La résistible ascension des dactylos
Publié en mars 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Depuis son invention en 1872, la machine à écrire a transformé la communication écrite et – dans une moindre mesure – la littérature. Et aussi, dans le monde anglo-saxon du moins, la condition féminine. En quatre décennies, la proportion des employées de bureau – essentiellement des sténographes et des dactylos – y est en effet passée de 20 % à 50 %. Dans The Public Domain Review, Christine Jacobson relève que la première publicité pour une Remington, la N° 1, montrait une jeune femme en corset et jupe longue maniant nonchalamment sa machine : « Pour le public américain du XIXe siècle, le message était très clair : cet appareil est si facile à utiliser que même une femme peut le faire ! » De fait, au début des années 1920, les écoles de secrétariat se multiplient en Amérique à mesure que les femmes investissent le monde du travail. On y enseigne non seulement la typographie, la sténo, les techniques d’illustration, la correction de textes mais aussi des rudiments de fiscalité, l’art de répondre au téléphone et les critères d’une « bonne présentation ».
Peu à peu, les typists (« secrétaires ») vont même riper de cette position à celle plus exaltée d’amanuensis (« assistantes littéraires »). Avant même l’invention de la machine à écrire l’Histoire avait retenu le nom de quelques-uns, d’abord de sexe masculin, comme Tiron, l’affranchi de Cicéron, inventeur d’une méthode de sténo dédiée, ou Jean-Louis Wagnière, que Voltaire fit travailler presque nuit et jour pendant vingt ans. Pensons aussi à Sophie Tolstoï, qui copia Guerre et Paix à la main plusieurs fois tout en mettant treize enfants au monde...
Avec l’arrivée de la machine à écrire et la féminisation du rôle de secrétaire, on vit apparaître auprès de certains grands auteurs du XXe siècle des sténodactylos – qui passèrent bien vite de la simple transcription à une sorte de cocréation du texte et jouèrent un vrai rôle littéraire. Henry James, peut-être le premier à utiliser et quasiment vénérer une machine à écrire (la Remington Standard N° 8 dans son cas). Comme il ne pouvait plus écrire à cause d’un rhumatisme à la main, il se mit à dicter ses œuvres, ce qui eut un impact majeur sur son style, de plus en plus amphigourique et même logorrhéique. James employa successivement deux « collaboratrices » enthousiastes, Mary Weld puis Theodora Bosanquet. Enthousiasme réciproque : l’employeur dédicaça à Mary un ouvrage tapé par elle d’un très fair-play « à Miss Weld, Henry James, son collaborateur » ! Quant à la précieuse Theodora (« Ma prêtresse Remington »), elle savourait tant ces « heures sacrées » (par ailleurs sous-payées car c’était une femme) qu’elle irait même jusqu’à les prolonger post mortem – gratuitement. Le fantôme de James continuait en effet, pensait-elle, à lui dicter des textes qu’elle recueillait via l’écriture automatique et dactylographiait ensuite. Avec Vera Evseïevna Slonim et Vivienne Haigh-Wood, un grand pas sera fait, du clavier au lit conjugal. Vera, devenue Madame Nabokov, assistera son mari comme dactylo mais aussi comme éditrice au sens anglais du mot (correctrice), et même au sens français, puisqu’elle l’encouragera dans son écriture (notamment celle de Lolita !), le conseillera littérairement et gèrera ses relations publiques tout en lui servant de chauffeur car il ne savait pas plus taper que conduire. Le poète T. S. Eliot n’a pas eu autant de chance avec sa première femme Vivienne, elle aussi influente dactylo-éditrice mais qui sombra peu à peu dans la folie. Son second mariage, avec sa jeune collaboratrice chez l’éditeur Faber & Faber, Valerie Fletcher, fut un succès professionnel et sentimental, même s’il avait débuté peu romantiquement par une demande glissée sur le rouleau de sa machine à écrire. Mais la dactylo-collaboratrice-épouse ironisait malgré tout que cette offre pouvait être considérée « comme une excellente nouvelle pour toutes les secrétaires amoureuses du patron ». Car si la machine à écrire n’a pas vraiment libéré les femmes, certaines ont compris qu’elle pouvait mener loin à condition de s’en éloigner à temps.
