Peindre n’est qu’un autre mot pour ressentir
Publié en juin 2026. Par Michel André.
Je suis « l’homme des nuages », écrit Constable à un ami. Il a révolutionné le regard sur les paysages en s’employant à les représenter, non seulement dans leur beauté, mais aussi dans ce qu’il nommait leur vérité.
Dans une lettre à son plus grand ami, l’ecclésiastique John Fisher, Constable s’est un jour défini comme « l’homme des nuages ». C’était durant la période de sa vie où, à l’instar de son contemporain et compatriote le météorologue amateur Luke Howard, il passait de longues heures à les observer. Non, comme lui, dans l’objectif d’en établir une nomenclature scientifique (nimbus, cumulus, stratus…), mais pour en capturer à l’aide du pinceau et de la brosse les formes et les couleurs changeantes et fixer les reflets de la lumière sur leur surface brillante ou sombre. En deux ans, il peignit ainsi plus d’une centaine d’études de nuages et de ciels. Le ciel n’avait en réalité jamais cessé d’être présent dans ses tableaux et le demeura toujours. Il le considérait comme leur composante fondamentale, l’équivalent pour une peinture de paysage de la clé pour un morceau de musique, l’élément qui confère à l’ensemble sa tonalité et commande l’impression qui se dégage de l’œuvre et le sentiment qu’on éprouve en sa présence.
John Constable est le plus fameux peintre de paysage anglais. Ses tableaux de la vie rurale figurent parmi les plus connus du genre. La reproduction à l’infini d’un des plus célèbres, La Charrette de foin, sur les couvercles des boîtes de chocolats et de biscuits et les calendriers pourrait le faire prendre pour un peintre mineur pratiquant un art facile. Ainsi que le montre Susan Owens dans le beau livre qu’elle vient de lui consacrer, rien n’est plus faux. Il était un immense artiste, un maître qui a révolutionné le regard sur les paysages en s’employant à les représenter, non seulement dans leur beauté, mais aussi dans ce qu’il nommait leur vérité.
Par la précision de leurs détails et leur puissance expressive, ses tableaux, montre Susan Owens, font physiquement éprouver à ceux qui les regardent la réalité des paysages qu’il peint : « la violence du vent et le scintillement du soleil à travers les feuilles, l’air qui s’épaissit avant l’orage ». Il en émane toute une gamme de sensations physiques, d’odeurs et de sons : « le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le clapotis des ruisseaux, le bruit de l’eau s’échappant des écluses », pour reprendre les mots du critique Martin Gayford. « Peindre, écrivit un jour Constable à John Fisher, n’est pour moi qu’un autre mot pour ressentir. »
Sous-titré « Un artiste dans le changement des saisons », le livre de Susan Owens entrelace la chronologie du cycle des activités rurales, auquel Constable était extraordinairement sensible et attentif, et celui de sa vie, de sa naissance en 1776 à East Bergholt, un village du Suffolk, à sa mort d’une crise cardiaque en 1837 à Hampstead, dans la banlieue de Londres. Il s’y était établi pour protéger la santé de sa femme Maria des miasmes et de la pollution de l’atmosphère du centre de la capitale. À plusieurs reprises, il séjourna à Brighton, ville de villégiature dont il n’aimait guère le spectacle qu’offraient ses résidents, où Maria s’était installée pour bénéficier de l’air de la côte. Leur voyage de noces les avait conduits à Salisbury et dans le Dorset, où résidait John Fisher. Et dans sa jeunesse, il avait effectué un voyage de sept semaines dans le Lake District. Il avait eu l’occasion d’y rencontrer Coleridge et Wordsworth, qui ne lui avaient pas fait une grande impression mais dont il appréciait la poésie. En dehors de ces quelques déplacements, il s’éloigna toujours le moins possible d’East Bergholt et de cette région si associée à ses tableaux qu’on l’appelle aujourd’hui le « Constable Country ». Il ne franchit jamais la Manche, même lorsque certains de ses tableaux furent exposés à Paris, suscitant l’admiration de Géricault et de Delacroix.
Le père de Constable était un riche propriétaire et minotier qui exploitait des moulins à eau et à vent et faisait du commerce de grains à l’aide de barges fluviales et d’un petit bateau. Si Constable sut représenter avec tellement de justesse la vie rurale et les activités proto-industrielles qui lui étaient associées, c’est parce qu’il avait eu l’occasion de les observer de près et d’y participer durant son enfance et sa jeunesse. Son frère aîné n’étant pas en mesure, pour raisons de santé, de reprendre l’exploitation, son père pensait la confier à John. Lorsque son frère cadet accepta de reprendre cette charge, John fut autorisé à entreprendre des études artistiques. La peinture de paysage était alors sous l’influence de quelques maîtres anciens : Gainsborough, qui ne fut pas seulement avec Reynolds le grand portraitiste anglais du XVIIIe siècle mais aussi un remarquable paysagiste, le Hollandais de l’âge d’or van Ruisdael et les Français du XVIIe siècle Poussin et Claude Lorrain. Tous ces peintres proposaient des images de paysages magnifiques, mais idylliques et idéalisés, semés de ruines et de statues antiques, baignant souvent dans des couleurs automnales et la lumière dorée du crépuscule. Sans jamais cesser de les admirer, Constable, qui n’avait que mépris pour leurs imitateurs, lutta toute sa vie pour se déprendre de leur emprise. « Lorsque je m’assieds pour commencer un dessin d’après nature, disait-il, la première chose que j’essaie de faire est d’oublier que j’ai vu des peintures. »
Les débuts de sa carrière furent laborieux. Longtemps, il dut se contenter de réaliser des portraits mal payés. Peu à peu, il apprit à maîtriser le genre qui répondait le mieux à ses aspirations. Sa technique évolua. Au début, il peignait le plus souvent en atelier, sur la base de croquis faits en plein air. Puis il prit l’habitude de peindre sur le motif, en transportant la peinture dans les petites vessies en peau de porc qu’on utilisait à cette fin avant l’invention des tubes à bouchon. Il commença à exposer régulièrement à la Royal Academy of Arts de Londres. Le succès remporté en 1819 par Le Cheval blanc, premier de ses six « six-footers », grands tableaux de 130 sur 190 centimètres, lui valut d’y entrer comme membre associé. Cinq ans après y avoir exposé le dernier de la série (Le Cheval bondissant), en 1829, il devint enfin académicien en titre.
Un préjugé curieux veut que Constable ait contribué à répandre une image fausse et aseptisée du monde rural, rassurante pour les bourgeois londoniens. Ainsi que le montre Susan Owens, le premier coup d’œil sur ses tableaux suffit à démontrer l’inanité d’une telle accusation. Dans l’univers peint par Constable, auquel il était affectivement lié, univers de bosquets, de vergers et de champs, mais aussi de « barrages de moulins à eau, saules, vieilles berges pourries, poteaux gluants et maçonnerie en brique », le travail humain n’est nullement absent. Il est même souvent au centre de l’attention, représenté dans ses détails les plus techniques et sa réalité physique. Les roues de la charrette de foin trempent dans l’eau pour faire gonfler le bois desséché par la chaleur afin d’éviter que le cerclage métallique se desserre. Bateau en construction montre, à côté de l’immense coque de la lourde barge en chantier, un seau fumant de goudron pour le calfatage, dont on sent presque l’odeur écœurante. À l’avant-plan de Stour Valley and Dedham Church, deux ouvriers chargent dans une charrette une partie d’un monstrueux tas de fumier. La scène centrale de Moulin de Flatford est une opération compliquée impliquant le dételage d’un cheval tirant une barge sur un chemin de halage et la propulsion de celle-ci à l’aide d’une longue perche pour la faire passer sous un pont avant d’atteler à nouveau le cheval. Elle est effectuée par de jeunes garçons dont on perçoit les efforts. Ils ne sont pas là pour évoquer les charmes de l’enfance à la campagne, comme dans un autre tableau où l’on voit deux d’entre eux pêcher, mais parce que telle était la réalité du travail dans la vallée de la Stour.
En 1809, Constable avait fait la connaissance d’une jeune femme nommée Maria Bicknell dont il tomba rapidement amoureux et à qui il commença à faire la cour. Son grand-père maternel était le pasteur de East Bergholt. Durant sept ans, il fit tout ce qu’il pouvait, allant jusqu’à menacer de déshériter sa petite-fille, pour entraver un mariage qu’il jugeait inopportun en raison de la différence de classe des jeunes gens et de l’absence de revenus de Constable. Ce scénario « digne d’un roman de Dickens », selon la formule de Susan Owens, prit fin lorsque le décès de ses deux parents à un court intervalle mit Constable en possession de moyens lui permettant d’entretenir une famille. Ils se marièrent et eurent sept enfants. Le peintre était très attaché à sa femme, mais durant de longues périodes ils vécurent loin l’un de l’autre. Ils échangeaient donc un abondant courrier. Constable écrivait avec une grande facilité et consacrait beaucoup de temps à sa correspondance et son journal. Dans ses lettres, observe son biographe James Hamilton, il raconte sa vie avec le souci du détail évocateur qui caractérise ses tableaux. En société, il pouvait se montrer de commerce difficile et sarcastique. Profondément religieux, il était résolument conservateur en politique. N’éprouvant que de l’antipathie pour le mouvement ouvrier et les syndicats, il se montrait en privé un homme généreux capable d’actes de grande compassion.
La fatigue engendrée par les grossesses répétées et la tuberculose finirent par avoir raison de la santé de Maria, qui mourut à l’âge de 41 ans. Sa disparition laissa Constable brisé. « La face du monde a totalement changé pour moi », écrivit-il à son frère. Le chagrin de cette perte se traduisit dans ses œuvres. La tonalité de ses tableaux devint plus triste et plus sombre. De la vue d’une tour en ruine dans un paysage de marais dans l’estuaire de la Tamise intitulée Le Château d’Hadleigh sourd une impression lugubre. Au cours de ses dernières années, il s’employa à faire réaliser par un artisan une série de gravures basées sur certaines de ses œuvres. Ses plus célèbres tableaux n’y figurent pas, parce qu’ils sont très grands et auraient trop perdu à être reproduits en petit format, mais aussi parce que d’autres œuvres moins connues lui permettaient d’illustrer de manière plus complète le cycle des saisons et le passage du temps.
Constable, qui ne comprenait pas l’engouement des peintres pour l’automne et n’avait presque jamais peint de paysages d’hiver, a toujours particulièrement aimé l’été et le printemps. Surtout ce dernier, « lorsque, écrivait-il, toute la nature présente un aspect exaltant ; lorsque, à midi, de gros nuages voyants chargés de grêle ou de grésil balayent de leurs larges ombres fraîches les champs, les bois et les collines ; et que le contraste avec leur épaisseur et leur obscurité rehausse les verts et les jaunes vifs si caractéristiques de cette saison ». Quelques jours avant sa mort, observant au beau milieu du mois de janvier les signes précurseurs du printemps, il s’exclamait joyeusement devant le professeur de ses enfants : « Quelle belle saison. »
