Imaginez : le monde est ravagé par une pandémie – une « pestilence » – qui nettoie toute l’humanité, sauf Lionel Verney, « le dernier homme », étrangement immunisé. A-t-il gagné au change ? Apparemment non, puisqu’on le voit errer dans une Italie déserte, partagé entre idées suicidaires et vaines tentatives pour trouver un semblable, inscrivant des messages sur les murs de maisons abandonnées. Dans ce roman dystopique (peut-être le premier du genre1), Mary Shelley déverse les réserves de noirceur que n’avait pas épuisées son premier roman, Frankenstein2. Une noirceur bien compréhensible, au vu des circonstances de sa vie : une avalanche de malheurs avec de rares embellies. Les malheurs commencent le jour même de sa naissance, puisqu’en recevant la vie elle l’ôte à sa mère, la romancière et philosophe Mary Wollstonecraft, une protoféministe aux idées et aux mœurs avant-gardistes [lire « Une “nouvelle espèce” de femme », p.76]. C’est son père, William Godwin, un philosophe politique
anarchiste, sombre et totalement impécunieux, qui l’élève avec sa seconde épouse. À 17 ans, pour égayer une vie austère à tous les égards, Mary tombe dans les bras d’un disciple de son père, le jeune poète Percy Bysshe Shelley. Elle tombera aussi enceinte, mais William Godwin, aussi conventionnel socialement qu’aventureux politiquement, s’indigne. Du coup, « les Élus » – Mary et son amant, ainsi que Claire, la fille de sa belle-mère, et l’amant de celle-ci, lord Byron – s’embarquent en 1814 dans une traversée de la France dévastée par la guerre, se réfugient en Suisse, s’y ennuient tout un été sous une pluie incessante, se distraient en écrivant des poèmes, des contes et des romans (pour Mary, ce sera Frankenstein), font une tripotée d’enfants, s’installent en Italie. Hélas ! Mary verra mourir trois de ses quatre enfants, puis son ami lord Byron, puis surtout Percy Shelley, son grand amour, qu’elle a fini par épouser (consentant à le partager avec quelques autres admiratrices) après le suicide de sa première femme. Fin de l’embellie. La bohème, l’errance, les amours vagabondes laisseront place à la solitude glacée en Angleterre et à la gêne financière. Pour survivre, Mary multipliera les travaux alimentaires (articles, romans, nouvelles, biographies, récits de voyages, essais), tout en éditant – et en censurant – les œuvres de feu Percy, qui jouira grâce à elle d’une belle gloire posthume. En 1851, après encore quelques amours – mais le cœur n’y est pas –, un douloureux cancer du cerveau met un terme à la rémission de 53 ans qu’aura été la vie de Mary Shelley.
Comment donc s’étonner que dans Le Dernier Homme, écrit en 1825, Shelley exhale toute sa désespérance à l’endroit de l’humanité, de ceux qui la composent, qui la dupent en prétendant la guider religieusement ou philosophiquement, qui la gouvernent avec cynisme et incompétence ? Ce (très) long et grandiloquent roman, éprouvante succession de malheurs et de péripéties saugrenues, constitue à la fois une réflexion philosophico-politique et une autobiographie camouflée, l’une des exigences du terrible beau-père de Mary étant en effet que sa bru n’écrive jamais rien sur Percy. Mais celle-ci contourne le problème en fictionnalisant de façon assez transparente les principaux membres du groupe des « Élus », à commencer par Percy Shelley (sous les traits de l’admirable et polytalentueux prince Adrian, qui meurt noyé dans les mêmes circonstances que l’original) et lord Byron (alias lord Raymond, un séducteur impénitent qui engrosse la sœur d’Adrian et subit lui aussi une fin très voisine de celle de son modèle). On peut aussi reconnaître au fil des pages beaucoup d’aspects de la vie de bohème des « Élus », avec leurs incessantes oscillations géographiques et sentimentales, leurs amours croisées, les maternités continues et l’exaltation devant la nature – les montagnes helvétiques en particulier, longuement et lyriquement décrites. Mary Shelley a beau situer son intrigue entre 2073 et 2100, le monde qu’elle évoque est exactement le sien, sans la moindre trace d’anticipation, sauf une : l’Angleterre est enfin devenue, dans le dernier quart du xxie siècle, une république (c’est sans doute la raison pour laquelle l’auteure choisit de situer son intrigue dans un futur prudemment éloigné).
Mary Shelley n’utilise pas seulement son roman pour promouvoir un républicanisme un peu désabusé. Son texte sert de vecteur à d’autres idées, souvent en avance sur son époque et même les suivantes. La « pestilence » (qui survient juste après l’apparition dans le ciel d’un mystérieux « soleil noir », une éclipse imprévue) est en effet déjà une protestation de la Nature outragée par l’homme. Malthusienne, Mary Shelley ne dénonce pas les dommages écologiques, encore assez minces à l’époque préindustrielle, mais ceux que l’humanité inflige à la planète par son acharnement à se reproduire. La « pestilence » ne surgit-elle pas dans les « cités surpeuplées de Chine » ? (Tiens, tiens !) Mary ne s’aventure pas pour autant sur le terrain scientifique, même si, à propos du mode de transmission de la « pestilence », elle semble privilégier la théorie des « germes » (développée dès le xvie siècle par Girolamo Fracastoro et remise au goût du jour par le microbiologiste Agostino Bassi quelques années avant la publication du livre) sur celle, encore en vigueur, des « miasmes ». Mary s’intéresse moins au fondement biologique du fléau qu’à son impact moral. La maladie détruit l’humanité de l’homme, pulvérise la société. Les lâches, les égoïstes, ceux qui se réfugient au loin pour fuir la contagion s’en sortent mieux que ceux qui soignent leurs semblables. Pire encore, on se contamine en famille, à proportion de l’affection que l’on se porte : plus on s’entraide, s’enlace, se cajole, plus vite on meurt.
À vrai dire, Mary Shelley n’utilise pas tant son texte pour promouvoir des idées nouvelles que pour en déprécier d’anciennes. Face à la maladie, les croyances religieuses ou autres superstitions paraissent bien peu utiles, voire toxiques, quand elles sont brandies par de faux prophètes qui profitent de l’effroi général pour encourager le fanatisme et la haine (elle donne un exemple criant de vérité de ce genre de spécimen, « l’imposteur »). Même les plus belles avancées de l’esprit moderne – la philosophie des Lumières, la Révolution française, le mouvement romantique – ne font pas le poids et pourraient même aggraver la situation.
Ainsi, les voyages, censés favoriser la circulation des idées et faire progresser l’humanité, contribuent surtout à disséminer la maladie. Les hommes politiques sont incompétents, sinon nuisibles, car ils placent le plus souvent leurs intérêts propres devant ceux du peuple. Quant aux hommes de science, ils ne valent guère mieux, avec leur orgueil, leurs rivalités, leurs erreurs continuelles, leur inconséquence. Les hommes tout court sont donc livrés à eux-mêmes, à leurs stratégies incertaines et tout aussi inutiles. Les héros de ce roman se réfugient d’abord dans le « frais climat » britannique, supposé ennemi de l’infection, pour ensuite en être chassés par un autre effet de l’épidémie : l’effondrement de la société. Les gens en effet s’entre-déchirent, par fanatisme ou juste pour se piller les uns les autres. Le virus pulvérise jusqu’aux valeurs familiales auxquelles Mary Shelley, si frustrée sur ce plan-là, est férocement attachée. L’humanisme n’est pas de taille face au virus, et l’humanité disparaît – elle ne l’aura pas volé. Personne ne la regrettera, sauf l’infortuné « dernier homme », aux prises avec l’ultime tragédie, celle de la solitude.
Reste au lecteur éprouvé à espérer que cette fiction-là ne soit pas, pour une fois, dépassée par la réalité.
— J.-L. M.
Extrait
« La pestilence interrompit alors sa progression mortelle. Nous retenions notre souffle : personne n’osait formuler ses espoirs, mais nous étions tous dans l’excitation de l’attente, marins naufragés sur une île rocheuse au milieu de l’océan, observant un navire au loin, sans plus savoir s’il s’approche ou s’il s’éloigne. Paradoxalement, cette promesse de sursis attendrissait les plus rudes, éveillant au contraire chez les êtres les plus doux des sentiments agressifs et contre nature. Tant qu’il paraissait établi que nous étions tous destinés à mourir, nous ne nous posions que deux questions : quand et comment ? Maintenant que la virulence de la maladie s’estompait et que le fléau semblait disposé à en épargner quelques-uns, chacun voulait compter parmi les élus et s’accrochait à l’existence avec une ténacité farouche. Les cas d’abandon devinrent fréquents ; nous eûmes même connaissance de meurtres qui nous firent frémir d’horreur : la peur de la contagion avait armé la main de l’homme contre son propre frère. Mais ces tragédies particulières furent bientôt éclipsées par un événement considérable. Alors que les influences infectieuses nous accordaient un certain répit, une tempête s’éleva, plus furieuse que les vents, une tempête alimentée par les passions de l’homme, nourrie par ses pulsions les plus violentes, un ouragan terrible et sans précédent.
[…]
Nous traversâmes la France, et la trouvâmes dépeuplée. De rares survivants erraient dans les rues des plus grandes villes tels des fantômes. Notre groupe ne reçut donc que peu de renforts, et il en mourait tant qu’il devint bientôt plus rapide de recenser les survivants. Nous n’abandonnions jamais les malades, et attendions que la mort nous permette de déposer leurs cadavres dans l’abri d’une tombe, aussi notre voyage fut-il long, puisque chaque jour prélevait son terrible tribut dans nos rangs – ils mouraient par dizaine, par cinquantaine, par centaine. La mort ne faisant pas de merci, nous cessâmes d’en attendre ; chaque jour nous saluions le soleil, avec le sentiment que jamais plus peut-être nous ne le verrions se lever.
Les terreurs et les visions d’effroi, qui nous avaient ébranlé les nerfs au printemps, continuèrent de hanter nos troupes poltronnes tout au long de ce triste périple. Chaque soir éveillait de nouveaux spectres ; le moindre arbre foudroyé devenait un fantôme, la moindre broussaille dessinait des formes épouvantables. Nous nous habituâmes peu à peu à ces mirages, et bientôt d’autres frayeurs surgirent. Un jour, l’on chuchota que le soleil se levait désormais une heure plus tard que de coutume, puis on découvrit qu’il devenait de plus en plus pâle, et que ses ombres avaient un aspect inhabituel. Il aurait été impossible d’imaginer, au temps où la vie se déroulait de façon normale, les effets terribles que produisaient ces illusions extravagantes. En vérité, nos sens sont si peu fiables, quand ils ne sont pas confirmés par le témoignage d’autrui, que j’éprouvais les pires difficultés à ne pas partager la croyance de mes compagnons en ces événements surnaturels. Isolé au milieu d’une foule démente, j’osais à peine m’affirmer à moi-même que notre grand luminaire n’avait subi aucun changement, que les ombres de la nuit ne se matérialisaient pas en formes effrayantes et que le chant du vent dans les arbres, ou s’engouffrant dans une bâtisse inoccupée, n’était pas chargé de lamentations désespérées. Il arrivait que la réalité elle-même prenne des apparences fantomatiques. »