Mais qu’est-ce donc que l’Espagne ?
Publié en mars 2026. Par Michel André.
En une cinquantaine de portraits de figures bien connues ou méconnues de l’histoire de l’Espagne (dirigeants exclus), deux historiens explorent l’image et l’identité de leur pays, telles qu’elles se sont forgées au cours des siècles.
En 1987, dans son ouvrage Ser español. Ideas y creencias en el mundo hispánico (« Être espagnol. Idées et croyances dans le monde hispanique »), le philosophe Julián Marías observait : « Dans une large mesure, nous sommes ce que nous croyons être. En conséquence, la richesse ou la pauvreté d’une réalité nationale, davantage que de ce qu’« est » cette réalité, dépend de l’intensité […] avec laquelle elle est connue, imaginée, appréhendée, projetée. » La représentation qu’un pays se fait de lui-même est parfois correcte, quelquefois erronée, presque toujours l’une et l’autre à la fois. Dans tous les cas, elle a des effets profonds. Cette vérité vaut pour les individus comme pour les événements. Les grandes figures de l’histoire d’un pays influencent celle-ci de deux manières : directement par ce qu’elles réalisent, mais aussi indirectement par leur impact sur la façon dont ce pays et ses habitants se pensent et s’imaginent.
Lancée en 2012 par la Fondation Juan March, la collection « Éminents Espagnols » a été créée pour combler une lacune dans la bibliographie existante en proposant, à côté de nouvelles biographies de personnalités bien connues de l’histoire de l’Espagne, d’autres figures qui n’en avaient pas bénéficié jusque-là. Dans l’esprit de la remarque de Julián Marías, et dans des termes inspirés au directeur de la fondation Javier Gomá Lanzón par sa propre pensée philosophique, l’objectif était aussi de montrer ce que pourrait être une histoire de l’Espagne selon la « raison exemplaire », racontée, en d’autres mots, à partir des traces laissées par certaines personnes remarquables dans les esprits autant que dans les faits.
Dix titres ont été publiés à ce jour et cinq autres sont en préparation. À côté de ces monographies, une collection d’une cinquantaine de courts portraits vient de paraître. La rédaction de l’ensemble a été confiée à deux historiens, Ricardo García Cárcel et Juan Pablo Fusi, vétérans, respectivement, de l’histoire moderne et de l’histoire contemporaine de l’Espagne. Chaque personnalité est approchée dans son contexte historique et saisie dans son milieu. Pour éviter de transformer le livre en une histoire politique de l’Espagne, aucun dirigeant (monarque, président de la République ou Premier ministre) n’y figure. Afin de conserver un recul suffisant, le livre s’arrête à la moitié du XXe siècle. Il était naturellement impensable d’omettre des géants comme Cervantès, Vélasquez ou Goya. Parce que la littérature sur ces artistes est immense, les chapitres qui leur sont consacrés sont courts et synthétiques.
Deux questions liées courent en filigrane d’un portrait à l’autre, fournissant à l’ouvrage une unité implicite. D’un côté celle de l’image de l’Espagne, à laquelle différentes personnalités sont associées, en mal ou en bien ; de l’autre celle de l’identité de l’Espagne et des interrogations à son sujet. La première sous-tend les portraits subtils et nuancés, par Ricardo García Cárcel, de deux personnages emblématiques de la « légende noire » de l’Espagne. Hernán Cortés, tout d’abord, qu’il présente comme « un esprit inquiet, d’une religiosité pragmatique », sensible aux valeurs de l’humanisme, sans génie militaire mais doté d’un grand talent diplomatique et de la capacité de séduire et de manipuler ; un homme cultivé, aussi, ce que n’était pas un autre célèbre conquistador, Francisco Pizarro. Ensuite le duc d’Albe, de sinistre réputation en raison de la dureté avec laquelle il a réprimé au nom du roi Philippe II les révoltes qui avaient éclaté dans les Pays-Bas espagnols, « homme de guerre et de sang, mais en même temps cultivé et courtois », une personnalité complexe dont le comportement s’explique largement par sa fidélité totale au roi.
Le « siècle d’or », point culminant de l’histoire espagnole, au cœur de l’image la plus positive du pays, est illustré par deux portraits croisés (un procédé récurrent dans le livre) : Lope de Vega et Calderón, puis Quevedo et Saavedra Fajardo. L’œuvre de Lope, relève Ricardo García Cárcel, livre des messages positifs au sujet de la monarchie, de la justice populaire ou encore de la capacité des femmes à subvertir l’hégémonie masculine. Calderón est plus intellectuel : « Moins de personnages, mais des analyses plus profondes, des archétypes qui opposent raison et passion, intelligence et instinct, entendement et volonté ». Bien qu’il eût de nombreux ennemis, le poète Quevedo bénéficia d’une popularité précoce. Diplomate de métier, auteur de livres sur la symbolique hispanique, l’histoire de son pays et la royauté catholique, Saavedra fut traduit en néerlandais, en anglais et en italien dès les XVIIe et XVIIIe siècles.
Avec la période contemporaine, c’est la question de l’identité de l’Espagne et de son destin qui vient à l’avant-plan. Entre 1898 et 1936, explique Juan Pablo Fusi à la suite de Julián Marías, « la préoccupation de l’Espagne et de son histoire joue un rôle prépondérant dans la pensée espagnole ». À côté de pages sur plusieurs grands écrivains du XIXe siècle, Benito Pérez Galdós, Emilia Pardo Bazán et Mariano José de Larra, sur le promoteur de l’instruction supérieure Francisco Giner de los Ríos, le compositeur Manuel de Falla et l’illustre neurologue Santiago Ramón y Cajal, on trouve dans la seconde partie du livre un chapitre sur deux grands historiens. Fusi y compare leurs vues sur l’histoire de l’Espagne et celles de certains de leurs confrères de l’époque. La vision qu’en a Marcelino Menéndez Pelayo est ainsi résumée : « rôle […] exceptionnel de l’Espagne dans l’Histoire, catholicisme comme fondement de la nation, décadence à partir du XVIIIe siècle, sous l’action combinée des idées étrangères et laïques, puis libérales ».
Pour Ramón Menéndez Pidal, qui est aussi philologue, l’origine de l’Espagne moderne est l’Espagne du Cid, la Castille médiévale. Claudio Sánchez Albornoz insiste, lui, sur la continuité de l’histoire du pays depuis la conquête romaine et les invasions visigothes. Plus tard, Américo Castro contestera cette thèse en défendant l’idée d’une cristallisation tardive de la conscience collective et du développement progressif d’une culture proprement espagnole par le mélange d’éléments chrétiens, juifs et arabes. Au moment où les intellectuels espagnols s’interrogeaient ainsi sur l’identité du pays, note Fusi, on pouvait également observer les premières expressions de la conscience régionale en Catalogne et au Pays basque. Plusieurs chapitres du livre sont d’ailleurs consacrés à de grandes figures catalanes, célébrées par le nationalisme catalan.
Les interrogations sur l’identité espagnole sont au cœur des écrits des représentants de deux familles d’esprit connues sous les noms de « Génération de 1898 » et « Génération de 1914 ». Sous le choc de la perte par l’Espagne de ses dernières colonies sud-américaines (Cuba, Porto Rico et les Philippines), les représentants de la première partageaient une vision inquiète, sombre et pessimiste du pays et de son avenir, et une tendance à l’irrationalisme. L’étoile la plus brillante de cette constellation était Miguel de Unamuno. Le chapitre qui lui est consacré se concentre sur ses positions à l’égard du nationalisme basque. Bien que né à Bilbao, il y était opposé, par hostilité au « localisme » régional et en raison de son attachement à la culture castillane.
La figure de proue de la « Génération de 1914 » est le plus grand philosophe qu’ait produit le pays, José Ortega y Gasset. Fusi présente ses idées sur la vie humaine nécessairement en situation, résumées par la célèbre formule « Je suis moi et mes circonstances ». Il explique l’apparition dans sa pensée du concept de « raison historique », élargissement à l’échelle collective de l’idée de « raison vitale » au cœur de ses premiers écrits, d’inspiration existentialiste.
À l’exception notable d’Eugenio d’Ors, brillant intellectuel, écrivain et critique « politiquement conservateur, traditionnaliste, monarchiste sinon réactionnaire et autoritariste », la « Génération de 1914 » comprenait surtout des esprits libéraux. Un de ceux-ci était le médecin et écrivain Gregorio Marañón, auteur d’une quantité peu commune d’ouvrages de médecine (notamment en endocrinologie et théorie de la sexualité), d’histoire et de philosophie politique. Sa riche personnalité méritait assurément un chapitre.
Quelques semaines avant la proclamation de la seconde République espagnole qui mit fin, au mois d’avril 1931, à la dictature du général Primo de Rivera, Ortega fonda avec Marañón et l’écrivain Ramón Pérez de Ayala un mouvement baptisé « Agrupación al Servicio de la República ». Lorsque la guerre civile éclata en 1936, l’aversion des trois hommes envers le communisme et les excès de la république les conduisit à souhaiter secrètement la victoire du camp nationaliste. Ils durent cependant s’exiler mais revinrent par la suite en Espagne. Ortega, qui déclarait « L’Espagne est le problème, l’Europe la solution », ne cessa de militer en faveur d’un rapprochement du pays avec les autres nations européennes.
Une grande place est faite dans le livre aux femmes qui se sont distinguées dans les différents domaines, plus particulièrement la littérature. Aux époques les plus éloignées, beaucoup étaient des religieuses. Le plus souvent, elles sont présentées au sein d’un groupe lié à une phase de l’histoire du pays : Beatriz Galindo et les femmes humanistes, María de Zayas et les femmes écrivains et artistes de l’âge baroque, María de la O Lejárraga et Clara Campoamor et le féminisme sous la république. On découvre que l’intérêt pour les femmes écrivains et la volonté de les sortir de l’oubli sont moins récents qu’on pourrait le croire : Ricardo García Cárcel cite plusieurs ouvrages sur le sujet écrits au fil du temps, dont les plus anciens datent du XVIIIe siècle.
Significativement, le dernier portait est celui d’un membre de la « Génération de 1914 », Salvador de Madariaga. « Personnalité énergique, écrivain et essayiste, auteur d’une œuvre encyclopédique et de ce fait inégale ; diplomate européiste, euro-atlantiste et fédéraliste ; libéral, anticommuniste et antifranquiste », écrit Juan Pablo Fusi, il se préoccupait de ce qu’était l’Espagne comme nation en Europe. Un de ses collègues diplomates énumère ainsi ses principaux sujets d’intérêt : « la question européenne, les différences de caractère entre les Anglais, les Français et les Espagnols, les contradictions entre la liberté [...] et la démocratie, l’histoire de l’Espagne et ce que c’est qu’être espagnol, l’improbable épopée de la conquête et la civilisation américaine, Christophe Colomb, Hernán Cortés, Simón Bolívar, Cervantès, Don Quichotte [...], Don Juan ». Contraint à l’exil en raison de son hostilité au franquisme, il joua un rôle central dans le IVe Congrès du Mouvement européen qui rassembla en 1962 à Munich 118 personnalités du monde politique espagnol opposées à la dictature. La résolution finale faisait du rétablissement de la démocratie dans le pays la condition nécessaire de son entrée dans le Marché commun, que souhaitait le régime. Elle eut lieu en 1985, dix ans après la mort de Franco et sept ans après celle de Madariaga, qui eut cependant l’occasion d’assister à la « transition » du pays vers la démocratie. La question de l’identité espagnole n’avait jamais cessé d’être au cœur de sa pensée, comme de celle de beaucoup de personnalités présentées ou évoquées en passant dans ce livre.
