La désillusion américaine aurait consterné Tocqueville
Publié en juin 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Tout commence par un voyage, celui que le jeune Alexis de Tocqueville a effectué en 1830-1831 aux États-Unis. Un road trip assez court (neuf mois et treize États de visités sur 24) mais fondateur car il a servi de base aux immémoriales analyses de l’auteur (« le plus cité mais le moins lu ! ») de De la démocratie en Amérique. Ses lettres, le condensé de ses observations in loco, constituent selon John Prideaux, correspondant du magazine anglais The Economist à New York, « sans doute le meilleur livre jamais écrit sur ce pays ». Si bien que lui-même, pour clore ses dix ans sur place, a choisi de remettre ses pas dans ceux de son modèle afin d’évaluer la pertinence des vues de Tocqueville avec 200 ans de recul. Son road trip bis commence donc lui aussi par New York, jadis épicentre de ce qu’on appellera plus tard « le rêve américain ». La théorie tocquevillienne selon laquelle l’Amérique « avant d’être un pays est une idée : la croyance en une forme de gouvernement capable de générer plus de prospérité et de bonheur que partout ailleurs », est-elle toujours valide ? Les (très) riches Américains interviewés par le journaliste et qui semblent tous avoir d’abord été pauvres (l’un deux étant typiquement arrivé bébé dans la soute d’un bateau pour ensuite devenir propriétaire d’une compagnie aérienne) y croient-ils toujours ? Pas vraiment. Dans le New York où le Français avait débarqué, une cité boueuse et moche et quatre fois plus petite que le Paris d’alors, prévalaient l’enthousiasme et la foi dans une future prospérité ouverte à tous. Aujourd’hui dans les opulents salons de Park Avenue règne au contraire le sentiment que la sacramentelle démocratie a échoué, que l’Amérique a mangé son pain blanc, que le futur est à redouter plus qu’à espérer – bref, voilà « une désillusion qui aurait consterné Tocqueville ».
Curieusement, si le rêve américain ne fait plus rêver ceux qui en ont profité, il continue à séduire ceux qui ont manqué leur rendez-vous avec lui : en l’occurrence les détenus de la fameuse prison de Sing Sing au nord de New York, les successeurs de ceux qu’avait interrogés Tocqueville dans le cadre de sa mission d’étude sur l’innovant système pénitentiaire du Nouveau Monde (une mission-prétexte non rémunérée). Et là, c’est au tour du journaliste moderne d’être ébahi. À Sing Sing, une trentaine de gardiens tiennent en respect 900 grands criminels qui ne peuvent guère communiquer entre eux, travaillent avec acharnement et sont rossés en cas de manquement. Mais la prison, qui accueille aussi une expérience de réhabilitation par le travail, ne coûte rien à l’État et le taux de récidive des sortants est négligeable (2 %). Pourtant, ce qui impressionne encore plus Prideaux, c’est que les détenus, contraints au silence et qui réfléchissent intensément sur eux-mêmes, ne blâment pas la société pour un malheur dont ils assument – à l’américaine – la pleine responsabilité. Leur vrai regret, c’est de ne pas avoir su comme les autres grimper à temps dans le train du succès.
Sa prochaine étape conduit le journaliste sur « la frontière », laquelle s’est évidemment déplacée entre-temps, de Detroit pour Tocqueville au Michigan pour Prideaux, qui y découvre les (vaines) tentatives d’une communauté ultra rurale pour empêcher la construction d’un méga datacenter. Comme son prédécesseur, le journaliste déplore que la voracité des Américains menace de plus en plus près une nature splendide mais presque trop généreuse (« Drill, baby, drill ! »), dont les premiers et légitimes habitants, comme l’avait prévu Tocqueville, ont été réduits presque à néant après avoir été graduellement repoussés vers l’ouest. « C’est effarant, regrette-t-il, comme l’Amérique fait toujours bon marché d’endroits magnifiques juste parce qu’il y en a tant. L’ambition effrénée du pionnier est toujours dans l’ADN du pays. »
Hélas, la nature n’est pas seule à se voir aujourd’hui saccagée. La démocratie dont les Américains était fiers « jusqu’à l’arrogance ! » du temps de Tocqueville est désormais tout aussi malmenée, et de plusieurs côtés. Soucieux d’à son tour « disséquer pour la comprendre » la société américaine, Prideaux va à Harvard débattre avec étudiants et professeurs où il constate qu’une fois encore son illustre devancier avait déjà mis le doigt sur un problème encore à l’état virtuel : si tous sont égaux, pour que tout fonctionne ne faut-il pas que tous pensent de la même façon ? Cette « tyrannie de la majorité », qui rend les gens libres juridiquement mais socialement contraints, constituait déjà pour Tocqueville le grand paradoxe de la démocratie. Aujourd’hui, un étudiant s’indigne qu’en raison du « wokisme » en vigueur « ses opinions politiques et sa moralité personnelle soient désormais confondues » – et censurées. Que la pensée soit déterminée d’en haut ou élaborée collectivement, le résultat est le même : pas de liberté en dehors du cercle du politiquement correct intellectuel et moral. Du moins, du temps de Tocqueville, le gouvernement était-il encore « imperceptible », ce qui n’est évidemment plus le cas.
