Comment et pourquoi l’argent mal acquis continue d’être blanchi
Publié en février 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Si l’argent « sale » correspondait au PIB d’un pays, celui-ci serait placé, selon la méthode d’évaluation choisie, quelque part entre la Russie et l’Allemagne. En 1998, les sommes générées par les mafieux, barons de la drogue, proxénètes, kidnappeurs, fraudeurs fiscaux, politiciens corrompus et autres malandrins représentaient en effet (selon l’estimation donnée par le président d’alors du FMI, Michel Camdessus) de 2 à 5 % du PNB de la planète. C’est probablement beaucoup plus aujourd’hui car il faudrait ajouter les profits des contourneurs de sanctions de tout poil. Mais comment ces sommes colossales réintègrent-elles donc les circuits économiques dont elles sont en principe exclues ? Réponse désabusée du journaliste britannique spécialisé dans les questions financières, Oliver Bullough : sans trop de problèmes, à dire vrai, grâce à l’efficacité des techniques de « blanchiment ».
Ce sont les gangsters de Chicago, Al Capone en tête, qui ont inventé la méthode – et le terme – pour le recyclage des revenus illicites du « bootlegging » : utiliser cet argent pour acquérir des myriades de blanchisseries (ou de petits magasins de proximité) dont les recettes pouvaient ensuite être réinjectées discrètement dans l’économie licite. Au fil du temps, les systèmes se sont un peu affinés, car les banques – américaines notamment – se sont mises de la partie. En 1970, l’argent de la drogue était ainsi déposé au grand jour par sacs entiers de billets de 20 dollars dans les banques américaines, notamment en Floride, où l’accumulation de gros billets américains avait mis le système financier fédéral en déséquilibre !
Suite à la globalisation des dernières décennies, les blanchisseurs ont dû raffiner leurs méthodes, en réactivant des techniques qui puisaient leurs racines dans les lointains débuts du capitalisme international. À Florence au XVe siècle, les Médicis avaient en effet déjà jeté les bases d’un système qui permettait de financer – légitimement – le commerce intra-européen sans faire périlleusement voyager des sacs de florins ou de ducats par monts et par vaux. Les ballots de laine ou autre faisaient les dangereux et longs voyages d’Italie en Flandre, mais leur contrevaleur monétaire, elle, ne circulait pas physiquement à travers l’Europe. Les sommes dues étaient transférées du compte de l’importateur à celui de l’exportateur sur instructions communiquées entre correspondants des tout premiers réseaux bancaires. De nos jours, le paiement des ballots de drogue et autres marchandises illicites qui circulent clandestinement s’effectue aussi par transferts interbancaires, mais désormais électroniques : c’est-à-dire ultra rapides, ultra sécurisés et surtout ultra discrets car opérés depuis et vers des comptes en banque anonymes.
Des nuées d’établissements à l’esprit large ont en effet surgi à partir des années 1980 dans des endroits étranges – îles perdues du Pacifique ou des Caraïbes voire de la Manche, ou micro-États comme le Liechtenstein ou Monaco –, avec bien sûr la coopération quasi aveugle de leurs grandes consœurs helvétiques, américaines et anglaises.
Mais l’Occident, réalisant peu à peu qu’en fermant les yeux sur ces pratiques financières on encourageait les méfaits de plus en plus perceptibles de la drogue et du terrorisme, a voulu mettre le holà. À vrai dire, un premier coup d’arrêt au blanchiment avait déjà été donné en 1970 aux États-Unis par le sénateur Wright Patman qui avait fait passer à la trique un début de législation, le BSA (Bank Secrecy Act, premier acronyme d’une longue série). Principale mesure : la limitation à 10 000 dollars des dépôts d’argent liquide dans les banques, qui avait forcé les malandrins à mettre en place des réseaux de « Smurfs » (Schtroumpfs) pour se débarrasser au compte-goutte des billets mal acquis.
Le deuxième grand coup de boutoir serait dû à l’initiative de… François Mitterrand. Éclaboussé par l’affaire des délits d’initiés commis par certains de ses proches lors de la transaction Pechiney-Triangle, le président français mettra la question du blanchiment à l’agenda du sommet du G7 à Paris en 1989, déclenchant un processus menant à la création du GAFI (Groupe d’Action Financière Internationale) avec ses 40 recommandations, ses listes noire et grise, et ses diverses tentatives pour entraver les flux d’argent délétère. En 1991, la BCCI, basée à Londres mais réglementée nulle part, et qui s’était spécialisée dans les transferts bancaires illicites, se verra brutalement fermée.
Hélas, d’une manière toute darwinienne, la coévolution blanchisseurs-régulateurs donne aux premiers le classique coup d’avance, comme l’épée face au bouclier. À chaque nouveau durcissement les malfrats répondent donc par une nouvelle ruse, quitte à tout simplement réactiver de vieilles méthodes. C’est ainsi que des hordes de touristes ou d’étudiants chinois – les Smurfs d’aujourd’hui – reçoivent des subsides assez modestes mais suspects pour qu’ils aillent les dépenser à Bicester, au cœur de l’Angleterre, où on leur vend en toute légalité des objets de luxe (sacs Gucci notamment) qui seront revendus en Chine ou ailleurs, à perte souvent mais contre du bon cash.
Quant aux très gros joueurs – terroristes, cartels, oligarques –, ils se pourlèchent du miraculeux avènement récent des cryptomonnaies, notamment du Tether qui est un dollar parfaitement répliqué (« stablecoin ») mais qu’on peut transférer en quantités énormes dans l’anonymat absolu. Simon Nixon dans la Literary Review en est réduit à constater amèrement que « les efforts pour contenir la forte croissance de ce système parallèle, global et sophistiqué demeurent largement futiles ». Malheur supplémentaire, les mesures anti-blanchiment font plein de victimes collatérales – réfugiés russes incapables d’ouvrir des comptes en Europe, immense communauté somalie en Angleterre de facto exclue du système bancaire, ou réduction des transferts d’aide financière légitime vers des pays suspects – car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Mais le chemin électronique vers les paradis fiscaux et financiers, lui, demeure grand ouvert.
