Sommes-nous libres de croire ce que nous croyons ?

Corrélation n'est pas causalité, dit-on. Sauf quand la corrélation est si manifeste qu’elle invite à chercher des explications, que bien souvent l’on trouve. Par exemple, en Bretagne, les coutumes matrimoniales sont singulières – plus égalitaires, moins patriarcales, moins latines ; et c’est effectivement la région française qui fut la moins affectée par la conquête romaine. Le journaliste et startupper britannique Turi Munthe explore dans son ouvrage une myriade d’exemples de la même eau, recueillis lorsqu’il a créé Parlia.com, une sorte de « Wikipédia des opinions » recensant les positions de gens de tous pays sur quelque 2 000 questions d’intérêt général. De ces données ont émergé des convergences intrigantes que l’auteur s’attache ici à élucider, plusieurs dizaines d'études universitaires ou autres à l’appui. 


Dans le domaine politique, par exemple, il explore le clivage entre les gens qui penchent vers la préservation de l’existant et ceux qui montrent un goût pour l’innovation voire le risque. Un clivage recouvert sous une multitude de labels (conservatisme/progressisme, gauche/droite, résistance/mouvement, etc.) mais qui se manifeste dans presque tous les environnements politiques et qui semble nettement corrélé à plusieurs traits. D’abord certaines caractéristiques neurologiques d’origine génétique, qui pèsent, estime-t-on, pour 40 % dans nos orientations politiques : un léger surdéveloppement du cortex préfrontal, de l’amygdale et du cortex cingulaire antérieur pour la tendance au conservatisme (allant de pair avec une plus grande sensibilité au dégoût) ; et une différence similaire, mais au niveau du cortex antérieur dorsolatéral et du striatum, que l’on retrouve généralement chez les innovateurs. Il ne s’agit pas de différences très marquées, qui traduiraient une certaine prédétermination ; plutôt de modestes variations statistiques qui ne suggèrent que des prédispositions, et auxquelles s’ajoutent encore bien des influences d’origine épigénétique ou environnementale. 


Par exemple, comme l’avait pressenti Montesquieu, celles du climat et du sol. Dans les régions chaudes et humides où s’épanouissent davantage de pathogènes, on met l’accent sur la protection antimicrobienne – et la méfiance envers ce qui vient du dehors. En revanche un climat instable ou un terroir peu fertile paraît stimuler l’aptitude au changement, qu’il s’agisse de changement technique, politique ou comportemental. Voyez l’exemple de la Vendée : celle du nord, dotée d’un riche sol granitique, est toujours un bastion conservateur après avoir été monarchiste et vigoureusement catholique ; celle du sud, au contraire, pâtissant d’un sol calcaire et vulnérable à la sécheresse, donc plus pauvre, a été successivement révolutionnaire, radicale et socialiste. L’influence de la géographie se manifeste aussi dans la différence entre les opinions des populations des plaines (ouvertes au changement, mais en quête de protection et donc d’organisation) et celles des montagnes (plus claniques, indépendantistes, hostiles au pouvoir central). Les régions sèches où l’on pratiquait surtout l’élevage et la culture de l’orge ou du blé (typiquement le monde méditerranéen) coïncident par ailleurs avec des organisations sociales encourageant (indirectement) l’initiative individuelle, la propriété privée et la démocratie ; et dans celles, chaudes et humides, au sol argilo-limoneux imperméable sur lequel on ne peut guère cultiver – forcément en groupe – que le riz, prévalent la coopération et l’organisation collective locale. Cette distinction est particulièrement manifeste en Chine : au nord, blé, petites fermes, conditions agricoles et politiques difficiles : étatisme ; au sud, eau, riz et abondance : paisible confucianisme familial et confiance relationnelle (« Guanxi »). 


Autre corrélation politique abondamment étudiée : celle entre positionnement droite/gauche et choix alimentaires (les conservateurs, à l’inverse des progressistes, étant aussi méfiants envers les politiques novatrices qu’à l’égard de la cuisine exotique). 


Évidemment, ces données de départ s’entremêlent, se superposent et se traduisent par des résultats souvent contradictoires, y compris chez les animaux. Par exemple, le poisson guppy des Caraïbes manifeste des aptitudes différentes, malgré un patrimoine génétique identique, selon qu’il vit en amont des cours d’eau, donc à l’abri des prédateurs, ou en aval, où il doit faire preuve d’inventivité dans un environnement plus ouvert. Et pourquoi les chimpanzés sont-ils socialement si différents des bonobos par ailleurs si proches, génétiquement et géographiquement ? Parce que les premiers, confrontés à leurs dangereux cousins les gorilles, ont dû développer des manières agressives et une forme de paranoïa tandis que les seconds, protégés depuis presque 2 millions d’années par l’intraversable fleuve Congo, ont appris à désamorcer les conflits intergroupes par le seul badinage sexuel. Les hommes peuvent-ils au moins se prévaloir d’être doués de raison ? Hélas, ce n’est pas celle-ci qui détermine uniquement ni même principalement leurs choix. Elle semble surtout leur servir à justifier après coup des décisions supposées rationnelles mais qui procèdent en partie d’influences souterraines – qu’il n’est donc pas inutile d’identifier.

LE LIVRE
LE LIVRE

Why We Think What We Think de Turi Munthe, Penguin, 2026

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