L’insaisissable identité du Portugal
Publié en avril 2026. Par Michel André.
Réduit à un petit rectangle excentré de la péninsule Ibérique, le Portugal est de ces nations privées de leur empire qui s’interrogent sur leur identité. Plongée dans la mythologie de la saudade.
Les peuples qui s’interrogent le plus sur leur identité sont souvent ceux des petites nations ou des nations qui furent grandes et ont cessé de l’être, typiquement les anciens empires. Il y a neuf ans, dans un livre intitulé A obsessão da Portugalidade, Onésimo Teotónio Almeida attirait l’attention sur la marée de livres et de travaux sur l’identité nationale, la culture et la littérature portugaises et l’avenir du Portugal parus au cours des années immédiatement postérieures à la « révolution des œillets » du 25 avril 1974 qui a mis fin au régime dictatorial d’António Salazar. Il rapprochait cette floraison du bouillonnement d’idées produites en Espagne à la fin du XIXe siècle par le groupe d’écrivains et d’intellectuels baptisé la « génération de 1898 », tourmenté par le destin de leur pays dans un contexte historique similaire : la perte de ses colonies. Trois quarts de siècle après, le Portugal, amputé de ses territoires africains, réduit à un petit rectangle découpé dans la péninsule Ibérique, doublement excentré par rapport au reste de l’Europe, se posait des questions sur son présent et ce qui, dans son passé, contraignait son avenir.
Ces interrogations ne sont pas nouvelles. Au XIXe siècle, deux courants d’idées auxquels on peut respectivement attacher les noms des romanciers Eça de Queiroz et Camilo Castelo Branco s’affrontaient déjà à ce propos. Ils rassemblaient, d’un côté des intellectuels critiquant la société portugaise, qu’ils qualifiaient d’archaïque et souhaitaient engager sur la voie de la modernité ; de l’autre, les défenseurs de la tradition et des valeurs qui lui sont liées. Au début du XXe siècle, ce second courant s’est prolongé dans le « saudosismo » de Teixeira de Pascoaes, mouvement nationaliste à composante messianique exaltant l’âme éternelle portugaise telle qu’elle s’exprime dans le sentiment de saudade. Parallèlement aux travaux d’anthropologues et de sociologues très méfiants à l’égard de concepts comme celui de « caractère national », les philosophes Eduardo Lourenço et José Gil ont développé de leur côté une approche complexe de la question de l’identité portugaise inspirée par leur réflexion sur l’œuvre de Fernando Pessoa.
Onésimo Teotónio Almeida s’intéresse à la place que ce sujet occupe dans la littérature et la culture du pays. Dans Dialogos lusitanos, qui rassemble une série de textes récents, il poursuit la réflexion entamée dans A obsessão da Portugalidade. Il revient par exemple sur la question de la langue portugaise. Almeida ne fait pas partie de ceux qui interprètent de façon maximaliste la théorie du langage selon laquelle chaque langue exprime une vision du monde irréductible et détermine rigidement la pensée et la sensibilité de ceux qui la parlent. Le terme saudade, faisait-il remarquer dans son livre précédent, n’est peut-être pas rigoureusement traduisible, mais on peut facilement lui trouver des équivalents dans toutes les langues, dont les locuteurs ne sont nullement incapables d’éprouver le sentiment qu’il désigne. Les marins anglais, espagnols et hollandais ne ressentaient pas moins la nostalgie de leur pays. Si le terme a acquis une telle charge en portugais, c’est du fait d’un choix culturel renforcé par l’usage. La beauté sonore du mot saudade, léger, doux, caressant, explique son emploi privilégié par les poètes. Mais le vocable n’enferme en lui-même rien de mystérieux, de magique ou d’inconcevable dans une autre langue.
Dans Diálogos Lusitanos, Almeida s’en prend au manque de clarté et de simplicité dont souffre souvent l’emploi de la langue portugaise : « La littérature portugaise ploie sous divers fardeaux, dont beaucoup découlent des dérives engendrées par la mentalité baroque. Notre tradition culturelle, nourrie pendant des siècles par l’habitude d’éviter le discours conflictuel, a conduit à l’institutionnalisation d’un langage fleuri, lourd, excessivement ornementé, indirect et oblique. Les décennies du salazarisme, durant lesquelles prévalait la crainte d’exprimer certaines idées, ont également favorisé l’essor d’un discours alambiqué, rempli de circonlocutions et obscurcissant la pensée. »
Il s’interroge sur la notion de « canon » et le rayonnement des écrivains portugais au niveau international. Dans son Western Canon, le critique américain Harold Bloom mentionne huit auteurs portugais, dont Camões, Eça de Queiroz, Fernando Pessoa, José Saramago et Jorge de Sena. Almeida déplore l’absence d’António Lobo Antunes. Il aurait également pu mentionner parmi les oubliés du XXe siècle Miguel Torga, Agustina Bessa-Luis et Herberto Helder et, pour le XIXe, Camilo Castelo Branco. La disponibilité plus ou moins grande des traductions des œuvres, observe-t-il, explique en partie le choix qui a été fait.
Au cœur du livre, plusieurs chapitres sont consacrés à deux auteurs dont les noms sont intimement liés à la problématique de l’identité portugaise. Le premier est Fernando Pessoa, devenu aujourd’hui l’écrivain emblématique du pays. Pessoa, souligne Almeida, réunit en sa personne deux tempéraments, l’un inspiré et visionnaire, l’autre sombre et nostalgique. Le premier s’exprime dans Mensagem, le seul de ses livres qui a été publié de son vivant, un ensemble de poèmes d’un ton mystique exaltant la gloire passée du Portugal, déplorant sa décadence, plaidant pour sa régénération et prophétisant sa renaissance. La vision sombre et douloureuse de la vie de Pessoa imprègne l’ouvrage posthume Le Livre de l’intranquillité, censément écrit par Bernardo Soares qu’il appelait un « semi-hétéronyme », parce qu’à l’opposé des « hétéronymes » sous les noms desquels il écrivait parfois, dotés d’une personnalité très différente de la sienne, il avait mis dans ce personnage fictif beaucoup de lui-même. Soares est « une figure flegmatique, réservée, cynique, ascétique, cérébrale, pessimiste, déprimée, accablée par l’ennui, solitaire, éteinte et désintéressée par la vie et la vie sociale, aboulique, un être fragmenté, quasiment en mille morceaux, paradoxal, sans Dieu, pour qui rien dans l’existence n’a de sens ». Tout ce qu’il y a de vie en lui s’est réfugié dans « une écriture brillante, créative, limpide, cristalline, concise, simple et élégante […] capable de déchaîner le tourbillon d’émotions qui […] agitent son monde intérieur apparemment réduit à la froide raison ».
La beauté et la profondeur de ce livre n’en font pas pour autant une lecture très tonique. Ayant eu l’occasion de présenter l’ouvrage à un groupe de médecins de New York, Almeida entendit ceux-ci lui demander : « Que faisons-nous ? Allons-nous recommander ce livre à nos patients ? Ils veulent des remèdes et la guérison, pas s’entendre dire que la vie ne vaut pas la peine. » Il le reconnaît donc : Le Livre de l’intranquillité est un ouvrage qu’il convient de lire quand on est en paix avec la vie et en situation d’apprécier le monde de Bernardo Soares d’un point de vue intellectuel et esthétique. Ce n’est pas un livre à conseiller aux personnes qui se trouvent dans l’état d’esprit de son auteur supposé.
Cette réflexion lui fut inspirée par un des penseurs qui ont le plus contribué à lier l’œuvre de Pessoa à la question de l’identité portugaise. Eduardo Lourenço n’était ni un historien ni un sociologue, mais un philosophe et un écrivain nourri par l’histoire, la poésie et la littérature. Sa pensée est complexe et subtile, plus inspirée que rigoureuse. Almeida le crédite d’une intuition aiguë et le considère comme le plus remarquable interprète du Portugal des cinquante dernières années. Dans Mythologie de la saudade. Essais sur la mélancolie portugaise, Lourenço développe la thèse que la saudade, au-delà d’un sentiment individuel, est devenu un mythe, une représentation collective dans laquelle les Portugais se reconnaissent et auquel Pessoa a donné son expression poétique la plus forte. Si elle a acquis ce statut, c’est pour des raisons historiques.
La première est religieuse : « Il est naturel de penser que le sentiment douloureux de l’existence imprégné de douceur et de résignation qui caractérise la culture portugaise a pour cause l’influence et l’omniprésence du christianisme », ou, plus précisément, « le conflit latent ou implicite entre les exigences profanes caractéristiques d’une société antérieure au christianisme et celles d’un modèle de comportement religieux, éthique et spirituel qui, en principe, commande tous les aspects de l’existence ». La seconde raison est la perte progressive de la grandeur impériale à partir du XVIe siècle. On pourrait objecter que le Portugal n’est pas le seul pays chrétien à avoir perdu son empire. Mais il en va des peuples comme des individus : ils fabriquent leurs mythes en fonction d’impulsions et de préférences qui ne sont pas toujours complètement explicables.
Diálogos Lusitanos s’achève comme A obsessão da portugalidade avait commencé, par une réflexion sur la portée des événements du 25 avril 1974 dans l’histoire du Portugal. Dans un texte rédigé à l’occasion de leur cinquantième anniversaire, Onésimo Teotónio Almeida place le processus d’entrée du pays dans la démocratie sous le signe de la question de la modernité telle que l’avait formulée au XIXe siècle le poète Antero de Quental dans un essai sur la décadence des peuples ibériques. Décrivant le demi-siècle qui a suivi le renversement du régime comme celui de la consolidation de la conquête de la liberté et de la justice réalisée à cette occasion, il s’inquiète de la possibilité de les maintenir dans un monde « hobbesien » régi par les rapports de force.
Commandée par les circonstances de la célébration, sa réflexion illustre plus généralement à quel point la révolution des œillets fait à présent partie intégrante de la représentation que les Portugais se font de leur pays. Ainsi que l’ont montré, notamment, les historiens Benedict Anderson et Eric Hobsbawm, les communautés nationales ont une forte dimension imaginaire. Les peuples se font d’eux-mêmes et de leur histoire une image en partie fondée, en partie inventée. Les Portugais se voient à la fois tels qu’ils sont et tels qu’ils s’imaginent. Et cette image mixte fait partie de leur identité, qui est comme toutes les identités une réalité changeante, difficile à saisir et impossible à définir.
