Les dollars avant le dollar
Publié en mai 2026. Par Michel André.
Le dollar n’est que la dernière en date d’une série de monnaies internationales qui ont dominé le monde des affaires depuis la ligue de Délos, au Ve siècle avant notre ère. Au vu de cette histoire à répétition, l’annonce de sa mort prochaine paraît prématurée.
Aujourd’hui, 90 % des transactions financières dans le monde s’effectuent en dollars et approximativement la moitié des opérations commerciales sont facturées dans cette monnaie. Le dollar représente aussi 57 % du total des réserves financières des banques. Sa domination est écrasante. L’explosion de la dette publique des États-Unis, le creusement de son déficit commercial avec le reste du monde, la réduction de la part du pays dans le PIB mondial relancent toutefois les interrogations au sujet de l’avenir de sa monnaie. Les orientations du gouvernement actuel en matière économique et de politique internationale ne font que les exacerber.
Le dollar va-t-il longtemps continuer à exercer à l’échelle planétaire la triple fonction de moyen d’échange, de réserve de valeur et d’unité de compte ? L’histoire, montre Barry Eichengreen, peut jeter sur cette question une lumière intéressante. Le dollar n’est en effet que la dernière en date des monnaies internationales. D’autres l’ont été avant lui. Montrer comment elles ont acquis ce statut, l’ont conservé et ont fini par le perdre est éclairant. C’est ce que fait Eichengreen dans Money Beyond Borders, en se concentrant sur l’Occident.
L’histoire des monnaies globales est liée à celle des empires commerciaux et militaires. Dans l’Antiquité, des monnaies grecques circulaient dans les régions avec lesquelles commerçaient les cités-États du Péloponnèse, de l’Attique et de la mer Égée, certaines très éloignées comme l’Égypte, le Levant et la Mésopotamie. La création, par Athènes, de la ligue de Délos entraîna l’adoption par tous ses membres de la monnaie athénienne, plus particulièrement le tétradrachme dont Athènes rendit l’usage obligatoire. Plus tard, Alexandre le Grand fit frapper une monnaie à son effigie qui se répandit rapidement dans tout son immense empire, sans qu’on sache exactement si c’est parce que son usage fut imposé ou parce que les commerçants préféraient y recourir en raison de son uniformité et de sa valeur garantie.
Rome resta longtemps un État sans monnaie officielle. Le denier, qui était au départ une simple unité de compte, n’acquit ce statut qu’en 213 av. J.-C., au moment où démarrait l’expansion romaine. Les deniers servaient notamment à payer les soldats des troupes. Ils se diffusèrent avec eux, remplaçant peu à peu les monnaies des pays conquis. Les échanges entre la capitale et ces régions intensifièrent l’usage du denier. Sa circulation s’étendait au-delà du territoire de l’Empire, dans des régions éloignées avec lesquelles Rome commerçait : on en a retrouvé la trace à Ceylan et en Chine. La dépréciation en partie volontaire de la monnaie romaine durant les derniers siècles de l’Empire contribua sans doute en partie à sa chute.
Établi dans l’Empire romain d’Orient pour remplacer l’aureus des derniers siècles de Rome, le solidus d’or fut utilisé pour le commerce durant sept siècles dans une aire immense qui allait des îles britanniques aux Indes. Il bénéficiait de la localisation de Byzance à l’intersection des mondes latin, slave et asiatique, mais aussi, souligne Eichengreen, de la réputation de rigueur budgétaire des dirigeants byzantins. Dans son rôle de monnaie internationale, il était en concurrence avec le dinar du califat des Omeyyades. Progressivement, il perdit son prestige en raison d’une mauvaise gestion budgétaire, du manque d’investissement dans les infrastructures et de la cupidité des élites dirigeantes.
Si le solidus fut « le dollar du Moyen Âge », le florin florentin fut « le billet vert de la Renaissance ». Comme les monnaies qui l’avaient précédé dans ce rôle, il devait son statut de monnaie internationale à sa stabilité. Sa caractéristique la plus remarquable est qu’avec lui Florence créa la banque moderne, plus particulièrement la banque internationale. En développant et systématisant la technique de comptabilité en partie double mise au point par les Vénitiens, et la formule de la lettre de change utilisée par les marchands arabes, les Florentins inventèrent les formes modernes de paiement, de crédit et d’économie financière : « Le florin marque la transition entre le monde antique et médiéval [de la monnaie physique] et le monde moderne où domine la monnaie bancaire. »
Son rôle s’est développé à partir du négoce de la laine, que les commerçants organisés en compagnies pratiquaient à l’échelle de l’Europe. Un réseau de banques au départ local s’internationalisa peu à peu. Initialement utilisée pour des opérations commerciales, la lettre de change fut employée pour des transactions financières déguisées en achats de marchandises pour contourner l’interdiction religieuse de l’usure. Les banquiers florentins se mirent à prêter aux rois et aux princes les sommes dont ceux-ci avaient besoin, notamment pour leurs aventures militaires. Le règne du florin prit fin en liaison avec le déclin de Florence, dû en partie à l’adoption, par les pays d’Europe du Nord, des techniques de fabrication de textiles et des procédés financiers qui avaient fait le succès de la petite cité-État italienne.
Avec le peso ou « dollar espagnol » d’argent massif apparaît la première monnaie véritablement mondiale, puisqu’elle circulait sur tous les océans du globe. Sa création est liée à la découverte du Nouveau Monde et à l’exploitation de ses mines d’argent, notamment celles de Potosi dans les Andes boliviennes. Les deux tiers de l’argent des mines d’Amérique du Sud étaient transformés en pièces de monnaie, dont 90 % sous la forme de « pièces de huit », la célèbre pièce d’une valeur de huit réaux. Ces pièces étaient exportées partout dans le monde. La plus grande partie de l’argent importé en Chine durant quatre siècles après 1500 le fut sous cette forme. En forgeant des liens entre quatre continents, le peso contribua substantiellement à la première mondialisation. L’Empire espagnol commença à décliner au XVIe siècle, mais le peso survécut 200 ans avant de disparaître de la scène mondiale.
Son successeur fut le florin néerlandais, qui acquit sa stature en association avec l’essor de l’empire commercial des Pays-Bas, dont la célèbre Compagnie néerlandaise des Indes orientales fut le moteur. Le développement de la finance suivant traditionnellement celui du commerce, Amsterdam devint le premier centre financier du monde. En introduisant une formule de récépissés pour des dépôts de monnaies de tous les pays du monde, négociables et utilisables pour le règlement de dettes, la Banque d’Amsterdam jeta les bases de la monnaie fiduciaire. Elle intervenait sur le marché pour garantir la liquidité et la stabilité des dépôts : « La Banque d’Amsterdam était moins qu’une banque centrale, elle n’émettait pas de monnaie [...] ni n’agissait comme prêteur en dernier ressort. Mais en fournissant de manière sûre des liquidités, elle soutenait les opérations d’un marché des capitaux à même de financer un volume massif de transactions internationales à travers le monde entier. »
Confrontée, à partir de la fin du XVIIIe siècle, à la concurrence croissante de la France et de l’Angleterre, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales vit sa puissance s’éroder. Amsterdam perdit son statut de première place financière du monde et le florin néerlandais son rayonnement international, au profit, respectivement, de Londres et de la livre sterling.
Capitale du pays de la révolution industrielle et d’un empire commercial et militaire, Londres était bien placée pour devenir le centre financier du monde. Tout au long du XIXe siècle, la ville ne cessa d’attirer des banquiers et des entrepreneurs venus d’ailleurs, plus particulièrement d’Europe centrale. Un réseau grandissant d’institutions s’y développa : banques d’investissement, sociétés d’assurance, succursales de banques étrangères. Le marché du crédit, à l’origine national et obligatoirement lié à des transactions commerciales, s’internationalisa et se diversifia. Les banques anglaises exigeaient que les lettres de change acceptées soient libellées en livres sterling. Les importateurs et exportateurs étaient incités à maintenir des dépôts dans cette monnaie. Leurs revenus étaient payés en livres, et c’est en livres qu’ils empruntaient.
Le règne de la livre ne résista pas aux deux guerres mondiales et à l’effondrement de l’Empire britannique. Avec l’essor de la puissance économique, industrielle, financière et militaire des États-Unis, le dollar prit le relais. Barry Eichengreen rappelle les grandes étapes de son histoire, à laquelle il a consacré plusieurs livres : la création de la Réserve fédérale (Fed) en 1913 ; la conférence de Bretton Woods de 1944, qui fit du dollar le pivot du système international en arrimant sa valeur à celle de l’or et en fixant celle des autres monnaies par rapport à la sienne ; l’abandon, à l’initiative de Richard Nixon, de la convertibilité du dollar en or et la naissance du système de changes flottants ; la crise pétrolière de 1973, l’inflation qui s’ensuivit et la politique monétaire restrictive du président de la Fed Paul Volcker, qui permit de la juguler au prix d’une récession mondiale ; la manière dont ses successeurs, Alan Greenspan et Ben Bernanke, réussirent à maintenir la domination du dollar dans un environnement changeant marqué notamment par la création de l’euro et la montée en puissance de la Chine.
Si le dollar n’a jamais été menacé, c’est surtout parce qu’il n’avait pas de rival crédible. Sur ce plan, affirme Eichengreen, la situation n’a guère changé. En l’absence, en Europe, d’un marché intégré des capitaux, d’une capacité d’endettement commune suffisante, d’une trésorerie unique et d’une politique étrangère et de défense commune, l’euro ne peut prétendre se substituer au dollar. Même s’il est de plus en plus utilisé pour des transactions internationales, le renminbi chinois ne représente aujourd’hui que 2 % du commerce transfrontalier. Il continue à faire l’objet d’un contrôle des changes et la nature du régime politique prive la banque centrale de la Chine de toute autonomie par rapport à l’État.
Les plates-formes alternatives de paiement électronique ne peuvent concurrencer le dollar qu’à la marge et le peu d’usage fait aujourd’hui des « droits de tirage spéciaux » du FMI augure mal du succès du « panier de monnaies » envisagé par le Brésil, l’Inde, la Chine et d’autres grands pays du Sud. Un système d’échange entre monnaies numériques directement émises par les banques centrales telle que celle activement promue par la Chine permettrait d’éviter le passage par le dollar pour les transactions internationales, mais soulève des problèmes techniques et politiques. Les cryptomonnaies classiques sont bien trop volatiles pour jouer le rôle de monnaie mondiale. Quant aux cryptomonnaies stables, indexées sur une monnaie nationale, 99 % d’entre elles le sont sur le dollar, et leur utilisation à grande échelle ne pourrait donc que renforcer celui-ci.
Barry Eichengreen n’en termine pas moins son livre par un avertissement. La principale leçon de l’histoire des monnaies mondiales, souligne-t-il, est que pour qu’une monnaie nationale joue ce rôle, un certain nombre de conditions doivent être réunies : une grande stabilité de cette monnaie, une économie dynamique et saine, un marché des capitaux profond et liquide, des institutions politiques et financières solides, une force de défense dissuasive, un réseau de partenaires internationaux liés par des rapports de confiance mutuelle. Si, pour des raisons à la fois économiques et politiques (une dépréciation excessive de la monnaie américaine, une inflation hors contrôle, un usage massif des sanctions économiques par le gouvernement des États-Unis, une politique de taxation trop agressive, la perte d’indépendance de la Réserve fédérale), une érosion massive de la confiance dans le dollar venait à se produire au niveau mondial, en l’absence d’alternative à même de remplir le vide, elle pourrait entraîner une crise financière et économique d’ampleur exceptionnelle.
