« Je suis installé dans mon fauteuil », m’annonce Abraham au téléphone. Ce New-yorkais, membre de la communauté hassidique de Satmar, m’appelle à Montréal, où je suis pour ma part installé – moins confortablement, sans doute – dans mon bureau du département de philosophie de l’université McGill. Comme je n’éclate pas de rire immédiatement, il précise : « Vous ne pratiquez pas la philosophie de fauteuil ? (1) J’ai bien envie d’essayer ! » Après quoi une cascade de grandes questions (et réponses) me tombe dessus : Dieu existe-t-il vraiment ? (Il doute qu’il en existe une preuve.) Le temps et l’espace sont-ils finis ? (Il les croit infinis et se demande si cette histoire de création est un mythe). Y a-t-il de bonnes raisons d’observer les commandements divins ? (« Même en l’absence de Dieu, peut-être en tant que conventions sociales ? ») Je réponds de mon mieux, apparemment à sa satisfaction. Un ami d’ami, au courant de mon désir de philosopher avec des non professionnels, avait donné mon numéro à Abraham. « J’ai quelques proches qui pourraient être intéressés, explique-t-il. Nous formons une sorte de club de discussion clandestin ».
Deux mois plus tard, je quitte Montréal pour Princeton, où j’ai obtenu un poste de chercheur attaché à l’Institute for Advanced Study. Une fois mon installation achevée, je téléphone à Abraham pour organiser notre première rencontre. Nous nous retrouvons au Star Bar, un lounge bar à la mode de Soho. Abraham et deux de ses amis – Isaac, Satmar comme lui, et Jacob, un Loubavitch – me font signe du haut de leurs tabourets. Avec leurs manteaux noirs, ils détonnent au milieu de la faune branchée qui afflue déjà pour prendre un verre après le travail. Jake, le barman – idéogrammes tatoués sur les doigts, cigarette éteinte au bec – nous sert une bière pression que nous emportons vers le bureau de la direction, au deuxième étage, où Moshe et Miriam nous attendent. Ce couple Loubavitch est propriétaire des lieux : fortune faite dans le commerce de diamants, Moshe a investi dans l’immobilier. Abraham, qui vend du matériel électronique professionnel, nous fait remarquer fièrement que le son des basses qui nous parvient de l’étage du dessous provient d’un équipement audio acheté chez lui. 200
« Alors, qu’est-ce que ça vous apporte ? », me demande Moshe à peine assis. A quoi je réponds, sur un ton un peu professoral : « Je veux voir si on peut se servir de la philosophie pour résoudre les problèmes de la vie de tous les jours, et débattre par-delà les barrières culturelles. Le conflit entre modernité et tradition religieuse, par exemple, fait naître des questions fondamentales. Et je me demande si la philosophie peut être d’une utilité quelconque. »
1. La philo sur Blackberry
Nous sommes tous un peu tendus. Je distribue le programme : nous commencerons par les dialogues de Platon, l’Apologie de Socrate et l’Euthyphron, pour nous familiariser avec Socrate, discuter de ce qu’est une « vie examinée » et de la nature des règles morales. Puis nous lirons Erreur et délivrance, l’autobiographie intellectuelle d’Al-Ghazālī, le grand penseur musulman du XIe siècle. « Ça se prononce comment ? » demande Jacob. « Comme Chazal, avec un i au bout » (l’acronyme hébreu désignant les érudits de la période rabbinique (2) : « Nos Sages, de mémoire bénie »). Ils éclatent de rire.
Dans Erreur et délivrance, Al-Ghazâlî raconte comment il a perdu la foi de son enfance, et même fini par douter de sa capacité à saisir quoi que ce soit à partir de ses sens et de son intellect. Jusqu’à ce que Dieu restaure sa confiance dans ses facultés cognitives. C’est un texte formidable pour débattre des fondements du savoir et de la relation entre raison et foi. Nous aborderons ensuite ces questions à travers la pensée juive, avec Maïmonide et Spinoza. Enfin, nous parlerons de Nietzsche, du nihilisme, et des conséquences éventuelles de la perte de la foi.
Mes élèves hassidiques hochent la tête, l’air grave, en signe de consentement. Cela fait des années qu’ils se démènent pour trouver des réponses, qu’ils étudient les grands philosophes tout en menant des vies professionnelles et familiales bien remplies. Ce n’est donc pas, pour eux, un simple exercice académique. « Aux yeux de notre communauté, confie Isaac, il est bien pire d’étudier ces livres que d’avoir une maîtresse, signe de la faiblesse de la chair. Là, il s’agit de notre âme – tomber dans l’apikorsus (l’hérésie), c’est perdre notre place dans le olam haba (le monde à venir). »
Quand Isaac me demande pourquoi je m’intéresse à leur monde, je réponds que ma curiosité est éveillée non par le fond mais par la forme de l’univers hassidique – un univers qui tourne autour de la sagesse et de Dieu, et non autour de la richesse, du sexe, du pouvoir et du divertissement. Ils s’étonnent quand je leur dis que, de Platon à Spinoza, la plupart des philosophes partagent la même hiérarchie des valeurs que les hassidim, à défaut d’avoir la même conception de la sagesse et du divin. Et ils sont stupéfaits d’apprendre que je serais fort déçu si ma fille de 2 ans se mettait en grandissant à accorder plus d’importance au rouge à lèvre, aux sacs à main et aux garçons qui paradent en voiture de sport qu’à l’instruction et à l’éthique. « Sur certains plans, on dirait que vous êtes plus Satmar que nous ! », s’exclame Isaac. Je précise aussitôt : « Oui, enfin je ne veux pas qu’elle porte une perruque, ait sept enfants, et jure obéissance à son mari ». Il n’empêche, ma conception de ce qu’est une vie bonne remet en cause ce qu’on leur a inculqué sur le monde laïc. Se libérer du joug de la Torah ne revient donc pas nécessairement à sombrer dans l’hédonisme ?
Mes élèves n’ont évidemment pas le monopole des idées reçues. Quand les jeunes branchés du bar les croisent, ils semblent ne voir en eux que refoulement sexuel. Un soir, après avoir discuté pendant trois heures de Platon, nous descendons prendre un verre. Une jeune cinéaste du quartier – boucles rousses en bataille, look savamment négligé – nous accoste pour demander si l’un de mes étudiants accepterait de faire une apparition dans son prochain film : « Je meurs d’envie de tourner une scène où des hassidim se laissent séduire par une blonde sexy ! »
A la fin de notre première séance, je distribue des exemplaires de l’Apologie et de l’Euthyphron. Jacob me demande de leur envoyer également une version électronique des textes : « Pour pouvoir les lire sur Blackberry, c’est plus pratique. » « Notre Rebbe a tout essayé pour nous protéger de la pollution du monde extérieur, ajoute Isaac, et puis Internet est arrivé ! » Aussi désireux soient-ils de l’interdire, les rabbins n’en peuvent mais. « Il est impossible de faire du commerce sans Internet, et nous ne pouvons pas soutenir la communauté sans réussir en affaires. » Les rabbins défendent bien de surfer sur le Web à des fins personnelles – « Mais comment voulez-vous qu’ils imposent ça ? demande Isaac. Quand la dernière interdiction a été promulguée, elle a été mise en ligne sur “Hasid and Heretic” et s’est attirée une trentaine de commentaires hilares ! »
« Hasid and Heretic », site animé par « une âme tourmentée, déchirée entre le monde du hassidisme et celui de la raison », est l’un des nombreux forums anonymes destinés aux rebelles de la communauté, comme mes élèves. « Nous savons que nous ne sommes pas seuls, explique Abraham, mais il est impossible de savoir exactement ce que nous représentons, puisque nous avançons tous masqués. »
Nous parlons ainsi de Platon sous les yeux inquisiteurs de Rabbi Menachem Mendel Schneersohn, le dernier Rebbe de Loubavitch, qui nous toise du haut des photographies accrochées au mur, dans le salon de Moshe et Miriam, qui m’y ont réservé le « fauteuil du philosophe ». « Mais toutes les photos ne sont pas casher », précise Miriam. L’une d’elles, montrant le Rebbe avec un chapeau gris clair, mettait leur famille en émoi à chaque visite. « Du coup, on l’a retirée. » Leur appartement de Crown Heights, épicentre du mouvement Loubavitch contemporain, est notre deuxième lieu de réunion. Nous avions dû reporter la séance parce que le voisin du dessous avait agrémenté à la célébration de la Bar Mitzvah de son fils d’une visite sur la tombe du Rebbe. « On aurait jasé si nous n’étions pas venus, » explique Moshe.
2. Le plaisir pervers du questionnement
Parce qu’ils considèrent la philosophie comme un projet laïc, mes élèves sont déconcertés par l’Apologie de Platon. Raison et religion ne s’opposent-elles pas ? Pourquoi, alors, Socrate est-il si pieux ? Non seulement il présente son entreprise philosophique comme une mission divine, mais il préfère subir le kiddush Hashem (le martyre) plutôt que de désobéir à un commandement divin ! (3)
« Il n’a certainement pas joué la comédie pour tromper les Athéniens, observe Isaac, puisqu’ils l’ont fait exécuter pour impiété. » Une autre explication lui traverse bientôt l’esprit : « Et si Socrate était mort trop tôt ? » C’est à mon tour d’être étonné. « Eh bien, explique-t-il, en ce qui me concerne, je n’ai pas perdu la foi d’un seul coup. J’ai commencé par douter des croyances répandues au sein de notre communauté, et je suis revenu aux Rishonim (les premiers exégètes). Mais eux aussi affirmaient des choses qui ne tenaient pas debout, alors j’ai repris le Talmud. A la fin, il ne me restait plus que la Bible. J’étais d’ailleurs fier de me fonder uniquement sur la source divine authentique, quand tous les autres se laissaient duper par des interprétations humaines hasardeuses. Je ressentais un vrai sentiment de joie lors des hakhnassat sefer Torah (la procession festive qui escorte le nouveau rouleau de Torah de la demeure du scribe à la synagogue). Mais quand j’ai aussi perdu confiance en la Bible, il m’a semblé que le sol se dérobait sous mes pieds. Peut-être que Socrate, s’il avait vécu plus longtemps, aurait atteint ce stade. »
Abraham propose une interprétation différente : « Puisque Socrate a tiré de ses investigations philosophiques une seule certitude, celle de ne rien savoir, il a simplement, au bout du compte, franchi le pas de la foi. » Je demande : « Mais si Socrate n’était, au fond, qu’un sceptique pieux, pourquoi tient-il tant à passer sa vie au crible de la philosophie ? » « Peut-être que poser des questions lui procurait un plaisir pervers, propose Isaac. Quand j’ai commencé à le faire, nos rabbins m’ont dit que ce genre de désirs était la marque d’une âme corrompue. »
« A moins, dis-je, que nous puissions voir en Socrate un sceptique modéré ? Lorsqu’il affirme ne rien savoir, il entend peut-être : rien avec une absolue certitude. Dans ce cas, il devient utile de mettre ses croyances à l’épreuve du débat, car cela permet de se débarrasser des idées fausses, et d’avoir davantage confiance en celles qui ont résisté à l’examen, fût-ce provisoirement. »
Ce à quoi Miriam rétorque : « Mais qu’en est-il des professeurs qui nous persuadent qu’une vraie croyance est fausse, et qu’une fausse croyance est vraie ? ». « Bien vu, dis-je, c’est pourquoi Platon ne se fie pas à la rhétorique. La maîtrise des techniques de la discussion ne suffit pas, il faut aussi préférer la vérité au plaisir de triompher dans une querelle. »
« Dans ce cas, d’un point de vue socratique, on peut dire que c’est un avantage d’être né dans la communauté hassidique ?, demande soudain Jacob. Un Hassid qui habite New York ne peut faire l’économie de la réflexion sur ce qu’il croit et sur ce qu’il fait, puisque presque tout le monde le trouve étrange. Mais si l’on est plus ou moins laïc et plus ou moins de gauche, on risque fort de n’être jamais contesté, puisque presque tout le monde est d’accord. » Pas faux. Cela dit, la communauté hassidique condamne toute velléité de débat autour de ses valeurs. « Quand vous avez commencé à poser des questions », comme je le leur fais remarquer, « vous avez dû passer dans la clandestinité. Mais Socrate exige que vous posiez ces questions, et il aime en débattre publiquement. »
Selon le philosophe grec, nous désirons tous vivre bien, et menons notre existence en fonction de ce que nous croyons être la vie bonne. « C’est pourquoi il est essentiel de mettre ces croyances à l’épreuve. Nous ne pouvons nous contenter de suivre l’autorité de la tradition. Nous devons penser par nous-mêmes, guidés par la raison. Et dans la mesure où Dieu et raison sont pour lui synonymes, une vie guidée par la raison sera également une vie placée sous le signe de Dieu. »
Mes élèves sont évidemment bien placés pour comprendre le problème que pose la soumission à l’autorité religieuse. Ils ont pour la plupart rejeté la définition de la vie bonne qui leur avait été inculquée. Dans leur milieu, une vie bonne est une vie consacrée à Dieu. Elle s’accomplit par l’étude, l’observance méticuleuse des commandements et la dévotion au Rebbe. Les désirs du corps sont strictement régulés, de peur qu’ils ne détournent de la tâche d’adoration. Je ne peux m’empêcher de leur demander : « Mais si vous condamnez tout cela, pourquoi ne quittez-vous pas la communauté ? »
Il y a d’abord une raison d’ordre pratique : lorsque le dernier palier de la foi s’écroule, il est généralement trop tard, explique Isaac : « A ce stade, vous parlez essentiellement yiddish, vous êtes marié, vous avez des enfants, et vous êtes un Talmid Chacham (un érudit rabbinique), dépourvu de toute compétence monnayable sur le marché du travail. » Jacob – qui frise, comme moi, la quarantaine – manque une séance pour fêter son vingtième anniversaire de mariage (je n’ai pas encore célébré le deuxième.) Lorsqu’il s’est marié, c’était un brillant étudiant de yeshiva [centre d’étude de la Torah et du Talmud], qui s’apprêtait à devenir un érudit – « le gendre idéal », dit-il ironiquement. « Vous savez ce que j’ai demandé comme cadeau de mariage ? Que mon beau-père me paie dix années d’études talmudiques de plus ! » Tous connaissent des personnes qui ne supportaient plus cette dissonance cognitive et ont quitté la communauté. « Mais aucun n’a réussi à construire une vie plus heureuse à l’extérieur », remarque Jacob.
Et s’il n’y avait pas d’obstacles pratiques, partiraient-ils ? Depuis mon fauteuil, je propose une expérience de pensée : « Imaginez que vous puissiez remonter le temps et échanger votre existence contre celle de n’importe quel habitué du Star Bar – le feriez-vous ? » Ils hésitent. La vérité, c’est qu’ils ne détestent pas le frisson d’excitation que procure leur double vie. En outre, ils ont des carrières professionnelles réussies. Et sont fiers de la profondeur existentielle et intellectuelle qu’ils ont atteinte à force de se confronter aux contradictions de leur existence. « Cette culture bohème semble amusante, au premier abord, concède Jacob, mais nous, nous ferraillons avec les grandes questions : Dieu, la raison, la Torah, le sens de la vie ! »
L’ennui, c’est qu’il est impossible d’élever ses enfants comme de modernes Marranes de la raison. (4) Je leur raconte en quoi le fait de devenir père m’a aidé à faire la lumière sur les croyances et les valeurs que je voulais transmettre. Mais eux doivent applaudir lorsque leurs gosses réussissent selon des critères qu’ils ont secrètement rejetés. « C’est parfois déchirant, confie Isaac. Alors, les gens dans notre situation cessent en général de faire des bébés. » Bien que le recours à la contraception soit interdit chez les hassidim, le problème n’est pas évoqué publiquement, et les couples sans enfants, ou avec peu d’enfants, sont supposés souffrir de problèmes médicaux. « Le pire, remarque Isaac, c’est quand votre épouse n’est pas au diapason. » Il me parle d’un ami qui a arrêté de faire l’amour avec sa femme parce qu’elle refusait la contraception. Jacob souligne à quel point cette anecdote est accablante pour leur milieu : « Le message que nous faisons passer, dans les faits, c’est qu’il vaut mieux ne pas vivre du tout que de mener une vie de hassidim. »
Isaac est le plus jeune et le plus malheureux du groupe. Il compte entrer dans les affaires, comme Abraham, Moshe et Jacob, mais avant cela, il lui faut encore faire une seconde année d’étude talmudique – un cadeau de son père. Interrompre son cursus serait réprouvé, donc il continue, à contrecœur. « Je ne sais pas si découvrir que je vivais dans une prison a été une bénédiction ou une malédiction, dit-il. La plupart des gens qui m’entourent ont l’air bien plus heureux que moi. » Il a décidé d’élever ses enfants à l’intérieur du système pour leur éviter les affres de son tourment intérieur. « Dans certains cas, le mensonge semble assurer une vie meilleure que la vérité. »
Moshe et Miriam se livrent de même à un numéro d’équilibriste avec leurs deux enfants. Leur fille fréquente pour le moment une école Loubavitch. « Mais ensuite, elle veut étudier la médecine à Columbia, » annonce fièrement Miriam. Son petit frère est fasciné par la théorie de l’évolution. « Nous ne laissons pas la religion entraver leur curiosité intellectuelle », explique de son côté le père. Quand Moshe rappelle au petit que, selon la tradition juive, Dieu a créé toutes les espèces animales en deux jours, celui-ci répond : « Je sais, mais là je me place d’un point de vue scientifique, pas biblique. » « Et lequel est juste ? », demande Moshe. « La Bible, bien sûr ! » répond sans hésiter le gamin. « C’est l’hypothèse par défaut », note Moshe avec une pointe d’inquiétude.
3. Le vol et la couleur des tomates
Abraham s’était imaginé Socrate plus accommodant. Il est surpris de découvrir le grand philosophe reprochant aux Athéniens de se préoccuper davantage du bien-être du corps que de celui de l’âme. « Et Platon, ce n’est pas mieux », comme je le leur annonce. « Il compare nos appétits à une “bête multiforme et polycéphale”, qui doit être tenue en laisse par la raison. »
« Et Épicure, alors ?, demande Abraham. Est-ce qu’il ne dit pas que la meilleure vie est une vie de plaisir ? » « C’est exact, dois-je admettre, mais il affirme que le plus grand plaisir ne consiste pas à satisfaire ses appétits, mais à accéder à l’état de sérénité qu’on atteint lorsqu’on est satisfait et libéré des peurs irrationnelles – celle de la mort, par exemple, ou celle du châtiment divin. Il est donc préférable de s’accommoder d’une existence simple, en compagnie d’amis philosophes. »
La psychologie platonicienne rappelle à Moshe la distinction entre l’« âme animale » (nefesh behemis) et « l’âme intellectuelle » (nefesh sikhlis), établie par le fondateur du hassidisme Loubavitch, Rabbi Shneur ben Baroukh Zalman de Liadi, dans son ouvrage philosophique majeur, le Tanya. Cette distinction n’est certainement pas tirée de la Bible. Mais aurait-il pu l’emprunter à Platon ? Jacob remarque que certains Loubavitchs s’interrogent sur la ressemblance entre la description du caractère moral qu’on trouve dans le Tanya et celle qu’on trouve chez Aristote. Les membres de la communauté l’expliquent notamment par le fait que celui-ci aurait étudié la Torah avec les rabbins. « C’est la même attitude qu’al-Ghazâlî !, dis-je. Pour lui, Aristote est un disciple des anciens soufis ». Dans le cas du Rabbi Shneur Zalman, la vérité est qu’il a lu les penseurs juifs médiévaux comme Saadia Gaon, Juda Halevi, et Maïmonide, qui connaissaient, eux, les écrits arabes de leur époque.
« Comment donc les penseurs médiévaux ont-ils pu se permettre d’interpréter la Torah à partir d’Aristote et des Soufis ? », s’interroge Jacob. « A leurs yeux, dis-je, si le judaïsme est vrai, il doit être en harmonie avec toute forme de sagesse authentique, quand bien même elle émanerait d’un Grec ou d’un musulman. Les haredim, à l’inverse, pensent qu’il faut protéger le vrai judaïsme de toute influence extérieure supposément corruptrice. » Ceci nous conduit à nous demander si le combat haredi contre la contamination culturelle est une cause perdue depuis toujours. J’évoque un passage intéressant de Toldot Yaacov Yossef, la première œuvre hassidique publiée, écrite par Rabbi Yaacov Yossef de Polnoa, disciple du fondateur du mouvement, le Baal Shem Tov. Il y oppose le « petit » et le « grand » combat ; le premier renvoie à la lutte armée, le second à la lutte morale de l’âme contre « le penchant au mal » (yetzer ha-ra). La source de cette métaphore est en réalité un hadith célèbre, souvent cité par les mystiques soufis (5). Selon cette tradition, le prophète Mahomet dit à un groupe de soldats qui viennent d’accomplir le « petit jihad » – par l’épée – qu’ils doivent encore accomplir le « grand jihad » – celui de l’âme contre le plaisir. Evidemment, ni le Baal Shem Tov ni ses disciples n’ont étudié les maîtres soufis. Mais ils ont lu Les Devoirs du Cœur de Bahya ibn Paquda [rabbin et philosophe du XIe siècle], traduit de l’arabe en hébreu au XIIe siècle et devenu un classique de la pensée juive. La manière dont Bahya décrit l’élévation de l’âme vers Dieu est fortement influencée par le soufisme, et comporte une variante du hadith en question, qui omet bien sûr la référence à Mahomet. Comme le fait remarquer Isaac, tout excité, le Rebbe Satmar Joël Teitelbaum, avait également étudié assidûment Les Devoirs du Cœur !
Alors, que pensent-ils du problème soulevé par l’Euthyphron ? Les normes morales dépendent-elles de la volonté de Dieu, ou Dieu nous demande-t-il de les observer parce qu’elles sont objectivement justes ? Pour clarifier la question, Isaac transpose : « Prenons notre ami Moshe, ici présent. Miriam est-elle attirée par lui car c’est objectivement un bel homme, ou est-il beau à ses yeux du seul fait de l’amour qu’elle lui porte ? »
Dans l’Euthyphron, Socrate semble soutenir le point de vue objectiviste. Les dieux aiment les choses sacrées, ou bonnes, parce qu’elles sont objectivement telles. « Cela signifierait qu’il n’y a pas besoin de révélation, remarque Jacob. Nous n’avons pas besoin de Dieu pour savoir que les tomates sont rouges, alors pourquoi aurions-nous besoin de Lui pour nous dire qu’il est mal de voler ? »
« Mais en quoi l’acte de voler est-il aussi objectif que la couleur d’une tomate ? demande Abraham. Je ne peux pas voir que ce comportement est mauvais comme je vois que les tomates sont rouges. Alors, si c’en est fini de la révélation, et si nous ne pouvons prouver que les jugements moraux sont objectifs, il faut bien admettre qu’ils sont subjectifs. » La plupart des philosophes modernes sont, de l’avis d’Abraham, des relativistes. « Bien sûr, nous ne cédons pas toujours à nos désirs, mais cela n’a rien à voir avec des faits objectifs ; c’est affaire de contexte social. On s’abstient de voler par crainte de la police. Continuerions-nous d’observer les mitzvot [les prescriptions contenues dans la Torah] sur une île déserte, à l’abri du regard des autres ? »
Sur ce point, je ne suis pas d’accord avec lui. « Si on pose la question de la morale aux jeunes branchés qui fréquentent le Star Bar, beaucoup pourraient se révéler subjectivistes ou relativistes. Je parie que la plupart diront que ce qui est juste aux yeux de l’un ne l’est pas nécessairement aux yeux de l’autre. Mais aucune des deux grandes écoles de philosophie morale contemporaine – ni les kantiens, ni les conséquentialistes – ne défendent le relativisme. Les kantiens affirment que les normes morales valent dans l’absolu : sous les yeux d’un policier ou sur une île déserte – voler est toujours mal. » Jacob intervient : « Donc, même si nous nous libérons du joug de la Torah, nous trouverons peu de philosophes pour dire de n’en faire qu’à sa tête. »
4. Al-Ghazâlî perd la foi
Au début d’Erreur et délivrance, Al-Ghazâlî raconte comment il a perdu foi dans l’autorité des « parents et des professeurs » – autrement dit, dans les croyances et les valeurs issues des circonstances de notre socialisation – quand il s’est rendu compte qu’il aurait pu être aussi fervent Juif ou chrétien qu’il était musulman convaincu s’il avait vécu dans un milieu juif ou chrétien. Jacob évoque une expérience du même ordre dans l’enfance : « Je me levais très tôt pour étudier la Torah deux heures avant Chaharit (la prière du matin). Sur le chemin de la synagogue, je constatais que les musulmans étaient déjà en train de prier à la mosquée. Alors je me demandais : si nous sommes les uns et les autres assez fervents, chacun dans sa religion, pour nous lever en plein nuit, comment puis-je être sûr que ma religion est vraie, et que la leur est fausse ? »
Mais si Al-Ghazâlî ne peut s’appuyer sur l’autorité de sa tradition religieuse, comment peut-il savoir quoi que ce soit ? Nous parlons de la définition platonicienne classique du savoir comme « croyance vraie et justifiée ». Pourquoi une croyance vraie ne pourrait-elle avoir valeur de savoir, indépendamment de toute justification ? Moshe nous rapporte une conversation qu’il a entendue entre deux vieux Loubavitch. « Ils parlaient d’un texte de Rabbi Shneur Zalman affirmant que la majeure partie de la Terre est recouverte d’eau. “C’est étrange de dire ça, mais si l’Alter Rebbe (le « Vieux Maître ») l’a dit, ce doit être vrai.” Ils avaient donc une croyance vraie, mais, de toute évidence, pas de connaissance ! » Son problème, c’est qu’il a perdu confiance à la fois dans les sens et dans l’intellect. L’œil nous dit, par exemple, que l’étoile est « réduite à la taille d’une pièce d’un dinâr ». Dans ce cas précis, l’intellect peut identifier et corriger l’erreur. Mais est-il vraiment fiable ? Nous pourrions, affirme al-Ghazâlî, imaginer une faculté cognitive supérieure, capable de détecter les égarements de l’intelligence, tout comme l’intelligence détecte ceux des sens. Le fait que nous n’ayons pas de faculté de ce genre et ignorions l’existence des erreurs de l’intellect ne signifie pas que nous n’en commettions pas, puisque, sans l’intellect, nous ignorerions aussi les méprises de nos sens. L’accès de scepticisme d’al-Ghazâlî ne prit fin que lorsque Dieu illumina son cœur, restaurant sa confiance dans ses facultés cognitives. « Cela signifie-t-il qu’on ne peut passer du scepticisme à la philosophie sans l’aide de Dieu ? » demande Jacob.
Bien que l’étude de l’œuvre philosophico-théologique majeure de Maïmonide, Le Guide des égarés, soit en théorie interdite dans leur communauté, mes élèves hassidiques en ont tous lu des passages en secret. Maïmonide est une sorte de cheval de Troie de la raison au sein de la tradition rabbinique. Son ouvrage monumental, Mishné Torah, le premier code systématique de la loi juive, est sur les rayons de toutes les yeshivot. Mais la réinterprétation par le philosophe des croyances et des pratiques juives à la lumière de conceptions dérivées des penseurs grecs et musulmans se heurte au dogme ultra-orthodoxe actuel affirmant la pureté et l’autosuffisance de la Torah.
« Certains de nos rabbins affirment que Maïmonide n’était pas vraiment philosophe ; il n’usait de cette discipline que parce que les membres de sa communauté étaient troublés par les idées philosophiques, raconte Isaac. D’autres disent qu’une authentique philosophie juive existe bel et bien, mais qu’il est strictement interdit de l’enseigner aux masses. Mais la plupart sont de l’avis du Gaon de Vilna [éminent penseur juif du XVIIIe siècle], qui proclame que “la maudite philosophie a égaré Maïmonide”. »
L’ire du Gaon avait été provoquée par son affirmation que la récitation d’une incantation au-dessus d’un individu mordu par un serpent ou un scorpion avait pour seul effet bénéfique d’apaiser les superstitieux. De quel droit Maïmonide balayait-il d’un revers de la main les innombrables récits du Talmud où la puissance divine est révélée par des incantations miraculeuses ? Isaac me montre la photo d’une publicité en yiddish qu’il a vue à Noël : « Zu farqoifen a machalah oder a tsarah for a arel » (« A vendre, maladie ou malchance pour un non-Juif »). « Et on s’étonne que nos rabbins prennent le parti du Gaon ! »
La réinterprétation audacieuse du judaïsme par Maïmonide a joué un rôle important pour mes élèves, au moment où ils commençaient à prendre leurs distances. « Il vous donne la confiance nécessaire pour rejeter toutes sortes de superstitions – par exemple, l’idée que notre Rebbe serait capable d’accomplir des guérisons miraculeuses ou de prédire l’avenir, dit Isaac. De nombreux épisodes bibliques, que les membres de notre communauté prennent au pied de la lettre, sont interprétés par Maïmonide comme des paraboles. »
Mes élèves ne sont pas pour autant devenus ses disciples. Les Juifs orthodoxes modernes révèrent souvent Maïmonide comme un modèle pour réconcilier Torah (ou révélation) et madda (la raison). Eux n’y croient pas. Toutes les tentatives de combiner la vie profane et la tradition juive finissent toujours par sonner faux à leurs oreilles. D’une certaine manière, ils maintiennent la Torah à l’écart du monde laïc aussi rigoureusement que le font leurs rabbins ; ils ont simplement changé d’allégeance. Moshe me parle de l’un de ses amis Loubavitch, qui a mené une double vie pendant des années. « Le jour, c’était un brillant professeur de Talmud ; la nuit, il explorait la scène culturelle et artistique de Manhattan. Puis il est devenu un orthodoxe moderne et s’est mis à enseigner dans une yeshiva plus libérale. Mais il continue à ne pas croire un mot de ce qu’il raconte. »
Ils rigolent franchement quand je leur parle du sermon de Yom Kippour que j’ai entendu à la synagogue conservatrice de Princeton. Le rabbin, une femme, affirmait qu’il n’y avait pas de contradiction entre l’obéissance à Dieu et l’autonomie personnelle. Les mitzvot doivent nous convaincre qu’il est de notre intérêt de les observer (« Vous voulez une journée sans mails, ni téléphone portable et autres nuisances ? – Observez Shabbat ! ») Ce que Dieu nous demande de faire coïncide avec nos désirs réels. « Voyons voir ce qu’un morceau de bacon peut avoir à dire en faveur de la kashrout », rigole Isaac. Abraham est surpris lorsqu’il m’entend dire que je ne me pose pas de questions sur la circoncision de mon fils : « Pourquoi faire une chose pareille si on ne croit pas dans le bris shel Avraham (l’alliance d’Abraham) ? »
5. La religion, servante de la raison
Ils doutent aussi que Maïmonide ait vraiment pensé combler le fossé entre raison et religion. « Croyait-il réellement que Moïse était un grand philosophe ?, demande Isaac. Est-ce qu’il ne s’agissait pas simplement de donner le change pour échapper à la colère des masses ? » Spinoza les séduit davantage. Jacob évoque un vieux livre hébreu consacré à sa vie et à sa pensée, écrit par Hillel Zeitlin, écrivain et intellectuel juif élevé dans la tradition loubavitch, et qui s’est beaucoup identifié au philosophe après avoir perdu la foi de son enfance. Dans le dernier chapitre, Zeitlin affirme que les idées essentielles de Spinoza sont aussi présentes chez Maïmonide et d’autres penseurs juifs. « Sauf qu’il était plus honnête que Maïmonide, intervient Jacob. Il ne prétendait pas que ses conceptions s’accordaient avec le judaïsme traditionnel. C’est pour ça qu’il a été excommunié. »
Je demande : « Mais Maïmonide ne faisait-il vraiment que donner le change pour se protéger ? Pourquoi a-t-il consacré tant de temps à la Halakha [la loi juive] et à la réinterprétation des croyances juives ? Peut-être était-il une sorte de réformateur philosophique désireux d’offrir à la communauté juive des fondations intellectuelles solides. » J’exprime également des doutes sur la manière dont ils opposent un Maïmonide hypocrite à un Spinoza audacieux. « Spinoza a été excommunié, c’est vrai, mais après son excommunication, la plupart de ses amis proches étaient des chrétiens progressistes. Et son portrait du Christ en philosophe fait beaucoup penser au portrait de Moïse par Maïmonide. Peut-être lui aussi voulait-il réformer la religion par la méthode philosophique, et non s’en débarrasser totalement. »
« Mais à quoi bon ? », demande Jacob. Je lui réponds qu’à mon avis, « Maïmonide et Spinoza voulaient certes empêcher la religion d’interférer avec la raison, mais pensaient aussi que la plupart des gens sont incapables de mener tout seuls une vie rationnelle. Ils ont donc voulu faire de la religion une sorte de servante de la raison, chargée de guider les individus incapables d’être parfaitement rationnels, sans jamais se mêler des affaires de sa maîtresse. » Ils trouvent l’idée intéressante, mais voient mal comment ce type de projet pourrait fonctionner dans les communautés qu’ils connaissent, précisément définies par leur rejet du moindre élément profane.
En même temps, Spinoza est fascinant à leurs yeux uniquement parce qu’il est, comme eux, un Juif renégat. Ils espèrent aussi trouver en lui une expression philosophique des idéaux juifs – de l’amour de Dieu à la quête de la paix et de la justice – qui soit délestée des croyances et des coutumes traditionnelles. Abraham, Isaac et Jacob (accompagnés de deux autres philosophes hassidiques que cela intéresse aussi) me rejoignent même à un colloque sur Spinoza organisé par Dan Garber, grand spécialiste des débuts de la philosophie moderne. Leur présence provoque une certaine perplexité chez les philosophes professionnels. « J’aurais dû commander kasher, pour le traiteur ? », demande Garber, dont le grand-père a fait ses études dans une yeshiva de Vilnius.
Pendant le déjeuner, je trouve Abraham en grande conversation avec l’éminent philosophe analytique Harry Frankfurt (mieux connu, hors du milieu académique, pour son petit bestseller De l’art de dire des conneries (6)). Celui-ci parle à Abraham des cours de Talmud qu’il suit maintenant qu’il est à la retraite. Mon élève en profite pour lui demander : « Alors, dites-moi, Spinoza et le Talmud ne sont-ils pas en désaccord sur la question de la vérité ? Spinoza est convaincu de détenir la vérité ; il ne tolère la contradiction que parce qu’il juge la plupart des gens incapables de la comprendre – il leur accorde donc la liberté de se tromper. Le Talmud, en revanche, dit, à propos des désaccords entre Hillel et Shammaï : “Les paroles de ces deux Sages sont les mots de Dieu vivant”. » (7) Frankfurt est dubitatif. « Même si deux philosophes diffèrent, leurs paroles seront les mots de Dieu vivant aux yeux de Spinoza dès lors qu’ils recherchent sincèrement la vérité », affirme-t-il. Quand Abraham me demande ce que j’en pense, je réponds que je suis d’accord avec lui. « Je vois mal Spinoza autoriser des désaccords à l’intérieur de l’intelligence divine. »
Que veut dire Nietzsche lorsqu’il affirme que « Dieu est mort » ? Je suggère qu’il parle de l’effondrement de ce que nous avions coutume de considérer comme l’ordre naturel et moral ancré en Dieu – le fondement de nos jugements sur les notions de vrai, de bon, et de beau. « Eh bien, je pense que nous avons fait l’expérience du nihilisme, dit Isaac. Les fondations de notre foi se sont écroulées, et nous avons découvert que ce en quoi nous croyions n’était qu’un mythe destiné à régenter la vie dans notre communauté. » Il nous parle d’un ami qui, lorsqu’il a décidé qu’il vivait dans le mensonge, a balancé les écrits du Rebbe Satmar par terre.
Au terme de notre première séance consacrée à Nietzsche, je leur demande de réfléchir à la réponse que Platon, Maïmonide et Spinoza pourraient opposer à l’affirmation d’Ivan, dans les Frères Karamazov de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». « Merci, Carlos, me répond Isaac, maintenant j’aurai de quoi m’occuper l’esprit à la synagogue pendant le shabbat, c’est déjà ça. »
Mais jusqu’où sont-ils prêts à suivre Nietzsche ? Socrate, al-Ghazâlî et Maïmonide ont tous trois tenté de remplacer des croyances périmées et enfantines par d’autres, nouvelles, meilleures, mais encore fondées sur Dieu. La position de Nietzsche est bien plus radicale : il n’y a aucun ordre objectif, rien d’autre que d’aveugles forces de la nature, sans dessein, toujours mouvantes. Mes élèves s’interrogent. « Je suis optimiste de nature, confie Abraham. Je continue de penser qu’un beau jour, j’obtiendrai des réponses définitives. » Je lui fais remarquer que Nietzsche pourrait bien voir là une simple expression de sa peur d’accepter de vivre dans un monde dépourvu de sens. « Mais Nietzsche a peut-être tort, répond-il. Comment peut-il être sûr ? Spinoza dit bien qu’il existe un ordre objectif, sans postuler pour autant que le monde obéit à un projet divin. »
6. Stressant d’être un surhomme
Les conceptions du monde fondées sur Dieu posent, pour Nietzsche, un problème essentiel en ceci qu’elles alimentent une morale qui entrave notre existence ici et maintenant, au nom d’un au-delà illusoire. Au lieu de réaliser notre potentiel sur Terre, nous apprenons l’humilité, l’obéissance et l’abnégation pour nous assurer une place au paradis. « Cela vaut pour les hassidim, dit Isaac, mais cela vaut-il également pour la religion fondée sur la seule Bible ? Celle-ci ne fait pas vraiment de distinction entre le corps et l’âme, et ne fait certainement pas d’une vie heureuse la récompense de l’âme montée au ciel ; vivre bien, cela signifie prospérer sur terre – recevoir ces bénédictions que sont la fortune, une belle famille, et ainsi de suite. »
Je propose de pousser cet argument un peu plus loin : « Maïmonide ne rejette pas uniquement les conceptions traditionnelles de l’au-delà, mais aussi l’idée d’une récompense et d’un châtiment divin dans ce monde ; il affirme que Moïse utilise ces promesses et ces menaces comme le ferait un professeur – pour amener les gens au véritable amour de Dieu. Une fois arrivé à ce point, il n’est plus nécessaire de craindre le châtiment ou d’espérer une récompense ; l’amour de Dieu est en soi une rétribution. Même chose chez Spinoza, qui affirme que l’amour intellectuel de Dieu – autrement dit, de la nature – est le bien suprême, que l’esprit soit immortel ou pas. »
« Dans ce cas, pourquoi Nietzsche rejette-t-il tout critère objectif d’excellence humaine, et pas seulement ceux qui impliquent le Ciel », demande Jacob. « C’est que, lui dis-je, une vie réussie est à ses yeux une vie au cours de laquelle nous accomplissons notre propre nature, avec les instincts et les désirs qui nous sont propres ».
« Chez les hassidim, c’est exactement le contraire, dit Isaac. Plus on désire quelque chose, pire c’est ; il s’agit du yetzer hara qui essaie de vous détourner du service de Dieu. » Mais la différence est-elle vraiment aussi flagrante ? « Nietzsche, dis-je, ne défend pas moins la maîtrise de soi que Platon ou Maïmonide. Un Übermensch, un “surhomme”, peut-il être l’esclave de ses passions ? Prenez même le groupe de jazz qui joue au Star Bar ce soir : ne faut-il énormément d’efforts et de discipline pour devenir un bon musicien ? Lorsque Nietzsche assimile vie digne et vie puissante, il ne parle pas du pouvoir sur les autres, mais de la capacité d’atteindre les objectifs que l’on s’est fixés sans se laisser distraire par la convoitise et la peur. »
Moshe signale l’existence d’un concept similaire dans l’œuvre de Rabbi Shneur Zalman : « Il fait une distinction entre teva (la nature) et hergel (l’habitude). L’idée, c’est de remodeler sa nature par l’habitude : se débarrasser des traits de caractère qui vous empêchent d’atteindre votre objectif, et acquérir ceux qui peuvent vous y aider. » Je remarque que la seule chose que contesterait Nietzsche, c’est l’objectif à atteindre, qui, pour l’Alter Rebbe, est bien sûr l’avodat Hachem (le service de l’Eternel).
« Ça a l’air stressant, d’être un surhomme », s’exclame Isaac. Je réplique : « Nietzsche risque de vous le reprocher, si vous laissez les liens familiaux ou communautaires vous empêcher d’accomplir votre nature. Être libre, à ses yeux, signifie aussi être dégagé des attaches sociales. » « Mais n’y a-t-il pas un problème ?, rétorque Isaac, du tac au tac. L’excellence, chez Nietzsche, implique toujours de surpasser les autres ; n’est-ce pas générateur de dépendance envers ceux-là même que l’on surpasse ? »
Miriam n’est pas convaincue par l’éloge que fait le philosophe de la solitude. Elle se range à la tradition qui, de Platon à Spinoza, affirme qu’il est impossible de vivre, et encore plus de vivre bien, sans autrui. « Et pourquoi les faibles l’inquiètent-ils donc à ce point ? Les faibles, chez Nietzsche, ont toujours l’air de vouloir piéger les forts. Mais aider les faibles ne peut-il aussi être un signe de force ? » Nous revenons à Maïmonide : brillant philosophe, jurisconsulte, médecin, et dirigeant dans sa communauté, il a toutes les apparences de l’Übermensch nietzschéen. Il se peut même qu’il ait nourri autant de mépris à l’égard des masses que Nietzsche lui-même, mais il n’en a pas moins passé la majeure partie de sa vie à tenter d’élever la communauté juive, sur les plans spirituel et moral.
Lors de notre dernière rencontre, nous débattons de la notion nietzschéenne d’éternel retour. « Si Nietzsche a raison, nous aurons exactement cette même discussion éternellement », dis-je. Ils ne sont pas plus convaincus que moi par cette théorie, mais ils sont fascinés par l’expérience de pensée développée par Nietzsche dans Le Gai savoir :
« Imaginez un messager divin qui vous révèlerait que cette vie, telle que vous êtes en train de la vivre et l’avez vécue par le passé, il vous faudra la revivre encore, un nombre de fois infini ; et qu’il n’y aura rien de nouveau, puisque chaque souffrance, chaque plaisir, chaque pensée et chaque soupir, et chaque aspect de votre vie, qu’il soit infime jusqu’à l’indicible ou sublime, reviendra, s’enchaînant dans le même ordre. »
Que feriez-vous – « grincer des dents et le maudire », ou bien proclamer, « tu es un dieu, je n’ai jamais rien entendu de si divin ! » ?
Ce texte est paru dans la Jewish Review of Books de l’automne 2012. Il a été traduit par Adrienne Boutang.