Des juifs du troisième type
Publié en juin 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
Ces juifs-là faisaient frire leurs beignets dans la graisse de porc et travaillaient le samedi, le jour de shabbat. Ils rejetaient la notion de « peuple élu ». Volontiers mécréants, hostiles à toute forme de nationalisme et plus encore de chauvinisme, ils rejetaient aussi bien les religieux orthodoxes que le projet sioniste : « Les sionistes ont bâti tous leurs espoirs en privant la population arabe vivant en Palestine de leurs droits politiques », dit une résolution publiée en 1933. À leurs yeux, « établir un État en Israël conduirait à une guerre perpétuelle avec ses voisins et le peuple qu’il aura dépossédé », écrit Mary Crabapple, une juive américaine de Porto Rico.
Ces juifs-là appartenaient au Bund (mot yiddish signifiant « union »), un mouvement marxisant fondé à Vilnius en 1897. À l’époque, la Lituanie faisait partie de l’empire russe. Le Bund encadrait la jeunesse et les ouvriers juifs et organisait des milices pour se défendre contre les pogroms. Il gagna en influence jusqu’à la veille de la Shoah, qui le décima. En 1905, il comptait près de 60 000 membres au Canada et aux États-Unis. En 1938, il obtint la majorité des votes juifs pour l’élection du conseil municipal de Varsovie.
Face aux sionistes, avec lesquels ils ont parfois fait le coup de poing, les membres du Bund prônaient une philosophie du do’ikyat, mot yiddish signifiant le fait d’être ici et d’y rester, en s’adaptant aux mœurs du pays où l’on est. Traduit en anglais par hereness, il n’a pas d’équivalent en français (un « mot manquant », disait notre ami Daniel Pennac). C’est, selon l’auteure, « le droit de vivre dans la liberté et la dignité, où qu’on soit ». Le Bund n’a pas survécu à la Shoah, mais son héritage demeure.
