« Si tu enquêtes, tu ne vas pas aimer »
Publié en mars 2026. Par Carlos Schmerkin.
Les Argentins se préparent à commémorer le 50e anniversaire du coup d’État du 24 mars 1976. Les horreurs et tragédies de la dictature de Videla (tombée en 1983) continuent d’obséder des consciences, jusqu’en Espagne. Procureure à la Cour provinciale de Barcelone et professeure de droit pénal, Alexandra García Tabernero, qui a aussi travaillé à la Cour pénale internationale et au Tribunal pour l’ex-Yougoslavie, revient sur le sujet dans un livre qui est aussi un témoignage personnel. En 2013, alors âgée de 23 ans, lors d’un déjeuner familial elle apprend qu’un lointain cousin, qui porte son nom, a eu des problèmes avec la justice argentine après la fin de la dictature. « Si tu enquêtes, tu ne vas pas aimer », lui dit-on. Elle enquête. Ce parent, le colonel Reinaldo Tabernero, était sous-chef de la police de la province de Buenos Aires en 1977. « Son supérieur, le sinistre général Ramón Camps, revendiquait et justifiait, même après la dictature, la “disparition des subversifs”, l’enlèvement de leurs enfants et la torture comme un moyen rapide et légitime d’obtenir des informations sur les ennemis politiques, rappelle Daniel G. Sastre, qui a interviewé l’auteure pour le journal espagnol El Periódico. Bien qu’aucun fait précis n’ait pu lui être imputé, Reinaldo Tabernero a été emprisonné après la dictature, accusé de crimes contre l’humanité en raison de ses responsabilités dans la police. Il est mort en prison avant d’être jugé. Alexandra García Tabernero en a rêvé : « Je me voyais assise au tribunal, vêtue d’une toge, et le colonel était à la barre, vêtu de son uniforme. Le juge m’a donné la parole pour demander sa condamnation ou son acquittement, mais je suis restée bloquée et je me suis réveillée angoissée. »
Son livre prend la forme d’une lettre adressée à son parent. « Ceux qui y cherchent un jugement sur le colonel Reinaldo Tabernero ne le trouveront pas », écrit Daniel G. Sastre. Elle explique ainsi sa démarche : « Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir hérité d’une culpabilité, mais plutôt d’une responsabilité renforcée par ma position. Je ne pouvais pas recevoir cette information et tourner la page sans rien faire. » Elle s’est rendue en Argentine, s’est plongée dans les archives et a interrogé des victimes. Elle ne manque pas de rappeler les crimes les plus effroyables, les tortures systématiques, les « vols » qui se terminaient par le jet dans la mer des « subversifs », les viols, les bébés volés et adoptés par certains chefs militaires.
En s’adressant à son parent indigne, Alexandra García Tabernero s’adresse aussi à sa famille, pour secouer un silence complice ; elle s’adresse également à la société espagnole, pour lui rappeler que le modèle argentin de justice, avec ses procès et ses condamnations, contraste avec l’amnésie postfranquiste.
