais MacGillis explore aussi un aspect plus inattendu : la façon dont Amazon aurait refaçonné le territoire américain. Pour le pire.
« L’Amazon que dépeint son livre est à la fois cause et métaphore, note Jennifer Szalai dans The New York Times. C’est l’un des moteurs de l’inégalité régionale croissante qui bride le sentiment de solidarité natio­nale. L’entreprise exacerbe la concentration économique en canalisant l’argent vers les régions les plus riches du pays, comme Seattle et Washington. Résultat : une prospérité galopante pour certains Américains et une précarité implacable pour d’autres. » Seattle, où Amazon a son siège social, est ainsi devenue une ville inabordable où seuls les plus fortunés peuvent s’acquitter des loyers délirants. Les sans-abri y prolifèrent en même temps que les cafés sophistiqués, dont l’un ne sert que les chiens.
Rendre Amazon responsable de cette explosion des inégalités sociales et géographiques, n’est-ce pas cependant lui faire un peu trop d’honneur ? Certes, avec ses 800 000 salariés, l’entreprise est le deuxième plus gros employeur des États-Unis après Walmart. Et, comme le rappelle Vauhini Vara dans The Atlantic, « le nombre d’abonnés à son service Prime est supérieur au nombre de personnes ayant voté pour Donald Trump ou Joe Biden lors de la dernière élection : plus de 100 millions, selon des estimations récentes ». Mais les problèmes auxquels font face les divers interlocuteurs de MacGillis « semblent découler de forces qui dépassent la seule influence d’une entreprise en particulier : la mondialisation, la gentrification, la crise des opioïdes », poursuit Vara.
Dans The Washington Post (journal appartenant à Jeff ­Bezos, le PDG d’Amazon), James Kwak met en avant la complaisance générale dont bénéficie la firme : « Cela fait des années que nous savons comment elle traite ses travailleurs, met ses vendeurs sous pression, dévaste les ­petites entreprises et extorque de l’argent aux collectivités locales. Nous n’en sommes pas heureux, mais nous continuons à acheter sur ­Amazon. Qu’est-ce que cela dit de nous ? » 

Athènes au jour le jour

Philip Matyszak est de ces auteurs qui cherchent à rapprocher l’Antiquité de nous, à la rendre aussi vivante et concrète que possible. Son dernier livre, 24 Heures dans l’ancienne Athènes, nous fait découvrir la plus brillante des cités-États grecques comme aurait pu le faire une sorte de Guide du routard de l’époque, note Ed King dans The Sunday Times : « Matyszak y dispense beaucoup de conseils avisés (ne jamais prendre la route de Delphes sans un bon bâton et un âne paisible) et d’anecdotes amusantes (deux Spartiates survécurent à la bataille des Thermopyles – l’un d’eux se suicida de honte). »
Le livre est centré sur l’âge d’or que connut Athènes, au sommet de sa puissance et de son rayonnement entre la fin des guerres médiques et le début de la guerre du Péloponnèse, même s’il est fait allusion à des événements dépassant largement ce cadre. On y suit, au fil des chapitres, des personnages appartenant à toutes les strates de la société : de l’esclave au hoplite et au capi­taine de ­navire en passant par le médecin, la poissonnière, la danseuse ou encore la sorcière. Les grands noms de l’époque ne sont pas oubliés, tel le jeune Platon, ­excellent lutteur mais chanteur médiocre à cause de sa « voix faible et criarde ». 

Force brute

Condamné en appel comme organisation criminelle en octobre 2020, le parti néonazi grec Aube dorée a vu ses principaux responsables emprisonnés pour meurtre. Figure centrale de cette affaire historique, l’avocat de l’accusation Thanásis Kambagiánnis dresse le réquisitoire implacable de ces « loups » aux portes du pouvoir dès 2012. Il leur oppose la « solidarité du monde des abeilles », en rendant hommage aux adolescentes grecques et aux immigrés qui témoignèrent à ­visage découvert. La revue culturelle en ligne Lifo prescrit cette « leçon de démocratie » qui « sort de la cour d’appel pour dialoguer avec l’Histoire » et mériterait d’être enseignée en classe. Selon cette revue, « la puissance sereine de la parole de l’avocat fait face à la force brute » symbolisée par l’assassinat en pleine rue du rappeur antifasciste Pávlos Fýssas en 2013.
D’une haute teneur politique, ce plaidoyer révèle comment ratonnades et exactions, loin d’être des actes isolés, furent méthodiquement organisées et bénéficièrent du soutien tacite de la police. Célé­brant une « précieuse source de force morale », le site d’information ­AlterThess appelle à y puiser au-­delà du procès.