Horreur ! Il l’était !

Spinoza était-il athée ? Cette grande question agite philosophes et théologiens depuis le XVIIe siècle, et paraît toujours aussi délicate à trancher, ne serait-ce que parce qu’elle suppose d’élucider d’abord toute une série de concepts et de définitions. Mais c’est précisément ce que fait le philosophe américain Steven Nadler, avant de répondre fermement que, « quoiqu’il détestât cette caractérisation », Spinoza était bel et bien un athée – et même, comme le dira peu après le philosophe français Pierre Bayle, le « plus grand athée qui jamais fut ». D’ailleurs Spinoza a été à la fois exclu de sa communauté juive d’Amsterdam (qui aurait même tenté de l’éliminer), harcelé par l’Inquisition catholique, vilipendé par les protestants et honni par presque tous les penseurs de la très chrétienne Europe de ce « grand siècle des âmes ». L’on n’ose imaginer son sort s’il avait vécu en terre d’islam.


Pourtant, premier paradoxe, Spinoza, de l’aveu de tous, a mené une vie exemplaire – modération confinant à l’ascétisme, bienveillance, chasteté, dédain des honneurs et des richesses… – qui a dû faire rougir beaucoup de ses détracteurs de tous les clergés. Et surtout, second paradoxe, il n’a cessé de parler de Dieu, le mot « Deus » (car il écrivait en latin) revenant plus de 500 fois dans son maître livre, L’Éthique. Mais voilà : il ne s’agit pas du Dieu « abrahamique » vénéré dans les sanctuaires, ce Dieu anthropomorphe bâti « par l’imagination et non par l’intellect » à l’image de l’homme (et non l’inverse), ce Yahvé versatile, pétri de contradictions, exigeant, vindicatif (et profondément masculin) que Spinoza rejette absolument. Ce qu’il conçoit en revanche, c’est une « substance » illimitée et éternelle qui ne se dévoile qu’à travers une infinité d’« attributs » dont nous ne percevons que deux, la pensée et l’étendue, à travers lesquels se manifeste toute la réalité à nous accessible. D’où le fameux Deus sive Natura (« Dieu ou la Nature ») : Dieu est équivalent à l’infinité de la réalité avec toutes les lois qui la gouvernent.


Mais pour contrer ou tempérer ce que Pierre Bayle qualifiait d’« hypothèse monstrueuse », on a voulu faire rentrer Spinoza dans des cases légèrement plus convenables, comme le déisme (un Dieu distinct de l’univers dans lequel Il n’intervient pas), le panthéisme (la nature divinisée), voire le « panenthéisme » (tout l’univers est en Dieu, mais Dieu est plus que l’univers). Autant d’assimilations que Steven Nadler décortique avec quasiment la même logique logicienne que Spinoza pour les rejeter l’une après l’autre, après des détours et des explications très subtiles. Oui, conclut-il, Spinoza était bel et bien athée. S’ensuivent toute une série de conséquences dont Spinoza établit le bien-fondé avec une rigueur et une précision qui font ressembler son Éthique à un traité d’algèbre : plus de Dieu personnel intervenant dans les destins humains, qui juge et récompense et que l’on peut apitoyer à force d’hommages ; plus de miracles, cette aberration métaphysique (comment la nature pourrait-elle contrevenir à ses propres lois ? ; « ce qui nous semble miraculeux n’est que le fruit de notre ignorance de toutes ces mêmes lois ») ; plus de Providence : c’est une illusion de croire que la nature agit en vue d’une fin, car tout découle nécessairement d’un enchaînement de causes et non d’une « volonté » éventuellement bienveillante ; plus de prophètes ; plus de cultes, de sanctuaires, d’officiants ; et plus d’obligations morales dictées et sanctionnées par une divinité ! Or c’est là que le bât blesse vraiment. « Sans immoralité de l’âme, plus de vertu, tout est permis », résumera deux siècles plus tard Ivan Karamazov. Mais Spinoza avait déjà préempté l’objection, non seulement par l’exemplarité de sa vie ultra vertueuse mais aussi en démontrant point par point qu’il n’est nul besoin d’injonctions divines, la seule raison devant conduire à pratiquer la vertu pour elle-même. Tout homme soucieux de « persévérer dans son être » doit se dédier à la réflexion et à la connaissance rationnelle et donc à reconnaître immanquablement que la paix est préférable à la guerre, la coopération à l’affrontement, la justice à la violence et la tranquillité de l’âme à la sujétion aux « passions tristes » comme la haine et la colère. Bref, s’il ne croit pas en un dieu anthropomorphique, Spinoza juge l’homme capable d’accéder à une sagesse quasi divine, sub specie aeternitatis. Si seulement…

LE LIVRE
LE LIVRE

Spinoza, Atheist de Steven Nadler, Princeton University Press, 2026

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