Le caïd lisait Sun Tzu et Clausewitz
Publié en juillet 2026. Par Carlos Schmerkin.
À en juger par le titre d’un article consacré au romancier colombien Mario Mendoza par le portail colombien Página10, le mot « bookstar » est passé dans le langage courant des Colombiens. C’est que Mendoza est devenu une vedette à l’égal des idoles de la pop. Il faut observer les files d’attente serpentant sur des centaines de mètres du salon du livre à Bogotá, la FILBo.
Après des livres où l’auteur s’était laissé tenter par des échappées ésotériques qui affaiblissaient la tension réaliste, La hora de los lobos renoue avec la prose sèche et directe qui avait fait la force de Satanás, publié en France par Asphalte (2018) et adapté au cinéma.
Né dans le barrio Marruecos, au sud de Bogotá, à l’ombre de la prison de la Picota, le personnage central, le caïd Bruno Guerrero, a perdu successivement ses parents, ses compagnes, ses proches. Ce chapelet de deuils forge en lui un nihilisme lucide, écrit le journaliste colombien Tirso Benavides sur Página10, « celui d’un homme qui a compris que la mort n’est pas une tragédie dans ces quartiers-là, mais un horizon familier ».
Ce qui distingue Guerrero des antihéros habituels du roman noir latino-américain, c’est d’abord son rapport au savoir. Il est un autodidacte vorace : Sun Tzu et Clausewitz côtoient les livres sur les arts martiaux. Il a compris que l’abîme qui sépare les élites des classes populaires est de nature épistémique. La connaissance est une arme et il entend ne concéder aucun avantage sur ce terrain. Autre caractéristique : il délaisse la liquidation physique pour la destruction de la réputation : pièges sophistiqués, compromissions mises en scène, preuves diffusées sur les réseaux sociaux. À l'ère de la post-vérité, la mort sociale vaut bien la mort réelle.
En prison, Bruno a noué une alliance intellectuelle autant que criminelle avec un grand nom du narcotrafic, et c’est ensemble qu’ils orchestrent une évasion réglée au millimètre. Cette séquence, l’une des plus réussies du roman, illustre ce que Mendoza fait de mieux : montrer comment la violence peut être organisée comme une entreprise rationnelle.
La fiction tient ici lieu de journalisme d’investigation, écrit Benavides : « Mendoza cartographie un narco-État continental : les manifestations d’un système transnational cohérent. »
