Le Monde, le roman d’un procès
Publié en août 2010. Par Olivier Bomsel.
Dans un article de Juin 2000* de la New York Review of Books, Robert Darnton pose les jalons de ce qui deviendra son Diable dans un bénitier**, un essai saisissant sur la fonction des libelles dans l’essor des médias en France, y compris durant la Révolution Française. Comparant le Paris du XVIIIe siècle à l’Internet des années 2000, il s’interroge sur ce que sont les news, les nouvelles nourrissant ce que nous nommons l’actualité. « What is news ? Most of us would reply that news is what we read in newspapers or see and hear on news broadcasts. If we considered the question further, however, we probably would agree that news is not what happened —yesterday, or last week— but rather stories about what happened ». Les news sont des histoires, des récits à propos de ce qui s’est récemment passé.
La publication par Le Monde d’un feuilleton de 17 épisodes sur le procès annoncé de Jacques Chirac — la chronique d’un fait institutionnel à venir — met cette définition en abîme. Jacques Chirac, le roman d’un procès est un récit rédigé dans un style de compte-rendu, mettant en scène les acteurs officiels du pouvoir et leurs collaborateurs directs, l’institution présidentielle confrontée, en son palais, à celle de la justice. Le roman est signé d’un prête-nom, Cassiopée, et publié quotidiennement pendant près de trois semaines par le plus référent des quotidiens français.
Son habileté est de couper, de coudre, d’ajuster des personnages réels, décrits dans leur expression, leur parcours, leur environnement avec une précision horlogère, sur un patron de fiction à laquelle le poids de l’institution judiciaire donne une très forte plausibilité. Charge au lecteur d’y démêler le vrai du faux : l’effet de sens ne naît pas de la certitude des faits, mais du caractère suggéré des personnages en situation.
A ce jour, aucune protestation officielle — aussi bien des personnes que des institutions —, aucune plainte en diffamation ne semble avoir été déposée. Ainsi donc, la publication par le plus respecté des quotidiens d’information d’une fiction assumée mettant en scène des acteurs politiques et institutionnels réels, trouve-t-elle en France sa légitimité.
On n’a pas fini de parler de cette affaire qui apparaît déjà comme une formidable innovation éditoriale. On ne manquera pas notamment, si les protagonistes survivent, de comparer le procès réel, l’attitude de ses acteurs, la chronique qu’en tiendra la presse, avec leur séduisante anticipation.
Robert Darnton, dans son article de la NYRB, démontre comment, en l’absence de journaux autorisés, les ragots, les libelles et les chansons populaires véhiculaient à Paris, sous le règne finissant de Louis XV, les nouvelles de la Cour et l’image très dégradée d’institutions impuissantes à se réformer. Sans épuiser toutes les significations du Roman d’un procès, on peut soutenir que la diffusion mondiale, instantanée, y compris par la rumeur, les fuites et ragots de toutes sortes, des nouvelles sur Internet relance plus que jamais la fonction narrative — et, quoi qu’on dise, fictionnelle — des médias et crée, dans ce domaine, une émulation positive.
Car mieux vaut, pour l’édification de l’opinion et la réflexion politique qu’elle suscite, une fiction assassine assumée par un label identifié à la qualité de son journalisme que le clabaudage infamant et terroriste de sources anonymes. Plus que jamais, la fonction éditoriale de la presse, le rôle fondamental du « Qui parle » au sens de qui cautionne, qui agrège, qui prescrit, va façonner la forme des récits d’actualité et notre plaisir inépuisable d’y goûter.
* Robert Darnton, « Paris, the early Internet », The New York Review of Books, 29 June 2000.
** Robert Darnton, Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650 - 1800, Nrf Essais, Gallimard, 2010.