Comment est née l’École de Francfort

Le décès de Jürgen Habermas invite à se replonger dans l’histoire de l’École de Francfort. Son origine est un Institut de recherche sociale créé par une poignée de jeunes intellectuels après l’échec de la révolution allemande de 1918-1919. La plupart étaient juifs et enfants d’entrepreneurs ou d’hommes d’affaires.


Photographie prise dans les années 1920 du bâtiment, conçu par Franz Roeckle, qui abritait l’Institut de recherche sociale de Francfort. Il sera démoli en 1950. © Franz Roeckle-Archiv, Deutsches Architekturmuseum, Frankfurt am Main; photo Hermann Collischonn (?)

Avec le décès, il y a quelques jours, de Jürgen Habermas, a disparu le plus célèbre représentant de la deuxième génération de l’École de Francfort, le groupe d’intellectuels – philosophes, sociologues, historiens, économistes, psychanalystes – constitué autour de l’Institut de recherche sociale de Francfort, auquel est associé le courant d’idées connu sous le nom de « théorie critique ». Comme le met en lumière l’historien Philipp Lenhard dans son livre Café Marx, ainsi intitulé d’après le surnom donné à l’Institut à ses débuts, l’histoire de l’Institut, celle de la théorie critique et celle de l’École de Francfort ne coïncident que partiellement.    


Créé en 1923, l’Institut de recherche sociale a été officiellement inauguré en 1924. Mais le projet qui animait ses fondateurs – une critique philosophique, sociale et psychologique plutôt qu’économique du capitalisme – n’a pris la forme de la théorie critique qu’à la fin des années 1930, à l’époque où ses principales figures, Max Horkheimer, Theodor Adorno, Erich Fromm et Herbert Marcuse, s’étaient réfugiées aux États-Unis pour fuir le nazisme. Quant à l’École de Francfort, ainsi baptisée par les observateurs extérieurs plutôt que par ses membres, on ne peut en parler qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après la réouverture de l’Institut, nomade durant seize ans, dans cette ville.  


Cette triple histoire a été racontée dans deux livres présentés par Philipp Lenhard comme canoniques : The Dialectical Imagination de l’historien américain Martin Jay en 1973 et Die Frankfurter Schule du philosophe allemand Rolf Wiggershaus en 1986. On pourrait ajouter l’ouvrage plus récent (2016) du journaliste anglais Stuart Jeffries Grand Hotel Abyss. Son titre fait référence à une expression employée par le philosophe marxiste Georg Lukács, un des inspirateurs d’Horkheimer et d’Adorno, qui fut un temps leur compagnon de route, pour stigmatiser leur attitude à ses yeux trop théorique devant un monde en train de sombrer dans la barbarie : il comparait leur situation à celle des clients d’un hôtel très confortable établi au bord d’un abîme.


En contraste avec ces ouvrages, Café Marx ne se veut ni une biographie collective, ni un livre d’histoire intellectuelle. Sans négliger les hommes et leurs idées, le livre se concentre sur l’histoire de l’Institut de recherche sociale de Francfort lui-même : son organisation, son fonctionnement, les lieux de ses activités, les différentes catégories de personnes qui y travaillaient, son environnement physique, intellectuel, politique et social. Le livre est divisé en six grandes sections correspondant à autant de périodes de l’histoire de l’Institut. Chacun des chapitres est introduit par le récit scénarisé d’un épisode emblématique. 


Produit de la Première Guerre mondiale et de l’échec de la révolution allemande de 1918-1919, l’Institut fut créé par une poignée de jeunes intellectuels bouleversés par l’horreur des combats et déçus par l’impossibilité de mettre en place une république socialiste sur les ruines de la monarchie. La plupart d’entre eux étaient juifs et enfants d’entrepreneurs ou d’hommes d’affaires. La cheville ouvrière du projet fut Felix Weil, fils d’Hermann Weil, qui avait fait fortune dans le commerce du grain en Argentine. C’est ce riche négociant qui fournit les fonds pour la construction du bâtiment abritant l’Institut, conçu dans le style dépouillé et géométrique de l’architecture moderniste fonctionnaliste. Felix Weil et les autres personnes à l’origine de l’Institut – le sociologue Kurt Albert Gerlach, les philosophes Karl Korsch, Friedrich Pollock et Max Horkheimer, l’historien Karl August Wittfogel, le journaliste (et futur espion soviétique) Richard Sorge – étaient décidés à renouveler le marxisme à partir de la tradition du mouvement ouvrier allemand. Horkheimer, sa femme Maidon et Pollock habitaient ensemble dans une grosse villa à 20 kilomètres de Francfort et leurs intenses échanges d’idées jouèrent un rôle important dans la conception de l’Institut. 


Le premier directeur fut l’historien et économiste austro-marxiste Carl Grünberg. Sous son impulsion, l’Institut entreprit des travaux sur la théorie du socialisme et l’histoire du mouvement ouvrier. Il établit aussi une collaboration avec l’Institut Marx-Engels de Moscou et réalisa, de 1924 à 1927, la première édition critique des œuvres de Marx. Grünberg dirigeait l’Institut dans un style centralisé de type léniniste quasiment dictatorial, qui fut aussi celui d’Horkheimer lorsque celui-ci lui succéda en 1930. Le bras droit d’Horkheimer était Pollock, qui s’occupait des aspects financiers. Grâce à la générosité d’Hermann Weil et une gestion habile, l’Institut parvint toujours à financer son fonctionnement, même durant la crise économique du début des années 1930. 


Répugnant à se dire marxiste, Horkheimer se déclarait matérialiste. Sous sa direction, les activités de l’Institut perdirent de leur caractère politique pour acquérir une dimension plus philosophique et sociologique. L’intérêt s’orienta vers la critique de la culture, les questions de civilisation et la psychologie de l’individu dans la société industrielle. Les liens établis avec l’Institut psychanalytique de Francfort, notamment avec le psychanalyste Erich Fromm, se renforcèrent. Le concept de « personnalité autoritaire » proposé par ce dernier dans son étude de la psychologie du fascisme fut plus tard repris par Theodor Adorno. 


L’Institut était organisé en cercles concentriques autour du noyau central formé par Horkheimer et Pollock. Son cœur était la bibliothèque, assidûment fréquentée par les membres, mais aussi par des étudiants, des artistes, des médecins, des pédagogues. Lenhard souligne le rôle considérable que jouaient les femmes dans le fonctionnement de l’Institut : Maidon Horkheimer et Gretel Adorno, les épouses de Karl Korsch, Kurt Albert Gerlach et Erich Fromm, et bien d’autres. Souvent diplômées, elles étaient bibliothécaires, archivistes, assistantes, secrétaires. 


Dès l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, en 1933, l’Institut fut fermé. Il s’établit quelque temps à Genève et Paris avant de se fixer à New York dans un bâtiment mis à sa disposition par l’université Columbia. En peu de temps, il devint un centre d’accueil pour de nombreux intellectuels juifs allemands. Walter Benjamin, écrivain et penseur original rétrospectivement associé à l’École de Francfort, ne put jamais le rejoindre, puisqu’il se suicida après s’être vu refuser l’entrée en Espagne. L’Institut n’avait jamais manqué de moyens. Aux États-Unis, il se transforma en un petit empire financier. 


Au bout de quelque temps, Horkheimer, Adorno et Marcuse déménagèrent en Californie, à l’université de Berkeley. C’est là que les deux premiers composèrent ensemble leur ouvrage le plus connu, un assemblage de textes intitulé La Dialectique de la raison. Dans le prolongement de leurs travaux sur la société capitaliste moderne, Horkheimer et Adorno y défendent une thèse pour le moins radicale. Ils présentent le nazisme et l’antisémitisme comme l’expression achevée de cette forme dévoyée du rationalisme des Lumières qu’est la « raison instrumentale » associée au développement technique, faisant de l’extermination des Juifs le point d’aboutissement de la modernité et la clé de la compréhension de l’histoire du XXe siècle. 


En Californie, les deux hommes vivaient au milieu de la diaspora allemande, qui comprenait notamment Thomas Mann, Bertolt Brecht et Arnold Schoenberg. Contrairement à Walter Benjamin, qui l’appréciait et en faisait l’éloge, Horkheimer et Adorno n’avaient aucune considération pour le cinéma, dans lequel ils voyaient l’expression parfaite de la marchandisation de l’art et un instrument d’aliénation des masses. Cela ne les empêcha pas de fréquenter le milieu d’Hollywood, notamment Charlie Chaplin, chez qui Adorno jouait du piano. Il était en effet musicien et une grande partie des travaux qu’il produisit après son retour en Allemagne sont consacrés à la musique. Son aversion envers la culture populaire s’est aussi traduite par une condamnation sans appel du jazz. Mettant Schoenberg au plus haut, il critiqua sévèrement Stravinsky, accusant sa musique d’être réactionnaire. 


L’Institut de recherche sociale rouvrit à Francfort en 1951 dans un nouveau bâtiment à l’architecture plus banale que celle du précédent. Il bénéficia de l’appui des responsables politiques locaux qui, dans l’Allemagne de la reconstruction, cherchaient à prévenir le retour du nazisme et, au cours des premières années de sa nouvelle existence, collabora avec les autorités d’occupation dans leurs efforts de « rééducation » de la population allemande. Horkheimer en fut le directeur jusqu’en 1958. Adorno lui succéda jusqu’en 1969. Les deux hommes s’étaient progressivement éloignés du communisme, auquel Marcuse restait attaché. De violentes controverses les opposèrent à lui, ainsi qu’à Habermas, qu’ils jugeaient trop acquis aux vues de Marcuse. Lorsque Adorno prit la tête de l’Institut, il orienta ses activités dans le sens de la réflexion sur l’Holocauste. Son style aussi autoritaire que celui d’Horkheimer finit par irriter. Lors des émeutes étudiantes de 1968 et 1969, il fut pris à partie de manière humiliante. Marcuse lui-même se vit débordé par un mouvement qu’il avait en partie inspiré.   


Le récit de Philipp Lenhard s’arrête en 1973, année du 50e anniversaire de la création de l’Institut, qui fut aussi celle de la mort d’Horkheimer. Adorno étant décédé quatre ans plus tôt, cette date marque un tournant dans l’histoire de l’Institut. La deuxième génération de l’École de Francfort fut dominée par Jürgen Habermas, dont les idées sur la « sphère publique » et la « raison communicationnelle » comme conditions de la démocratie trahissent un optimisme et un volontarisme qui tranchent avec la vision sombre et pessimiste de ses prédécesseurs. Dans le même esprit, Axel Honneth, figure clé de la troisième génération et directeur de l’Institut durant près de vingt ans, s’efforça de corriger ce que les vues d’Horkheimer et d’Adorno pouvaient avoir de stérile et de paralysant pour l’action à l’aide d’une « théorie de la reconnaissance » d’inspiration hégélienne. Aujourd’hui, l’Institut s’éloigne de l’approche et des problématiques de ses fondateurs en faisant place aux théories « postmodernes » nées aux États-Unis, en conformité avec la tendance consistant à employer l’expression « théorie critique » dans un sens très large.


Que reste-t-il de l’École de Francfort ? Philipp Lenhard pense que le projet collectif qu’elle a incarné a encore du sens et que les idées auxquelles il a donné lieu peuvent nous aider à comprendre les problèmes de la société et du monde contemporain. Peuvent-elles contribuer à les résoudre ? On a souvent reproché à ces penseurs de se limiter au diagnostic des maux de la civilisation sans proposer de remèdes. La thèse centrale d’Horkheimer et Adorno sur les liens du capitalisme, de la technologie, des industries de la culture, du nazisme et de l’antisémitisme, qui porte clairement l’empreinte de l’époque à laquelle elle a été formulée, est par ailleurs trop spéculative et excessive pour convaincre. Et les livres dans lesquels elle est présentée sont rédigés dans une langue complexe, abstraite et hermétique qui tient davantage de celle de Hegel que du Marx de la maturité et rend leur lecture notoirement ardue. Ceci ne rend que plus utile de retracer l’histoire de ce courant d’idées en le situant dans le contexte institutionnel où il s’est développé, ainsi que le fait Philipp Lenhard. 

LE LIVRE
LE LIVRE

Café Marx: Das Institut für Sozialforschung von den Anfängen bis zur Frankfurter Schule de Philipp Lenhard, C. H. Beck, 2024

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