La science au Portugal à l’âge des grandes découvertes
Publié en février 2026. Par Michel André.
Ce sont des savants portugais qui ont adapté l’astrolabe à son usage en mer. On leur doit une bonne partie des découvertes scientifiques faites à l’âge des grandes expéditions. Une réalité parfois exagérée par les historiens portugais, mais largement ignorée des historiens des sciences anglo-saxons, qui tiennent le haut du pavé.
La Renaissance, les « grandes découvertes » et la révolution scientifique sont autant de moments clés de l’entrée de l’Europe occidentale dans la modernité. Respectivement définis par la naissance de l’humanisme, les premiers longs voyages d’exploration sur les océans et l’essor de la science expérimentale, ces épisodes historiques, avant d’impliquer l’ensemble du continent, se sont amorcés dans trois régions différentes : l’Italie pour l’humanisme, les pays du Nord, plus particulièrement l’Angleterre, pour la science expérimentale et, en ce qui concerne les grandes découvertes, la péninsule Ibérique. C’est sur les côtes espagnoles et portugaises que les premiers bateaux européens ont largué les amarres et hissé les voiles pour s’aventurer sur des mers inconnues.
Onésimo Teotónio Almeida est bien conscient des difficultés que suscite le terme de « découvertes », une bonne partie des territoires « découverts » étant en réalité habités : « L’Europe occidentale a découvert qu’il existait d’autres mondes au-delà d’elle-même ; ce furent des découvertes du point de vue européen. » Il sait aussi parfaitement que ces voyages d’exploration étaient avant tout des entreprises à finalité économique et commerciale, souvent animées par des ambitions de conquête territoriale. Dans O Século dos Prodígios, livre qui rassemble des textes publiés au cours des quatre dernières décennies, il n’entend pas étudier ces aspects. Son objectif est de montrer que l’âge des grandes expéditions fut aussi une période de découvertes scientifiques – qu’elles aient rendu ces voyages possibles ou en aient résulté – et que celles-ci furent en grande partie le fait de savants portugais.
Cette réalité n’est pas appréciée à sa juste mesure, déplore-t-il. Les historiens portugais ont souvent exagéré l’importance des grandes découvertes dans la naissance de la science moderne. À l’inverse, leurs confrères anglo-saxons l’ont généralement ignorée. Autant et même davantage qu’une histoire de la science portugaise durant cette période, le livre est donc une histoire critique de la perception dont cette histoire a fait l’objet. À côté des savants de l’époque, Almeida cite abondamment les historiens des sciences. Parmi les auteurs portugais coupables d’avoir surestimé le rôle joué par leurs compatriotes, il commente par exemple les vues de l’historien Joaquim Barradas de Carvalho.
Le régime d’António Salazar, sous lequel ce dernier a vécu, exaltait le passé impérial du Portugal, mais Carvalho était un militant communiste opposé à l’Estado Novo et ses idées trouvent leur origine ailleurs. Elles s’appuient sur les vues du philosophe marxiste français Louis Althusser. La science portugaise de cette époque, affirme-t-il, et elle seule, a opéré une véritable « coupure épistémologique », en opposant l’expérience à l’autorité comme source des connaissances et en encourageant la mathématisation du réel grâce à l’utilisation des chiffres arabes. La valeur de l’expérience, remarque Almeida, avait toutefois déjà été proclamée par des auteurs de la fin du Moyen Âge comme l’Anglais Roger Bacon. Et si l’introduction de la numérotation arabe, en même temps qu’elle facilitait le commerce, a eu un impact bénéfique considérable sur le travail scientifique, elle s’est produite en même temps partout en Europe, sans marquer de véritable rupture. À la vision dogmatique de Carvalho Almeida oppose celle d’autres historiens portugais qui ont mieux situé les travaux de leurs compatriotes dans le contexte de ce qui se passait ailleurs en Europe au même moment, ainsi que dans la continuité du progrès des connaissances de la fin du Moyen Âge à l’âge des Lumières.
Pour l’essentiel, la contribution des savants portugais du XVIe siècle est liée aux sciences et aux techniques de la navigation. Celles-ci se sont développées à la faveur des premières excursions maritimes dans l’Atlantique lancées à l’initiative du roi Henri le Navigateur et se sont considérablement perfectionnées dans le prolongement des grandes expéditions qui les ont suivies : celles de Diogo Cão, qui a découvert l’embouchure du fleuve Congo en 1482 ; Bartolomeu Dias, le premier à avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, en 1488 ; Vasco de Gama, qui a atteint les Indes en traversant l’océan Indien en 1498 ; Pedro Álvares Cabral, découvreur du Brésil en 1500 ; Afonso de Albuquerque, arrivé en Malaisie en 1511. Sans oublier Fernand de Magellan, Portugais entré au service de l’Espagne, qui après avoir contourné l’Amérique du Sud par le détroit qui porte à présent son nom, traversa le Pacifique et débarqua aux Philippines en 1521. Après sa mort dans une bataille avec des autochtones, un de ses officiers, Juan Sebastián Elcano, ramena un des bateaux de la flotte à Séville en contournant l’Afrique, réalisant, sans que cela ait jamais été le but du voyage, le premier tour du monde.
Les constructeurs portugais améliorèrent deux types de navires utilisés au Moyen Âge, la caravelle et la caraque. Aux savants, on doit notamment l’adaptation à son usage en mer de l’astrolabe, instrument de mesure de la hauteur du Soleil et des astres au-dessus de l’horizon permettant d’estimer l’heure et la latitude du lieu. Les cartographes ont établi de nombreux portulans, cartes marines conçues pour le cabotage à proximité des côtes. Comme la plupart des historiens, Almeida conteste l’existence d’une « École de Sagres » qui aurait été constituée par Henri le Navigateur après que ses troupes se furent emparées de Ceuta au Maroc. Il souligne par contre le rôle déterminant joué quelques années plus tard par quelques savants familiers des problèmes de la navigation, dont certains se connaissaient : Fernando Oliveira, cartographe et ingénieur naval ; João de Castro, réputé pour la rigueur et la précision de ses mesures hydrographiques et astronomiques et la découverte de perturbations locales du champ magnétique terrestre ; Pedro Nunes, mathématicien à qui on doit la définition de la trajectoire loxodromique sur une sphère, qui coupe tous les méridiens du globe terrestre sous le même angle et correspond à une route qu’on peut tenir sans changer de cap ; Garcia de Orta, médecin, herboriste et naturaliste, qui étudia à Goa et Bombay les propriétés des plantes médicinales ; et Duarte Pacheco Pereira, un des premiers Européens à avoir étudié scientifiquement les relations entre les marées et les phases de la Lune, auteur du livre de navigation Esmeraldo de Situ Orbis, un inventaire des connaissances de toute nature sur les terres découvertes par les Portugais qui ne sera publié qu’au XIXe siècle.
Tous ces hommes, souligne Almeida, défendaient une conception du savoir basée sur l’observation et l’expérimentation. Leurs travaux les plus théoriques étaient liés aux problèmes pratiques auxquels ils se trouvaient confrontés au cours de leurs voyages. Duarte Pacheco Pereira et João de Castro dialoguaient constamment avec les marins. Pedro Nunes lui-même, qui ne quitta jamais la péninsule Ibérique, était en contact étroit avec le monde de la navigation.
Lisbonne, à l’époque où ils exerçaient leurs talents, était un centre d’attraction pour toute l’Europe. Leurs travaux n’ont cependant jamais débouché sur de grandes percées théoriques comparables aux découvertes de Copernic, Kepler, Isaac Newton ou Robert Boyle. Inspirés par une vision de la connaissance qui renouait avec l’empirisme d’Aristote et de Galien et dont on trouve des échos chez le poète Camões et le philosophe Francisco Sanches, ils participaient toutefois de l’esprit qui allait s’exprimer pleinement dans la révolution scientifique du XVIIe siècle, dans une histoire faite de continuités autant que de discontinuités.
Pour quelles raisons l’historiographie ne leur accorde-t-elle pas plus de place ? À quelques exceptions près comme les Américains George Sarton et Daniel Boorstin, les historiens des sciences et de la connaissance anglo-saxons (A. C. Crombie, David Wootton, Anthony Grafton) n’ont pas fait grand cas de la science portugaise de l’époque des découvertes. Parmi ceux qui ont pris le mieux la mesure de ses richesses, Onésimo Téotonio Almeida mentionne un italien, Carlo Cipolla, un Hollandais, Reijer Hooykaas, et le Portugais Luís de Albuquerque. Le peu de familiarité de la majorité des historiens avec les sources originales dans une langue relativement peu connue, dit-il, et le fait que les quelques travaux sur le sujet ont été mal diffusés expliquent le manque de visibilité de cet épisode.
On peut aussi se demander pour quelle raison le dynamisme de l’activité scientifique au Portugal à l’âge des découvertes s’est interrompu au bout de quelques décennies. Comme les Espagnols, les penseurs portugais se sont interrogés sur le médiocre niveau de développement scientifique et technique de leur pays au XIXe siècle. De nombreuses causes ont été avancées, des effets tardifs de l’Inquisition à l’esprit de la Contre-Réforme en passant par la mentalité provinciale et l’exode des Juifs sommés de se convertir par le roi Manuel 1er. Dans un texte longuement commenté par Almeida, le philosophe Sant’Anna Dionísio invoque un mystérieux « caractère ibérique » fait d’un mélange de faible capacité de concentration, de goût pour le brio, de tendance au mysticisme et d’orgueil, dans des termes rappelant la manière dont, chacun dans son style, Miguel de Unamuno et José Ortega y Gasset décrivent le caractère hispanique.
Si des facteurs psychologiques et culturels ont pu jouer, les succès de la science appliquée au Portugal à l’époque des découvertes attestent en tous cas qu’ils n’exercèrent pas leurs effets tout au long de l’histoire du pays. Des éléments de nature économique et politique doivent être pris en compte pour expliquer les phases d’épanouissement et de déclin. En l’absence de déterminisme culturel, il n’y a pas de fatalité. Au début du livre, Almeida reconnaît d’ailleurs que les pages consacrées à l’analyse de Sant’Anna Dionísio, qu’il a écrites il y a 35 ans, ont aujourd’hui perdu de leur actualité, compte tenu de la vitalité de la recherche scientifique au Portugal au cours des dernières décennies.
