Les vrais-faux bains de sang de la comtesse
Publié en mars 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
La comtesse hongroise Erzsebet Bàthory détient un double record. Celui, semble-t-il, de la serial killeuse la plus prolifique à ce jour, avec 650 jeunes victimes à son actif, au début du XVIIe siècle. Et aussi celui de la fake news la plus pérenne, puisque ces allégations courent toujours bien que, dans un livre tout juste publié, l’autrice américaine Shelley Puhak démontre leur extravagance en exposant les motivations qui les ont suscitées. « L’aristocrate monstrueuse, les tortures sophistiquées, le continuel sacrifice d’innocentes dans une vaine tentative pour conserver sa beauté : Puhak suggère que, pour l’essentiel du moins, il faut considérer tout cela comme le fruit d’une campagne agressive de désinformation », résume Jennifer Szalai dans le New York Times. Car Erzsebet est en effet supposée avoir torturé puis tué 650 jeunes vierges, et même parfois consommé leurs morceaux choisis tout en récupérant leur sang pour s’offrir au sens propre des bains de sang pur et régénérateur…
Or toute cette histoire aurait été montée de toutes pièces pour éliminer Erzsebet, la femme la plus riche et la plus puissante de Hongrie, à la fois par sa naissance au sommet du clan dominant de la Transylvanie et par son mariage avec l’hyper prestigieux comte Nádasdy, grand héros de la lutte contre les Ottomans. À cette époque, la Hongrie était un bouillonnant goulash fortement dosé en paprika où s’affrontaient non seulement l’empereur Habsbourg régnant sur la Hongrie royale, à l’ouest, et les indépendantistes de Transylvanie, au nord-est, mais aussi les catholiques pro-Habsbourg et les protestants, lesquels se déchiraient entre luthériens et calvinistes. Or autour de la comtesse, devenue veuve en 1604, les ennemis grouillaient. Ses allégeances politiques compliquées voire contradictoires la rendaient suspecte aux yeux de tous, impériaux comme nationalistes. Ses allégeances religieuses inquiétaient tout autant, aussi bien les Habsbourg catholiques et prosélytes que les luthériens qui voyaient en elle une crypto-calviniste et une menace pour leurs privilèges lucratifs. Enfin, tout le monde en voulait à ses immenses richesses – ses voisins, le clergé, les membres de sa famille, et surtout l’empereur qui guignait à la fois les vastes territoires de la veuve, stratégiquement situés, ainsi que ses florins, car il lui devait par ailleurs beaucoup d’argent. Voilà pour les motifs.
Quant aux moyens utilisés pour se débarrasser de l’encombrante mais puissante comtesse, très bien protégée militairement, pourquoi ne pas utiliser les rancœurs des uns et des autres et recueillir suffisamment d’allégations pour l’envoyer au bûcher ? Comme toujours dans ces cas-là, on prend appui sur des faits avérés mais ambigus. Or Erzsebet, qui était plutôt progressiste, avait fondé dans un de ses nombreux châteaux un « gynaeceum » : une école pour filles de la bonne société, qu’il était facile de présenter comme un vivier de très jeunes vierges à sacrifier. D’autant plus que non seulement les élèves mouraient comme des mouches – rien d’étonnant à cette époque de peste, de typhus et de froid intense – mais elles étaient volontiers enterrées à la mode calviniste, c’est-à-dire sans rite funéraire, comme à la sauvette. Par ailleurs, dans un méritoire élan de modernisme, Erzsebet employait aussi des soigneuses, des médecins femmes qui faisaient une choquante concurrence au corps médical exclusivement masculin. Et bien entendu les soins musclés que ces dames pratiquaient étaient facilement assimilables à des tortures. Les jeunes filles malades étaient en effet fouettées avec des orties (pour les rhumatismes) ou recouvertes de ventouses qui aspiraient les humeurs mais laissaient des ecchymoses spectaculaires sur leurs corps nus, ou encore charcutées voire amputées à vif pour enrayer la gangrène. Les familles étaient en plus tenues à l’écart de leurs filles (protection anti-contagion ?). Enfin la comtesse était bel et bien adepte de longs bains – mais d’herbes médicinales, pas de sang ; et non pas dans le but de conserver sa beauté mais pour soigner une maladie chronique.
Quant à l’instruction judiciaire, indispensable pour envoyer une personne de si haut rang à la mort, elle eut tout d’une pantalonnade, comme le démontre Shelley Puhak. Les enquêteurs étaient des ennemis acharnés d’Erzsebet, notamment des membres du clergé luthérien ou encore un parent qui guignait ses biens. Les témoins, essentiellement des servantes, avaient avoué tout ce que l’on voulait sous la torture puis avaient été prestement brûlées avant qu’elles ne puissent se rétracter. Les archives très nombreuses et exactes (la justice hongroise étant scrupuleuse) montrent aussi d’immenses divergences dans les témoignages, qui furent en réalité peu nombreux, généralement peu crédibles ni précis, contradictoires, et le plus souvent incompréhensibles et mal traduits. D’ailleurs Erzsebet, elle aussi très procédurière, n’eut jamais droit au procès en règle et au grand jour qu’elle réclamait avec acharnement. Comme elle s’était auparavant habilement défaite au profit de ses trois enfants de tous ses biens si goulûment convoités, elle ne fut pas condamnée à mort, au grand dépit de l’empereur, mais à une sorte d’arrêt domiciliaire plutôt confortable dans l’un de ses nombreux châteaux. Elle y survécut moins de quatre ans.
Mais ensuite la légende se développa d’autant plus puissamment que l’Europe était alors en proie à une effervescence anti-sorcières qui conduirait des centaines de femmes au bûcher. Au XVIIIe siècle, le mythe de la comtesse sanglante fut repris par un jésuite qui voulait promouvoir le pittoresque des mœurs magyares pour un guide touristique sur la Hongrie ! On y aggloméra peu à peu d’autres légendes locales, tout aussi glauques (Vlad l’Empaleur, Dracula le Vampire…), pour attirer dans les Carpates les amateurs de sensations fortes.
On ose espérer que ce livre ne portera pas un préjudice fatal à ce business toujours aussi juteux. Ni aux amateurs de fake news, toujours persuadés que les élites mondiales sont avides de jeune sang pur et régénérateur.
