Il y a plus de soixante-dix ans, H. G. Wells, le célèbre auteur de L’Homme invisible et de La Guerre des mondes, publiait dans la revue Harper’s un essai à la fois engagé et prophétique. Intitulé « L’idée d’une encyclopédie mondiale », il préconisait une mise en commun de tous les savoirs dispersés à travers le monde. Nous sommes en 1937 : la Grande Guerre a mis fin à « l’état de confiance, de valeurs établies, de sécurité garantie » qui caractérisait le tournant du siècle. Le traité de Versailles, loin de prendre la mesure des événements, a marqué le triomphe de « l’ignorance », du « manque de compréhension des réalités économiques et sociales », de « la vue à court terme », et de « l’étroitesse d’esprit. » Plus spécifiquement, il a le grand tort, aux yeux de Wells, de n’avoir « utilisé qu’une infime partie du savoir politique et économique qui existait à l’époque dans les cerveaux humains ».
Ce fossé entre le savoir qui existe et celui dont on se sert effectivement dans les affaires générales du monde, choque l’écrivain. Son « encyclopédie mondiale » est pensée comme un remède, « le moyen par lequel nous pouvons résoudre le problème de ce puzzle et rassembler toute la richesse mentale éparpillée et inopérante de notre monde en une sorte de compréhension commune, susceptible d’agir sur notre vie politique, sociale et économique ». Dans son essai, Wells envisage les implications pratiques d’une telle encyclopédie : son fonctionnements, sa langue, son financement, etc. « S’il avait connu Internet, il aurait peut-être coupé l’herbe sous le pied de Wales [le fondateur et grand gourou de Wikipédia] », écrit Stacy Schiff dans l’article qu’elle a consacré à Wikipédia. De fait, le projet de Wells partage bien des traits de la fameuse encyclopédie participative en ligne. Il s’en différencie cependant sur un point essentiel : dans l’esprit du romancier, il est inconcevable de faire appel à d’autres personnes qu’à des experts…
Ce texte est inédit en France.
I
J’ai toujours eu une prédilection pour les généralisations et les synthèses. Je n’aime pas les événements isolés et les détails séparés de leur contexte. Je déteste vraiment les affirmations, les opinions, les préjugés et les croyances qui vous sautent soudain à la figure, comme surgissant du néant. Je veux que mon univers soit aussi cohérent et logique que possible. C’est la raison pour laquelle j’ai consacré quelques milliers d’heures de la part de vitalité qui m’est allouée à écrire des abrégés historiques, de brèves histoires du monde et des exposés généraux sur les sciences de la vie, à tenter de rassembler tous les aspects de la vie économique, financière et sociale en un seul condensé, voire, avec encore plus d’acharnement, à m’efforcer d’estimer les conséquences possibles de tel ou tel ensemble de causes déterminantes pour l’avenir de l’humanité.
Toutes ces tentatives présentaient des faiblesses et des défauts considérables et évidents ; même mes amis sont enclins à les mentionner avec commisération. Qu’elles aient été présomptueuses et grotesques, je le reconnais volontiers, mais je les considère rétrospectivement sans rougir. Ma réponse aux critiques des esprits supérieurs a toujours été – pardonnez-moi – « Zut ! Vous n’avez qu’à faire mieux ! » Il s’agissait d’expérimentations préliminaires nécessaires et il fallait que quelqu’un les réalise et les teste sur l’esprit public.
La chose la moins satisfaisante à leur propos, à mes yeux, est de ne pas avoir incité sur-le-champ des esprits instruits et compétents à produire des substituts supérieurs. Mais étant donné le nombre de personnes capables et éminentes professant et enseignant dans le monde les sciences économiques, sociologiques et financières, et la nature insatisfaisante, de l’aveu général, des affaires financières, économiques et politiques de ce monde, il est pour moi extrêmement déconcertant que mon ouvrage Work, Wealth and Happiness of Mankind (« Travail, prospérité et bonheur du genre humain »), demeure à ce jour – en dehors du fait que quasiment personne n’en ait fait un compte rendu ou ne l’ait étudié, sans même parler de le lire – la seule tentative de traiter de l’écologie humaine en une seule étude globale et cohérente.
Je mentionne ce travail expérimental pour montrer que je ne me contente pas de lancer des idées en l’air, et qu’elles ne me sont pas venues par hasard. Les pensées que je formule ici occupent mon esprit depuis des années et mes idées se sont lentement précisées tout au long de ces expériences et expérimentations.
L’inefficacité du savoir moderne et – comment dirais-je ? – de la pensée instruite et éclairée sur la marche de notre monde moderne a suscité une certaine angoisse. Et je pense que c’est principalement dans les années troublées qui se sont écoulées depuis 1914 que le monde des gens cultivés, éduqués et savants a pris conscience de cette inefficacité. Avant cette époque, ou, pour être plus précis, avant 1909 ou 1910, le monde, notre monde tel que nous, les plus anciens, nous le rappelons, vivait dans un état de confiance, de valeurs établies, de sécurité garantie devenu aujourd’hui déjà presque inimaginable. Nous ne soupçonnions pas alors à quel point cette sécurité apparente avait été minée par la science, la technique et le scepticisme. La plupart d’entre nous avons continué comme si de rien n’était dans les premières années de la Grande Guerre, et nous l’avons même traversée, lestés des croyances communément admises qui nous avaient vu naître. Nous pensions que le monde auquel nous étions habitués perdurait, et nous ne nous rendions simplement pas compte que cette guerre était quelque chose de nouveau, de différent des guerres précédentes, que les anciennes traditions militaires étaient irrémédiablement périmées et que le vieux schéma des réparations consécutives à un conflit ne pourrait conduire qu’à l’aggravation de l’enchaînement de conséquences néfastes auquel nous assistons aujourd’hui. Nous savons désormais ce que cela a donné. Maintenant que les événements nous ont rendus moins ignorants, tous autant que nous sommes, rares sont ceux, parmi nous, à ne pas avoir pris la mesure de l’ignorance prodigieuse, du manque quasi total de compréhension des réalités économiques et sociales, de la vue à court terme, de l’étroitesse d’esprit qui ont caractérisé la conclusion des traités de 1919 et 1920.
M. Maynard Keynes a été à mon sens l’un des premiers à nous ouvrir les yeux sur cette insuffisance intellectuelle mondiale. Son livre Les Conséquences économiques de la paix a dit sans ambages au monde ceci : « Ces gens ne savent rien des affaires dont ils ont la charge. Personne ne sait grand-chose, mais la chose importante à comprendre est qu’ils ne savent même pas ce qu’ils devraient savoir. Ils projettent telle ou telle chose, et telle ou telle chose en résultera, mais ils n’ont pas la moindre idée des conséquences de leurs actes. Ils sont si peu habitués à une pensée experte, si ignorants de l’existence du savoir et de ce qu’est le savoir, qu’ils ne comprennent pas son importance. »
La même conscience terrifiante de l’insuffisance de notre outillage mental a saisi certains de ceux qui, parmi nous, ont assisté à la naissance de la Société des Nations. A contrecœur, et avec un sentiment confinant à l’horreur, nous nous sommes rendu compte que ces gens qui s’imaginaient tourner une nouvelle page et entamer un nouveau chapitre de l’histoire de l’humanité, ne savaient collectivement quasiment rien des forces à l’oeuvre dans la marche de l’histoire. Je dis bien « collectivement. » Pris ensemble, ils disposaient d’une quantité d’informations tout à fait considérable, de fragments épars de connaissances en soi tout à fait satisfaisants, sur telle ou telle période, mais ils n’avaient aucune compréhension commune de quelque nature que ce fût des processus dans lesquels ils devaient s’immiscer et intervenir. Peut-être toutes les informations et idées directrices qu’un règlement stable et avisé des affaires du monde en 1919 aurait nécessité existaient-elles sous forme fragmentaire ici et là ; mais pratiquement rien n’a été assemblé, pratiquement rien n’a été pensé, rien, pratiquement, n’a été fait pour regrouper ces informations et idées en une conception globale du monde.
La Conférence de paix de Paris n’a utilisé qu’une infime partie du savoir politique et économique qui existait déjà à l’époque dans les cerveaux humains. Et si l’habitude n’avait pas émoussé notre appréhension de cet état de fait, nous devrions le considérer comme prodigieusement absurde.
Si je puis me permettre une généralisation sans nuances à propos du cours général de l’histoire humaine pendant les dix-huit années qui ont suivi la Guerre, je le décrirais comme une série de cafouillages, de violents mouvements de masse mal dirigés, de périodes de laisser-aller alternant avec des soubresauts convulsifs. Nous parlons de la dignité de l’histoire. C’est une formule pédante pour laquelle j’éprouve le mépris le plus extrême. Il n’y a pas de dignité à ce jour dans l’histoire humaine. Celle-ci serait pure comédie si elle n’était pas si souvent tragique et lugubre, généralement infâme, voire, de temps en temps, tout à fait effroyable. Et si elle est à ce point tragique, c’est que notre engeance est vraiment intelligente ; elle est capable de ressentir finement et avec perspicacité, de s’exprimer avec une extrême sensibilité dans les arts, la musique et la littérature, mais, privée de force – et c’est à cela que je veux en venir –, est aussi impuissante que lucide sur son sort.
Considérons seulement le cas de l’Amérique de ces dernières années. L’Amérique, tout compte fait, est l’une des sociétés au monde les plus intelligemment conscientes. Un assez grand nombre de personnes dans ce pays semblent presque comprendre ce qui leur arrive. Rappelons-nous d’abord la phase d’autarcie béate, la période de prospérité sans précédent, le boom, puis la crise, la dégringolade, et la dépression. Puis apparut le nouveau président, Franklin Roosevelt, et du point de vue de la présente discussion, il s’agit d’une des figures les plus intéressantes de toute l’histoire. Parce qu’il a lancé un appel sincère pour que le savoir et la compréhension, tels qu’ils existent aujourd’hui, viennent conforter son action à la tête du pays, l’Amérique, avec une humilité stupéfiante, s’est montrée prête à apprendre et à accepter qu’on lui indique la voie.
Il y avait les universités, les grandes écoles, des galaxies d’ « autorités » en divers domaines, des hommes instruits, des experts, des professeurs en robe, magnifiques dans leurs beaux habits. Tous ces détenteurs du savoir ont émis depuis lors de nombreuses critiques acerbes sur les erreurs du président. Mais à l’époque, ce – comment puis-je le nommer ? – ce cerveau supérieur, cette cervelle, cette matière grise de l’Amérique était si entièrement livrée à elle-même, et dépourvue de coordination, qu’elle n’offrait rien qui fût cohérent, pensé, élaboré et fiable, sur quoi le Président aurait pu s’appuyer. Ce dernier devait expérimenter, tâtonner ; il ne savait pas à quel conseiller se fier, et avançait en terrain vierge. Il ne se prenait pas pour une divinité. C’était simplement un homme politique – d’une bonne volonté exceptionnelle. Il n’avait rien à voir avec vos dieux dictateurs. Il se montrait lui-même extrêmement ouvert et réceptif à une organisation et une coordination de l’information … qui faisaient défaut.
Et qui font toujours défaut aujourd’hui.
Il y a quelques années, on a fait beaucoup de bruit un peu partout dans le monde à propos de ces notions de « préparation » et d’« impréparation ». Ces clameurs étaient à mettre le plus souvent en rapport avec l’éventualité d’une guerre. Mais il aurait fallu surtout parler de l’extraordinaire impréparation des centaines d’hommes éminents censés s’être penchés sur cette question de l’information, ne fût-ce que du point de vue du développement normal d’une société en temps de paix. Rien n’avait été tenté pour assembler ce mécanisme de l’information dont l’Amérique avait besoin.
Je répète que si l’habitude n’avait pas émoussé notre vigilance, et ne nous avait pas poussés à une sorte de résignation face à cette défaillance, nous devrions penser que notre espèce est collectivement devenue folle, à mener son destin d’une façon si hasardeuse, désordonnée et négligente.
Je pense en avoir dit suffisamment pour appeler tous ceux qui se seraient penchés sur le problème, mais s’en serait désintéressés, à une nouvelle prise de conscience de ce large fossé qui existe entre ce que j’appellerai le meilleur de la pensée et du savoir, actuellement dispersé et inexploité dans le monde, d’une part, et d’autre part, les idées et les actes non seulement des masses populaires, mais de ceux qui dirigent les affaires publiques, les dictateurs, les dirigeants, les hommes politiques, les directeurs de journaux, et nos guides spirituels et professeurs. Nous vivons dans un monde de connaissances et de talents inemployés et appliqués à mauvais escient. Telle est cause que j’entends plaider. Le savoir et la pensée sont inefficaces. L’espèce humaine considérée comme un tout peut être comparée à un homme de la plus haute intelligence qui, du fait de certaines lésions, ou tares, ou insuffisances de ses centres nerveux inférieurs, serait affecté de graves défauts de coordination – danse de Saint-Guy, agraphie, aphonie – et souffrirait affreusement (car il en a en permanence parfaitement conscience) des gestes stupides et désastreux qu’il fait et des choses absurdes qu’il dit et commet.
Je pense que cela n’a jamais été aussi évident qu’à l’heure actuelle. J’ignore si dans le passé, le fossé a été aussi large qu’il l’est maintenant entre les occasions qui s’offrent à nous et le savoir dont nous disposons pour les saisir. Mais du fait du relatif optimisme ambiant de la fin du dix-neuvième siècle, l’existence de ce fossé sans cesse plus large, et la menace qu’il faisait peser, n’ont pas retenu à l’époque notre attention comme elles ont pu le faire depuis la Guerre.
Initialement, cette prise de conscience de l’inefficacité de notre pensée et de notre savoir dans ce qu’ils ont de meilleur n’a frappé que quelques personnes, comme M. Maynard Keynes, par exemple, qui occupaient ce que je pourrais appeler des positions en vue ; mais progressivement, j’ai remarqué que cette prise de conscience se propageait et grandissait. Elle a revêtu des formes diverses. D’éminents hommes de science parlent de plus en plus souvent de la responsabilité de la science dans le désordre du monde. Et si vous connaissez la plus admirable de toutes les revues, Nature, et prenez la peine de vous reporter à la collection de cet hebdomadaire très représentatif correspondant au dernier quart de ce siècle, en procédant à une sélection d’articles sur plusieurs années, vous observerez un changement très remarquable de ton et de perspective dans le message qu’il délivre à ses lecteurs. Il fut un temps où Nature était spécialisée et scientifique d’une manière presque pédante. Son détachement de la politique et des affaires générales était total. Mais par la suite, les secousses du séisme social et les vibrations des canons devinrent de plus en plus perceptibles dans les laboratoires. Revue jusque-là spécialisée, Nature prit conscience du monde qui l’entourait, de telle sorte qu’elle devint, semaine après semaine, quasiment obsédée par la question suivante : « Que devons-nous faire, avant qu’il ne soit trop tard, pour rendre nos savoirs et notre façon de penser efficaces dans les affaires du monde ? »
Et considérons de nouveau les thèmes qui ont été abordés lors des dernières rencontres de la British Association. Le titre même de l’allocution du président était : « L’impact de la Science sur la Société. » Le besoin d’un accroissement des moyens et d’un plus grand nombre de bonnes volontés dans le domaine des sciences sociales a été souligné par le professeur Philip dans son intervention « La formation du chimiste au service de la communauté. » Le professeur Cramp a parlé de « L’ingénieur et la nation, » et un important débat a eu lieu sur « Les valeurs culturelles et sociales de la science, » au cours duquel Sir Richard Gregory, le professeur Higben et Sir Daniel Hall ont fait des déclarations qui ont frappé les esprits. La réalité de cet éveil du travailleur scientifique à la nécessité de devenir un facteur véritablement organisé dans le système social des années à venir ne fait aucun doute.
II
Jusque-là, je me suis borné à dévoiler mon sujet dans ses grandes lignes et à soumettre le problème à la considération du lecteur. Je souhaiterais aborder à présent la question suivante : ce grand fossé croissant, dont nous prenons si pleinement conscience, entre la connaissance spécialisée d’une part, et la pensée, les idées ordinaires et les aspirations de l’humanité, d’autre part, peut-il être comblé, et si tel est le cas, de quelle manière ? Le savoir scientifique et la pensée spécialisée peuvent-ils être mis en rapport de façon plus efficace avec les affaires générales de ce monde ?
J’observe parmi mes amis scientifiques et spécialistes inquiets une certaine disposition – que j’estime erronée – à l’action politique directe et au refus de prendre part aux instances représentatives traditionnelles. Dans ma jeunesse, les intellectuels, scientifiques ou littéraires, que je connaissais étaient soit indifférents, soit conservateurs en politique, alors que de nos jours, une bonne partie d’entre eux tendent à s’engager activement dans les mouvements extrémistes ; nombre d’entre eux se déclarent de gauche et révolutionnaires ; certains épousent les étranges dogmes pseudo-scientifiques du parti communiste, ce qui, assurément, n’honore pas leur esprit critique, et même ceux qui ne s’affirment pas de gauche sont impatients de trouver un moyen quelconque d’intervenir, ouvertement en tant que classe, dans la marche générale de la société. Leurs idées d’actions possibles vont des manifestations et des pétitions fracassantes au refus de servir, ou de participer à des développements techniques qui pourraient être appliqués à mauvais escient. Certains prônent l’idée d’une substitution progressive des formes et méthodes politiques de la démocratie de masse par le gouvernement d’une sorte d’élite dans laquelle l’homme de science et le technicien joueraient un rôle prédominant. Cette idée tient difficilement debout, mais le concept général est celui d’une sorte de sacerdoce moderne, d’une oligarchie de professeurs et d’esprits exceptionnellement compétents. Comme Platon, ils veulent faire du philosophe un roi. Ce projet part plus ou moins du principe de la valeur et de la supériorité moyenne du travailleur intellectuel par rapport au reste de la population, mais j’ai bien peur que ce présupposé ne résiste pas à l’examen.
J’estime que cette sorte de posture – les activités politiques, l’interventionnisme partisan, et les rêves relatifs à une élite investie d’une autorité suprême – n’est pas la façon dont les spécialistes, artistes, penseurs et chercheurs spécialisés, qui constituent le cerveau et le cœur du corps politique, pourront jouer un rôle conscient et efficace de conseil et de direction dans le contrôle des affaires humaines. En effet – et j’espère ne pas être soupçonné du moindre irrespect à l’égard de la science et de la philosophie quand je dis cela – nous devons nous résoudre au fait que, du point de vue des affaires courantes de ce monde, les hommes de science, les artistes, les philosophes, les intelligences spécialisées de quelque sorte que ce soit ne forment pas une élite pouvant être mobilisée pour l’action collective. Ils forment une assemblée extrêmement disparate et la qualité la plus remarquable qu’ils ont en commun est leur capacité à œuvrer isolément, dans une retraite relative – chacun dans son propre domaine. On ne détecte rien chez eux de la solidarité, du savoir-faire coutumier, des habitudes résultant de pratiques, d’activités et d’intérêts communs dont les avocats, les médecins, ou toute autre profession socialement organisée, en l’occurrence, font montre. Un monde gouverné par des professeurs serait aussi inadapté face aux problèmes de la vie moderne qu’un monde gouverné par des théologiens.
Un éminent spécialiste est précieux du fait de son talent et de sa culture. Cela n’implique aucunement qu’il s’agisse d’une personne supérieure au regard des nécessités de la vie courante. En effet, du fait même de sa spécialisation, il peut être moins expérimenté et compétent que l’homme de la rue. Il ne lit probablement pas son journal avec autant d’application ; à ses yeux, une bonne part de la routine de tous les jours constitue un ennui et une distraction, qu’il chasse de son esprit. Je pense que nous toucherions au cœur de ce problème en comparant dix hommes de science ou spécialistes de diverses disciplines avec dix hommes non-spécialisés rencontrés – mettons – dans le train amenant chaque matin les cols blancs de la banlieue vers la ville. Nous constaterions probablement que pour le travail d’équipe courant, les tâches quotidiennes ordinaires et les situations d’urgence de la vie, les seconds seraient probablement individuellement tout aussi performants, sinon meilleurs. Dans un hôtel en flammes, ou échoués sur une île déserte, ils se débrouilleraient probablement tout aussi bien. Et cependant, collectivement, ce seraient des hommes mal informés et limités, et les dix pris ensemble n’auraient pas grand-chose à vous dire de plus qu’un seul d’entre eux pris individuellement. En revanche, les dix spécialistes auraient chacun quelque chose de particulier à vous livrer. Les hommes du premier groupe seraient presque aussi uniformes dans leurs connaissances et leurs aptitudes que les tuiles d’un toit ; ceux du second seraient comme les pièces d’un puzzle. Plus vous les rapprocheriez, plus ils compteraient. Qu’on ait affaire à dix ou cent employés, on ne constaterait guère de différence : vous n’obtiendriez rien de plus que des répétitions ennuyeuses et une vision plate de la vie, aussi conformiste qu’influençable. Mais chaque spécialiste de plus ajouterait quelque chose à ce qui structure et donne sens à notre vie. Je pense que cette considération permet d’avancer un peu plus loin dans la définition du problème.
C’est de la science et non des hommes de science dont nous avons besoin pour éclairer et animer notre vie politique et maîtriser le monde.
III
Et maintenant, j’introduirai une formule : le « Nouvel Encyclopédisme. » Je veux dire par là qu’un projet que j’appellerai pour l’instant Encyclopédie mondiale est le moyen par lequel nous pouvons résoudre le problème de ce puzzle et rassembler toute la richesse mentale éparpillée et inopérante de notre monde en une sorte de compréhension commune, susceptible d’agir sur notre vie politique, sociale et économique. Je fais fi de la modestie dans les propositions que je m’apprête à formuler. Ce sont des propositions d’une importance considérable. Le système que j’esquisse vise ni plus ni moins à une réorganisation et une réorientation de l’éducation et de l’information dans le monde entier. Nous sommes habitués aux écoles, collèges, universités, et organismes de recherche existants ; ils nous ont à tel point façonnés, fabriqués, et habitués à les respecter et croire en eux dès notre plus jeune âge que c’est avec un réel sentiment de témérité, d’« impiété alma-matricidaire, » si je puis dire, que je me suis aventuré à mettre en doute leurs mérites et à me demander s’ils ne formaient pas désormais un invraisemblable bric-à-brac informe, anémique et obsolète. Et cependant, je ne vois pas comment nous pourrions reconnaître l’existence de ce terrifiant fossé entre le savoir disponible et les actuels événements politiques et sociaux en cours sans procéder à une sorte de mise en accusation de l’ensemble de cet univers d’érudition, de formation et d’enseignement académique, de la Chine au Pérou – une mise en accusation pour, à tout le moins, inadéquation et absence de coordination, sinon pour négligence caractérisée. Cela peut n’être qu’une inadéquation temporaire, une pause dans son développement avant une renaissance ; mais, inadéquates, ces institutions le sont complètement. Les universités se sont grandement multipliées, certes, mais elles n’ont pas réussi à prendre part au progrès général qui a eu lieu au siècle dernier, restant à la traîne sous le rapport du pouvoir, du rayonnement et de l’efficacité.
Permettez-moi maintenant de décrire cet élément faisant défaut dans un mécanisme social humain moderne, ce lien nécessaire entre les instances censées collecter et diffuser l’information et l’organisation agissante que je désigne sous cette formule, Encyclopédie mondiale. Considérez-le d’abord du point de vue du citoyen éduqué ordinaire – et je suppose que dans un Etat réellement modernisé, le citoyen ordinaire sera un citoyen éduqué. De son point de vue, l’Encyclopédie mondiale serait une rangée de volumes placée sur une étagère dans sa propre maison, ou dans une maison voisine, ou dans une bibliothèque publique facile d’accès, ou dans n’importe quel collège ou école, et dans cette rangée de volumes, il trouverait sans peine ni difficulté, dans un langage clair et compréhensible, et régulièrement actualisés, les concepts clés de notre ordre social, les grandes lignes et les principales subdivisions de tous les champs de la connaissance, un tableau exact et raisonnablement détaillé de notre univers, une histoire générale du monde, et si d’aventure il voulait creuser un sujet jusque dans ses moindres détails, un système d’indexation fiable et complet renvoyant aux sources primaires du savoir.
Dans les domaines où de grandes variétés de méthodes et d’opinions existent, il trouverait, non pas des résumés banals de théories, mais des énoncés et des argumentations soigneusement choisies et corrélées. Je pense que les grands sujets ne doivent pas être traités dans des articles à part, rédigés plutôt à la va-vite, dans la tradition qui était celle des encyclopédies depuis l’époque de l’entreprise héroïque de Diderot. Notre époque est totalement différente de la sienne. Aujourd’hui, nous disposons d’une immense littérature d’énoncés et de démonstrations éparpillée dans des dizaines de milliers de livres, brochures et articles, et il n’est pas nécessaire – il n’est pas souhaitable – de se fier à de tels résumés comme on était tenu de le faire selon cette tradition. L’époque où un journaliste énergique pouvait rassembler quelques plumes prestigieuses et une équipe hétéroclite de compilateurs de qualité très inégale pour lui scribouiller des articles ad hoc, souvent teintés de propagande et de publicité, et appeler cela une encyclopédie, est révolue. L’Encyclopédie mondiale moderne devra se composer de sélections, d’extraits, de citations méticuleusement rassemblés avec l’approbation des autorités les plus indiscutables sur chaque sujet, soigneusement collationnés et édités, et présentés de façon critique. Ce ne serait pas un mélange hétéroclite, mais un regroupement, une clarification et une synthèse.
Cette Encyclopédie mondiale serait l’arrière-plan mental de tout homme intelligent au monde. Elle serait vivante, croissant et changeant sans cesse, ses articles originels étant révisés, augmentés et modifiés dans le monde entier. Chaque université et institution de recherche aurait à l’alimenter. Chaque esprit neuf devrait être amené à travailler avec son comité éditorial permanent. Par ailleurs, les contenus de cette encyclopédie constitueraient la source référentielle des matériaux utilisés à des fins éducatives à l’école et l’université, et pour la vérification des faits et la validation des énoncés – partout dans le monde. Même les journalistes ne pourraient faire autrement que de l’utiliser ; et mieux, les propriétaires de journaux apprendraient à la respecter.
Une telle encyclopédie jouerait le rôle d’une Bible non-dogmatique pour une culture mondiale. Elle ferait précisément ce que nos institutions intellectuelles dispersées et désorientées d’aujourd’hui sont bien en peine de faire. Elle assurerait la cohésion mentale du monde.
Il pourrait être objecté qu’il s’agit d’un rêve utopique, d’une entreprise trop gigantesque pour pouvoir être réalisée – trop belle pour être vraie. Voler était encore un rêve utopique il y a un tiers de siècle. Ce que je propose est parfaitement sensé, fondé et réalisable.
Mais je mentionnerai très brièvement deux objections – des obstacles plutôt que des objections – qu’on ne manquera pas de m’opposer à ce stade.
Nous avons tous entendu, et avons probablement été irrités ou agacés par l’assertion selon laquelle il n’existe pas deux personnes au monde pensant de la même manière (« Quot homines, tot sententiae »), et que la science se contredit sans cesse, et que les théologiens ou les économistes ne tombent jamais d’accord entre eux. C’est par paresse et frilosité que, le plus souvent, les gens tiennent ce genre de propos. Ils ne veulent pas que leurs convictions intimes soient examinées et discutées, et il est malheureux que l’accent mis sur quelques différences mineures par des hommes de science et de savoir dans leur quête opiniâtre de la vérité la plus complète, et de l’expression la plus exacte, conforte parfois cette sorte d’incompréhension. Mais j’ai tendance à penser que la plupart des gens surestiment les différences apparentes dans le monde des opinions d’aujourd’hui. Même dans le domaine de la théologie, une analyse psychologique réduira de nombreuses oppositions tranchées à de simples différences terminologiques. J’ai le sentiment que les cerveaux humains sont à bien des égards construits selon le même modèle, que dans des conditions identiques ils réagiront tous de la même manière, et que, n’étaient la tradition, l’éducation, les différences accidentelles dues aux circonstances, et notamment, aux obsessions individuelles, nous devrions – puisque nous sommes tous confrontés au même monde – tomber d’accord les uns avec les autres beaucoup plus souvent qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Nous parlons des langues et des dialectes de pensée différents, et nous pouvons même parfois nous surprendre nous-mêmes en totale contradiction les uns avec les autres en paroles, alors que nous nous efforçons d’exprimer la même idée. Combien de fois observons-nous des personnes dénaturant la pensée de leurs interlocuteurs à seule fin d’exagérer une différence, et pour le simple plaisir d’avoir le dernier mot dans une discussion ! Une Encyclopédie mondiale telle que je la conçois réunirait en étroite juxtaposition et sous un regard critique de nombreux systèmes d’énonciation apparemment contradictoires. Elle pourrait faire fonction non seulement de banque de données et d’énoncés, mais aussi d’organe de correction et de validation – une sorte de chambre de tri des malentendus ; elle constituerait, de façon délibérée, une synthèse, et servirait ainsi de flux et de filtre pour une très grande quantité d’erreurs humaines. Je pense qu’elle renverrait pour toujours la sentence « Quot homines, tot sententiae » à la comédie latine dont elle est issue.
Je ne m’arrêterai que très brièvement sur le second type d’obstacle que l’idée d’une Encyclopédie mondiale pourrait rencontrer. Nous connaissons tous cette sorte d’exclamation hystérique, proférée sur le ton de la protestation avec force gestes des mains : « Dans quel monde effroyable vivrons-nous quand tout le monde pensera pareil ! » etc., etc. La plupart de ces beaux esprits qui veulent que le monde reste un pittoresque capharnaüm sont des cas désespérés ; mais aux cas les plus bénins, il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que cela ne rehausse en rien la beauté et la variété naturelles de la vie de voir les horloges d’une ville indiquer chacune une heure différente, de naviguer sur les mers sans la moindre carte, de ne pas disposer d’horaires de trains (ces derniers partant en secret pour des destinations inconnues), d’être frappés par des maladies infectieuses sans le moindre avertissement, et de voir des postiers déposer le courrier quand bon leur semble, lorsqu’il leur arrive de passer devant le seuil pittoresque de votre chaumière. J’aime l’ordre en lieu et place de la vermine, je préfère un jardin à un marais et le monde entier à une vie dans un trou perdu, dans quelque obscure communauté.
Examinons ensuite cette Encyclopédie mondiale du point de vue des spécialistes et du super-intellectuel. Pour lui encore plus que pour l’homme intelligent ordinaire, l’Encyclopédie mondiale va présenter une grande valeur puisqu’elle va lui offrir un énoncé intelligible de ce qui est accompli par d’autres travailleurs intellectuels parallèlement à lui. Et plus généralement, elle lui donnera l’énoncé général de son propre sujet tel qu’il sera exposé à l’ensemble des lecteurs du monde entier. Il peut regarder cela de près. En supposant que cette Encyclopédie mondiale s’appuie sur une organisation mondiale, il sera – s’il est un chercheur d’une certaine stature – un membre associé correspondant du comité de rédaction permanent de l’encyclopédie. Il sera capable de critiquer la présentation de son sujet, de suggérer des amendements et des reformulations. Car une Encyclopédie mondiale qui serait maintenue vivante et à jour par la réédition fréquente de ses volumes pourrait constituer la base de maintes discussions et controverses fondamentales. Elle pourrait donner naissance à des quantités de publications, et des publications tout à fait fiables. Elle donnerait précisément au spécialiste ce contact avec le reste du monde qui se réduit actuellement pour lui, de façon caricaturale, aux tâches élémentaires d’enseignement, à l’organisation d’examens au petit bonheur et à l’administration de son établissement. Dans mon rêve d’une Encyclopédie mondiale, j’ai le sentiment qu’une bonne partie du projet consisterait à remplacer ces tâches, l’administration scolaire, le tutorat, les cours, etc., par le nouvel ensemble d’activités qu’elle entraînerait, le travail encyclopédique, le rôle de vigie visant à empêcher la corruption de l’esprit populaire.
Ma foi, nous commençons à discerner la forme de ce projet. Et nous verrons qu’il n’a pas grand-chose à voir avec la vaillante entreprise de Denis Diderot et de ses collaborateurs d’il y a un siècle et demi, sauf en ce qui concerne l’influence qu’il pourrait exercer sur les affaires du monde. Cette extraordinaire aventure dans le domaine de la synthèse intellectuelle rend ce rêve crédible. C’est principalement ce qui nous rattache à elle.
J’ai le regret de préciser ici que je dois incidemment apporter un démenti. Afin de créer un début de discussion autour de cette idée d’une encyclopédie, j’ai fait circuler un bref mémorandum sur le sujet parmi un certain nombre d’amis. Je n’avais pas jugé utile d’y faire figurer la mention « Confidentiel, » et malheureusement, une copie semble être tombée entre les mains d’un de ces fléaux mineurs de notre temps, un journaliste un peu trop zélé, qui s’est empressé de publier un article annonçant que je me proposais d’écrire une toute nouvelle Encyclopédie, le tout de ma seule petite main, son contenu sortant de ma seule petite tête. A l’âge de 70 ans ! Une fois ce genre de rumeur lancée, il n’existe aucun moyen de l’arrêter – mais je dois reconnaître que j’ai trouvé cette idée assez drôle. Une telle Encyclopédie serait une belle partie de rigolade ! Une chose de ce genre a été tentée il y a quelques années par un certain M. Quilter, de Florence : le « Harry Quilter » de Whistler ; si mes souvenirs sont bons, cela s’appelait All About Everything (« Tout sur Tout ») et certains de ses articles étaient – bien involontairement – très amusants à lire.
Cette Encyclopédie à laquelle je pense est un projet pour lequel je n’ai ni la compétence, ni le bagage requis pour y jouer autre chose qu’un rôle infinitésimal. En appelant de mes voeux sa création, je suis dans le rôle d’un homme instruit ordinaire qui en constate le besoin. C’est simplement parce que dans le passé, j’ai acquis une certaine expérience dans l’élaboration de synthèses à destination d’un lectorat populaire que je me rends compte peut-être mieux que la plupart de mes contemporains de l’inefficacité de ce type d’entreprise quand il émane d’individus ou de petits groupes. C’est un projet qui doit être pris en charge – et pris en charge très sérieusement – par les universités, les sociétés savantes, les grandes institutions d’enseignement existantes si l’on veut qu’il se concrétise un jour.
IV
Et cela m’amène à la dernière partie de cette réflexion. Une Encyclopédie telle que je l’ai décrite peut-elle réellement voir le jour ? Comment peut-elle être mise en route ? Comment serait-elle organisée et quelles seraient ses sources de financement ?
Je conviens que je dois d’abord démontrer sa faisabilité. Car je vais partir de la supposition très générale que si vous, lecteur, pensez que c’est une chose possible, vous la considérerez également comme une chose souhaitable. Comment allons-nous nous y prendre ?
Je vois les choses à peu près de cette manière : d’abord, nous avons besoin d’un organisme pour la promouvoir. Nous voulons qu’une « Société de l’Encyclopédie, » si je puis l’appeler ainsi, appelle de ses voeux la création d’une Encyclopédie, et fasse en sorte que le plus grand nombre de gens se rallient à ce projet. Dès qu’elle commencera son œuvre de sensibilisation, cette société devra probablement prendre des mesures de précaution contre d’éventuels éditeurs trop entreprenants, qui pourraient voir dans cette initiative une occasion de vendre une sorte de compilation d’articles vaguement remis au goût du jour en la faisant passer pour l’objet espéré, et qui pourraient même compter sur la naïveté de quelques esprits instruits pour conférer une certaine crédibilité à leur opération.
Ensuite, cette société de promotion devra faire l’inventaire de la matière disponible. Car la plus grande partie de la matière nécessaire à l’élaboration d’une Encyclopédie moderne existe déjà, mais elle n’est pas accessible dans sa forme actuelle. Dans tous les domaines que devra aborder cette Encyclopédie, des groupes de spécialistes faisant autorité dans leur discipline seront invités à dresser une liste complète des livres, articles et communications indispensables sur le sujet, lesquels, pris ensemble, donneront de la façon la plus claire possible la quintessence de ce qui est connu et pensé dans leurs domaines respectifs. Ces listes formeraient une sorte de bibliographie fondamentale de la pensée et du savoir mondiaux. Mon ami Sir Richard Gregory estime qu’une telle bibliographie destinée à une Encyclopédie mondiale constituerait à elle seule un projet digne d’intérêt. Je suis d’accord avec lui. Je n’ai pas la moindre idée de ce que nous collecterons. J’imagine quelque chose de l’ordre de dix ou vingt mille références. Je ne sais pas.
Il se peut que notre Société de l’Encyclopédie considère qu’une telle bibliographie mérite d’être commercialisée, mais ce n’est qu’une remarque faite en passant.
L’étape suivante, une fois cette bibliographie dressée, serait la création d’un comité éditorial général, et de comités par domaines. Il s’agirait de structures permanentes, car notre idée est que cette Encyclopédie a vocation à être pérenne. Nous devrons acquérir des locaux, engager une équipe de rédacteurs et, avec la collaboration constante des groupes par domaines, entreprendre notre grand travail de synthèse et de résumé. Je dois répéter qu’au vu des objectifs d’une Encyclopédie mondiale, nous n’aurons probablement pas besoin de beaucoup de textes inédits. Si une chose a été énoncée clairement et de façon synthétique une bonne fois pour toutes, pourquoi la paraphraser ou demander à un rédacteur peut-être moins qualifié de la reformuler ? Notre travail consistera plutôt à acquérir les droits afférents à ces textes et à inciter les principaux spécialistes de tel ou tel domaine de la science ou de la critique de collaborer à la sélection, à la condensation, à l’enrichissement ou à la simplification de ce qu’ils ont déjà si bien exprimé.
Voilà maintenant notre Encyclopédie mondiale sous presses. Jusque-là, nous avons dépensé de l’argent pour cette grande entreprise et n’avons rien gagné en retour ; nous avons dépensé une partie de notre capital, question sur laquelle je ne me suis pour l’instant pas étendu. Je dirai simplement que je ne vois pas pourquoi le capital nécessaire à ces activités de promotion ne serait pas facilement disponible. Il ne s’agit pas d’une entreprise à forte rentabilité, certes, mais on doit garder à l’esprit que les valeurs que nous créerons devraient être beaucoup plus durables que les encyclopédies éphémères qui ont coûté près d’un million de livres, et qui représentent à ce jour ce que l’édition a fait de mieux dans ce domaine. Il s’agissait jusque-là d’opérations éditoriales commerciales visant à exploiter une demande. Mais cette Encyclopédie mondiale, telle que je la conçois, ne serait-ce que parce qu’elle aura mis à contribution la plus grande partie des sources originelles d’information, d’interprétation et de discussion, jouira en effet d’un monopole mondial, et sera capable de recueillir et de distribuer des revenus directs et indirects sur une échelle excédant largement les ressources de n’importe quelle entreprise d’édition privée. Et je ne pense pas que les aspects financiers de cette énorme entreprise, quand bien même les sommes en jeu seraient considérables, puissent constituer une difficulté insurmontable sur la voie de sa réalisation. La difficulté majeure consistera à convaincre la communauté extrêmement variée, sollicitée, impatiente et individualiste des spécialistes, chercheurs scientifiques et penseurs – de la participation desquels son succès dépendra -, de sa faisabilité, de son utilité et de sa désirabilité.
Pour ce qui est de la promotion de cette Encyclopédie, je suis raisonnablement confiant. Il suffirait de quelques personnes convaincues, énergiques et débrouillardes pour démarrer ce projet. D’abord, il ne sera pas nécessaire de convertir l’ensemble du monde de l’érudition, de la recherche et de l’enseignement. Notre projet rencontrera peu d’opposition active. L’opposition passive – le refus d’être en quoi que ce soit partie prenante avec lui, etc. – pourra être surmontée par la persévérance, et les perspectives croissantes de succès. Notre entreprise n’a pas à vaincre des adversaires ou conquérir des majorités avant de se mettre en marche. Et une fois que le train sera parti pour de bon, il sera très difficile de l’arrêter. Un plus grand danger, comme je l’ai déjà laissé entendre, viendra de tentatives d’exploitation à des fins privées et intéressées de ce besoin ressenti à l’échelle de la planète – d’opérations douteuses d’éditeurs populaires et d’entreprises de vente bénéficiant de gros moyens financiers, et notamment de tentatives de créer des difficultés en matière de droits d’auteur, etc., pour s’accaparer les services et le prestige de tel ou tel éminent spécialiste imprudent, au moyen d’accords préalables. Dans ses relations avec le monde du commerce, l’homme de science, l’homme de l’élite intellectuelle, peut se montrer tout à fait naïf. Et bien sûr, dès le départ, divers groupes de pression et sectes persévérants feront tout pour nous contrôler ou nous acheter. Ma foi, nous ne devons être ni achetés, ni contrôlés, et en particulier, notre silence ne doit être ni acheté, ni contrôlé. Ce danger pourrait se révéler au bout du compte stimulant. Certaines sectes peuvent parfois être digérées et assimilées pour leur propre bien et celui de tous.
Et il y aura le danger permanent que certains des premiers initiateurs du projet puissent s’en sentir les propriétaires, et tentent d’imposer à leur profit une sorte de droit de paternité sur l’entreprise, dans un esprit scissionniste. Mais reconnaître ce danger, c’est déjà le prévenir à moitié.
V
Je n’ai rien dit jusque-là de la langue dans laquelle cette Encyclopédie devra paraître. C’est une question que je n’ai pas encore tirée au clair. Mais je pense que le texte principal devra être publié en une seule langue, à partir de laquelle des traductions, partielles ou intégrales, devront être effectuées. Pendant toutes les années où il a exercé sa plus forte influence, le Christianisme catholique a maintenu sa cohésion grâce au latin, et je ne pense pas céder à un quelconque parti pris patriotique en suggérant qu’à moins d’envisager une publication polyglotte – et je n’ai jamais encore entendu parler d’une publication polyglotte couronnée de succès -, l’anglais, parce qu’il a une plus large audience que l’allemand, et qu’il est plus foisonnant et subtil dans son expression que le français, et plus précis que le russe, est la langue dans laquelle le texte original de cette Encyclopédie mondiale devrait être publié. De plus, c’est dans les communautés anglophones qu’une entreprise telle que celle-ci trouvera vraisemblablement la plus large base d’opérations, fera l’objet de la plus franche critique et jouira de la plus grande liberté par rapport aux ingérences officielles et aux propagandes des gouvernements. Mais cela ne doit pas nous empêcher de solliciter aide et contributions auprès de chaque communauté dans le monde, et d’espérer que cette Encyclopédie y sera utilisée.
Jusque-là, je n’ai pas insisté sur l’immense avantage que cette entreprise présentera du fait de son détachement par rapport aux questions politiques immédiates. Mais in fine, si notre rêve se réalise, elle exercera une très grande influence sur quiconque contrôle des administrations, mène des guerres, orchestre le comportement des masses, nourrit, déplace, affame et tue des populations. Certes, elle ne présentera pas un défi immédiat pour ces acteurs des affaires mondiales. Ce n’est pas le genre de chose auquel ils s’opposeront directement. Elle n’est pas dirigée ouvertement contre eux. Mais par la distance même à laquelle elle se tient, elle exercera sur eux, au bout du compte, un effet terriblement destructeur. Ils ne se rendront pas facilement compte de sa signification pour tout ce qu’ils font et sont. La bête qui rôde combattra sauvagement si elle est pourchassée et défiée sur le sentier de la jungle dans l’obscurité, mais elle rentre automatiquement dans sa tanière au lever du jour.
Une telle entreprise encyclopédique pourrait s’étendre comme un système nerveux, un système de contrôle mental tout autour du globe, reliant tous les travailleurs intellectuels du monde à travers un intérêt commun et un moyen d’expression commun, pour leur permettre de collaborer de façon plus unie et plus lucide, et leur donner une conscience accrue de leur propre dignité, informant sans pression ni propagande, dirigeant sans tyrannie. Elle pourrait être mise en œuvre partout où les conditions sont favorables ; elle pourrait faire des concessions accessoires et attendre son heure dans les régions où sévissent des violences exceptionnelles, et se développer à nouveau avec force à chaque retour du libéralisme et de la raison.
Telle est, ainsi esquissée, ma préconisation pour un réinvestissement de la pensée et du savoir, lequel, au bout du compte, pourrait donner naissance à une nouvelle forme de pouvoir dans le monde, qui rappellerait à n’en point douter le pouvoir et l’influence des églises et des religions du passé, mais avec ces capacité d’évolution, d’adaptation et de régénération que ni les unes, ni les autres ne possédaient. Je suis convaincu que, selon le schéma que j’ai décrit dans ses grandes lignes, les forces mentales aujourd’hui largement et regrettablement éparpillées et immobilisées dans les universités, les sociétés savantes, les instituts de recherche fondamentale et appliquée, pourraient être rassemblées en une intelligence mondiale exerçant un réel pouvoir directif, et par le simple fait de mettre en relation et en application ce qui est connu, la vie humaine dans son entier pourrait être rendue plus sûre, plus forte, plus audacieuse, et plus heureuse qu’elle ne l’a jamais été jusqu’alors. Et tant qu’un projet de cette sorte n’aura pas été mis en œuvre, je ne vois pas comment la vie ordinaire pourra s’élever (sauf occasionnellement, localement, et par un heureux concours de circonstances) au-dessus de son niveau actuel d’impulsivité, d’insincérité, d’apathie générale, d’indigence et d’absence d’objectifs. Pour cette raison, je pense que la promotion et la création d’une Encyclopédie mondiale pourrait constituer sur le long terme un meilleur investissement du temps et de l’énergie d’hommes et de femmes intelligents que n’importe quel mouvement politique, qu’il s’agisse du socialisme, du communisme, du fascisme, de l’impérialisme, du pacifisme, ou de n’importe quel autre de ces « ismes » dans lesquels nous nous investissons, et investissons nos ressources si volontiers. Aucun de ces mouvements n’offre l’universalité intellectuelle nécessaire à une reconstruction du monde.
Permettez-moi d’être très clair sur un point.
Je ne suis pas en train de dire qu’une Encyclopédie mondiale résoudra à elle seule un quelconque des vastes problèmes à régler si l’homme veut échapper aux dangers et aux désarrois auxquels il est actuellement confronté, et entrer dans une phase plus optimiste de son histoire ; ce que je dis – et je le dis avec la plus extrême conviction – est que sans une Encyclopédie mondiale pour rassembler les esprits des hommes en une sorte d’interprétation commune de la réalité, on ne peut rien espérer d’autre qu’une atténuation accidentelle et transitoire de tel ou tel des problèmes affectant notre monde. L’humanité est ce qu’elle est, et le restera, tant qu’elle ne se sera pas ressaisie. Et si elle ne s’y décide pas, je ne vois pas comment elle pourra échapper à son déclin. Jamais espèce vivante ne s’est trouvée exposée à autant de dangers que la nôtre en ces temps présents. Si elle ne se préoccupe pas de mettre fin à son irrésolution mentale actuelle, elle court à la catastrophe. Notre espèce peut cependant choisir de mettre un terme à son étrange histoire fertile en événements, et elle n’aura été alors que le dernier, et le plus intelligent, des primates. Un primate qui était intelligent – mais pas assez. Qui pouvait échapper à la plupart des périls, sauf à sa propre confusion mentale.
Ce texte a été traduit par Philippe Babo