Le private equity, ce n’est pas du bidon

On a trouvé (l’un des grands) coupables de nos misères économiques et sociales. Un coupable caché au grand jour, rompu au camouflage au point d’être quasi invisible du grand public : le PE (Private Equity, concept d’essence anglo-saxonne pour lequel le français ne dispose que d’obscures circonlocutions, « capital-investissement privé » par exemple). Des financiers avertis – « fonds souverains » d’États prospères et bien gérés comme la Norvège, universités, fonds de pension, familles riches… – qui veulent maximiser leurs profits au prix d’une certaine prise de risque confient une partie de leur bas de laine à des gestionnaires spécialisés en PE. Ceux-ci achètent à leur tour, et bien sûr au meilleur prix, des actifs industriels, immobiliers ou autres laissés sur le bas-côté pour toutes sortes de raisons macro ou micro-économiques, pour les réhabiliter ou les remettre sur pied avec des traitements managériaux de choc, puis les revendre aussitôt que se profile une appétissante plus-value. Et tant pis pour les dégâts collatéraux chez les employés, locataires, créanciers, clients, patients, etc… Cabinets dentaires qui forcent sur la prothèse, ophtalmos avides de vous opérer, locataires pressurés ou expulsés ou laissés à l’abandon, maisons de retraite où les vieillards sont traités comme des ATM, petites boîtes restructurées à la hache… L’ouvrage d’Hettie O’Brien, une journaliste du quotidien britannique (de gauche) The Guardian, regorge de tels exemples. Comme, au Danemark, celui d’un ex-agriculteur, Nils Jansson, devenu investisseur immobilier. Recruté (après une première faillite) par le fonds de PE américain Blackstone (N° 1 mondial), Jansson entreprend alors d’acheter au plus bas prix tous les logements décatis de Copenhague sur lesquels il peut mettre la main. Un coup de peinture, une nouvelle cuisine, une salle de bain retapée – et zou ! Les investisseurs se frottent les mains – les locataires moins : leurs loyers vont monter en flèche tandis que les prestations dues par les propriétaires tombent en chute libre. Pour cette histoire-là cependant, les victimes ont su organiser une bronca très médiatisée et contraindre Blackstone à rentrer dans les clous. Une fois n’est pas coutume.


Car le PE est en effet un jeu à somme nulle : s’il y a des gagnants, c’est qu’il y a des perdants. Les premiers sont les gros fonds d’investissement comme Blackstone qui gère 1,1 trillion de dollars d’actifs, soit deux fois le PIB du Danemark. Cachés derrière des cascades de sociétés inconnues au bataillon, ces fonds de PE « détiennent à l’insu du public beaucoup des endroits où les gens vivent, travaillent, passent leur vieillesse et meurent » et contrôlent des pans entiers des économies (10 % de celle de l’Angleterre, par exemple). N’étant généralement pas cotés en bourse, ils n’ont pas à divulguer d’informations financières. Au diable la transparence, cette protection pour les ploucs !


Les perdants, eux, se retrouvent exploités, restructurés, expulsés ou carrément plumés sans nécessairement comprendre par qui et pourquoi – sauf s’ils lisent ce livre. Pire, ils feraient presque figure de victimes sacrificielles voire de coupables, car le PE n’hésite pas à se targuer d’exercer une mission salvatrice, schumpétérienne, en épurant les économies encombrées de poids morts qui nuisent à la prospérité générale et entravent le progrès. « Les actionnaires ne savent pas comment marche le business, les gouvernements en savent encore moins, et la bourse guère davantage. Il n’y a, en pratique, que les gens du PE qui s’y connaissent vraiment », ironise Hettie O’Brien.


Mais si ces virtuoses financiers ont pu depuis les années 1980 se positionner « au sommet de la chaîne alimentaire dans la jungle capitaliste » dont ils lubrifieraient les rouages, ce n’est pas seulement grâce à leur style de management certes un peu brutal mais dynamique et ultra compétent ; c’est aussi parce qu’ils bénéficient de grands complices : les États, trop contents de se débarrasser d’actifs impossibles à gérer (aciéries en déréliction, logements sociaux délabrés, etc.) dont la vente volontiers bradée génère à court terme un cash bienvenu – et souvent des problèmes plus tard. 


Cette alliance objective mais discrète – cash rapide contre opportunités d’investissement – va même encore plus loin. Les États ferment en effet les yeux sur les pratiques des fonds de PE, qui d’ailleurs réservent le meilleur accueil aux politiciens contraints de se reconvertir (cf. François Fillon). La plus toxique de ces pratiques est le recours au « levier financier » – plus précisément le LBO (Leveraged Buy-Out) –, c’est-à-dire acheter « la cible » à l’aide d’un maximum de dette, ce qui permet mathématiquement, en réduisant la part de capital investi, d’augmenter la rentabilité d’une opération réussie. Mieux encore, le LBO n’entraîne guère de risque financier. Si l’affaire rate, comme souvent, les investisseurs vont certes faire une croix sur les plus-values escomptées – mais c’est tout. Ce ne sont en effet pas eux qui vont devoir rembourser les emprunts d’acquisition mais les sociétés acquises, auxquelles cette dette a été prestement transférée (« push down »). D’où redoublement sur leur management (et leurs employés) de la pression pour produire des résultats suffisants, quitte à restructurer et re-restructurer. En cas de faillite, les dindons de la farce seront encore le personnel, la clientèle, les créanciers (y compris bancaires) et… les contribuables, toujours plus ou moins contraints de ramasser les morceaux. La dette, rappelle l’autrice, est en effet un « concept moral ambigu ». Si elle a permis le développement de la société de consommation, elle demeure pour les particuliers – et en principe pour les gouvernements – une source d’angoisse. Mais pas pour les riches « qui peuvent emprunter un max et même se débrouiller pour que ce soit les autres qui remboursent » ! 


Dans ces conditions, comment s’étonner de la croissance spectaculaire mais toxique depuis les années 1980 du secteur PE et des quelque 25 000 opérateurs qu’il nourrit très généreusement, par la grâce de la fameuse tarification « 2 & 20 » (2 % de rémunération annuelle pour les gestionnaires des fonds investis et 20 % de l’éventuelle plus-value) ? Camouflés derrière des myriades de sociétés inconnues au bataillon, les fonds de PE contrôlent désormais des pans entiers des économies occidentales – 10 % de l’économie anglaise, par exemple. Les employés de ces fonds peuvent donc espérer devenir millionnaires, et leurs patrons multimilliardaires, comme le co-fondateur de Blackstone, Stephen A. Schwarzman, plus grand donateur de l’université d’Oxford depuis la Renaissance. 


Mais les beaux jours ne sont pas éternels. Par les temps qui courent, les opportunités de (bons) investissements se font plus rares, l’oxygène fourni par les bas taux d’intérêt commence lui aussi à se raréfier, et les banques depuis la crise de 2008 sont devenues paranoïaques. Nuage supplémentaire, le PE est désormais dans le collimateur idéologique. Beaucoup d’économistes le perçoivent en effet comme un « mécanisme qui affaiblit le gouvernement, augmente le gouffre entre les pauvres et les riches et génère de l’instabilité politique ». Mais dans l’Amérique trumpiste, pour le PE le soleil brille comme jamais. N’est-ce pas « l’expression suprême du capitalisme occidental moderne », le grand moyen de devenir riche tout en malmenant les attitudes bureaucratiques et anti-business ? 

LE LIVRE
LE LIVRE

The Asset Class: How Private Equity Turned Capitalism Against Itself de Hettie O’Brien, Weidenfeld & Nicolson, 2026

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