« Ce livre est dangereux… »
Publié en juin 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
Il manque un livre pour explorer les mille et une manières de censurer un livre. Il fut un temps où l’on se contentait de le brûler, si possible avec son auteur. Les techniques se sont affinées. Elles ne sont pas propres aux autocraties. Les États-Unis, toujours surprenants, en pratiquent deux formes principales, l’une et l’autre motivées par ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler une « panique morale », mais de sens politique opposé. En Floride ou au Texas, par exemple, les bibliothèques scolaires suppriment les livres soupçonnés comme étant de gauche, y compris d’admirables classiques comme Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee. Adam Szetela vise le camp adverse. Son livre est une enquête sur la pratique des sensitivity readers, qui selon lui modifie en profondeur le monde de l’édition. Les Français peinent à traduire l’expression. « Lecteur en sensibilité » ? « Démineur éditorial » ? Ou simplement « lecteur sensible », que propose la dernière édition du Petit Larousse ?
Aux États-Unis, résume Kyle Paoletta dans The Nation, les maisons d’édition rémunèrent (et parfois recrutent) des sensitivity readers pour « parcourir les manuscrits de romans acceptés pour publication afin de s’assurer qu’ils ne contiennent aucune description désobligeante de personnages dont l’identité diffère de celle de l’auteur(e). Votre autorité en la matière ? Votre appartenance ethnique, votre orientation sexuelle, votre handicap, etc. Il y a des sensitivity readers taïwanais, des sensitivity readers musulmans, trans, en fauteuil roulant, etc. »
Identifiée pour la première fois en 2016, la pratique est désormais omniprésente, estime Szetela, qui a interviewé quantité d’acteurs du système. Dans le secteur des livres pour enfants, c’est devenu une « routine », notait récemment le New York Times (qui utilise lui-même des sensitivity readers).
La notion de panique morale est à relativiser, car la véritable crainte des éditeurs est qu’un livre fasse l’objet d’une campagne négative sur les réseaux sociaux. Comme l’a fait observer Bret Easton Ellis, le souci d’éviter un retour de bâton commercial est déterminant.
L’exemple américain a été suivi en Grande-Bretagne. La France semble moins concernée. Gallimard a refusé de suivre Penguin, l’éditeur de Roald Dahl, qui a publié une version expurgée de certains de ses livres. Mais il manque une enquête du genre de celle menée par Szetela pour savoir vraiment ce qu’il en est dans les maisons d’édition françaises.
