Traîtres par conviction

Acquis à l’idéologie communiste, les « Cinq de Cambridge » ont chacun séparément trahi efficacement leur pays. L’URSS a obtenu par leur entremise quantité de renseignements-clés. Ils ont aussi envoyé des milliers d’opposants à la mort.


Vue de Trinity College, l’un des colleges de l’université de Cambridge où furent recrutés des espions pour le compte de l’URSS. © CC4.0, Rafa Esteve

Du milieu des années 1930 au début des années 1950, Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross, surnommés les « Cinq de Cambridge » parce qu’ils furent recrutés alors qu’ils étudiaient dans cette université (Blunt, plus âgé, y enseignait), ont transmis aux services de renseignement de l’Union soviétique, le NKVD devenu le MGB, puis le KGB, des milliers de documents secrets sur la politique étrangère, les plans stratégiques et les actions de contre-espionnage de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Des dizaines de livres et de films documentaires ont été consacrés à leurs exploits, qui ont inspiré de nombreux récits de fiction parmi lesquels La Taupe, de John le Carré, dont le personnage de l’agent double est basé sur Philby. 


Pour rédiger un nouveau livre sur cet épisode célèbre de l’histoire de l’espionnage, Antonia Senior a pu exploiter plusieurs séries de documents déclassifiés respectivement en 2019, 2022 et 2025. Son ouvrage décrit de manière détaillée les conditions dans lesquelles les cinq hommes ont été recrutés et la façon dont ils opéraient. Il met aussi en évidence les conséquences de leurs activités, qui sont loin d’avoir été négligeables. Dire qu’elles ont infléchi le cours de l’Histoire serait exagéré, mais elles ont assurément aidé l’Union soviétique de Staline à prendre le contrôle des pays d’Europe centrale. Les agissements de Kim Philby durant les premières années d’après-guerre ont de surcroît envoyé directement à la mort ou au Goulag de très nombreux agents du contre-espionnage occidental et opposants au communisme dans ces pays. Souvent présentée comme l’épopée romanesque et scandaleuse d’une poignée de jeunes snobs privilégiés aux mœurs dissolues trahissant avec légèreté l’establishment auquel ils appartenaient par leur milieu, leur éducation et leur métier, l’histoire des « Cinq de Cambridge », souligne Antonia Senior, fut une affaire sérieuse qui ne manque pas d’aspects sinistres.


À l’exception de Cairncross, issu de la classe moyenne inférieure, ces hommes provenaient de la couche de la société anglaise baptisée par l’historien Richard Davenport-Hines la « classe mezzanine » : cette strate immédiatement en dessous de l’aristocratie dont les rejetons, après être passés par les public schools d’Eton, Harrow ou Westminster et les universités d’Oxford ou Cambridge, alimentaient la classe politique anglaise et formaient le gros des troupes des fonctionnaires de l’Empire britannique. À l’époque où ils se trouvaient à Cambridge, les idées communistes régnaient en maître sur une génération d’étudiants violemment hostiles à l’égard du capitalisme, qu’ils jugeaient responsable de la crise économique des années 1930, et convaincus que seul le communisme était en mesure d’arrêter la montée du nazisme arrivé au pouvoir en Allemagne. Les autorités soviétiques virent là une occasion de faire avancer la cause de la révolution en Occident en mettant à son service des jeunes gens appelés à exercer des fonctions importantes au sein de l’élite dirigeante anglaise. 


Un des agents chargés de les identifier était Arnold Deutsch, psychologue autrichien adepte du freudo-marxisme de Wilhelm Reich. On a gardé les profils qu’il a rédigés des cinq hommes. Ils sont souvent justes et éclairants, sauf dans le cas de Philby qu’il estimait curieusement peu doué pour mentir. Philby fut le premier qu’il recruta, en 1934. Il avait fait sa connaissance par l’intermédiaire de la photographe et agent du Comintern Edith Tudor-Hart, amie de Litzi Kohlmann, militante communiste que Philby avait rencontrée à Vienne et qui fut sa première femme. Deutsch demanda à Philby de lui suggérer des noms d’autres possibles agents. La liste qu’il lui fournit comprenait notamment ceux de Maclean et Burgess. Ce dernier introduisit Blunt auprès de Deutsch.  Cairncross fut recruté le dernier, en 1936. 


L’appellation « cercle d’espions », fait remarquer Antonia Senior, est trompeuse. Les cinq hommes se connaissaient et s’aidaient en cas de nécessité, mais ils ne travaillaient pas ensemble et furent particulièrement actifs à des moments différents. Cairncross, notamment, resta toujours à part. Surtout, ils n’opéraient pas seuls. Chacun d’entre eux s’appuyait sur des informateurs, parfois involontaires, mais qui coopéraient aussi quelquefois avec eux en pleine connaissance de cause. Antonia Senior a de surcroît repéré dans les archives les traces d’une vingtaine d’autres agents. Il y en eut certainement davantage, sans compter ceux des services de renseignement militaire soviétiques, qui travaillaient parallèlement au NKVD. 


Trois des cinq hommes (Blunt, Burgess et Cairncross) étaient membres des Apôtres, la société secrète de Cambridge à laquelle avaient notamment appartenu l’économiste J. M. Keynes et l’écrivain E. M. Forster. Blunt et Burgess étaient homosexuels, et Maclean, qui était marié, apparemment bisexuel. À l’exception de Cairncross, à peu près abstinent, ils étaient alcooliques, Maclean et Burgess à un degré extrême. Tous étaient intelligents et capables de déployer avec persévérance une énergie considérable. Mais ils avaient des personnalités différentes. Esprit clair doté de grands talents d’organisation, calculateur cynique, maître de la dissimulation et comédien accompli, Philby séduisait par son charisme et son aisance mondaine. Historien de l’art, Blunt était un intellectuel esthète pénétré de l’esprit de Bloomsbury. Menant ostensiblement une vie de débauche, toujours dépenaillé et d’une hygiène personnelle douteuse, détesté par beaucoup, Burgess savait user de son charme et de son physique avantageux lorsqu’il le fallait. D’une redoutable efficacité, Maclean avait une personnalité troublée et instable. Comme Burgess, il pouvait se montrer incroyablement imprudent, les deux hommes avouant parfois se livrer à l’espionnage lorsqu’ils étaient en état d’ébriété. Brillant linguiste, intellectuellement combattif et dévoré d’ambition, Cairncross souffrait d’un complexe d’infériorité lié à ses origines sociales modestes et se montrait maladroit en société. 


Durant les premières années qui suivirent son recrutement, Philby fut journaliste. Envoyé en Espagne pour couvrir la guerre civile, il était chargé par les Soviétiques d’assassiner le général Franco. Le projet n’aboutit pas, mais sa présence sur place lui permit d’informer en parallèle les services secrets britanniques et soviétiques du déroulement des opérations militaires. En 1940, Guy Burgess, après quelques années à la BBC, entra au MI6, le service de renseignement extérieur. Il y recommanda Philby, qui y fit une carrière rapide à des postes-clés : en 1944, il prenait la tête de la section du contre-espionnage et en 1949 il était envoyé à Washington pour superviser les communications secrètes entre la capitale américaine et Londres et assurer la liaison avec la CIA. Engagé au Foreign Office, Donald Maclean, entre plusieurs postes à Londres, fut successivement affecté à Paris, Washington et au Caire. John Caincross travailla au Foreign Office, au centre de décryptage de Bletchley Park et au MI6. Anthony Blunt fut employé par le MI5, le service de renseignement intérieur, de 1940 à 1945. 


La légèreté avec laquelle ces hommes, dont les sympathies politiques étaient connues, furent recrutés à des postes où ils étaient appelés à manipuler des documents secrets peut sembler étonnante. Mais leur pédigrée les protégeait et, une fois la guerre déclarée, face à l’étendue des besoins, on engageait massivement, sans contrôle rigoureux. La facilité avec laquelle ils ont pu opérer est encore plus stupéfiante. Maclean et Burgess sortaient de leur bureau sans beaucoup de précaution des valises entières de documents pour les faire photographier par leurs contacts. John Cairncross transportait dans ses poches les transcriptions de messages cryptés qui parvenaient sous clé à Winston Churchill. À plusieurs reprises, les Soviétiques leur demandèrent de réduire le flot, parce qu’ils ne pouvaient plus suivre. Beaucoup de documents transmis n’ont même pas été lus. Leur quantité, l’aisance avec laquelle les cinq hommes avaient accédé aux postes qu’ils occupaient et leur obstination à affirmer que les services britanniques n’avaient pas d’agents en URSS (ce qui était vrai) les firent même soupçonner par les Soviétiques d’être des agents triples. 


La nature des informations qu’ils fournirent n’avait rien d’anodin. Anthony Blunt communiqua aux Soviétiques tous les détails du débarquement allié en Normandie, y compris les plans de désinformation qui l’accompagnaient. Donald Maclean les informait des discussions entre les services américains et anglais et des échanges entre Roosevelt et Churchill : lors des conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam, Staline connaissait à l’avance les positions de ses interlocuteurs, leurs stratégies respectives et leurs désaccords. John Cairncross communiqua des informations sur les programmes de recherche anglais sur la bombe atomique, et Donald Maclean sur le projet Manhattan et le développement des armes nucléaires par l’armée américaine. À la sortie de la guerre, Kim Philby livra aux Soviétiques les noms de plusieurs milliers d’anciens résistants au nazisme en Allemagne, catholiques opposés au communisme, qui furent arrêtés et liquidés, ainsi que ceux de participants à des opérations conjointes du MI6 et de la CIA en Ukraine, Lituanie et Albanie, menées avec des partisans nationalistes. À peine arrivés dans le pays, ils furent exécutés. 


En 1951, à la suite de la découverte qu’une taupe avait officié à Washington, l’étau se resserra sur Maclean, qui s’enfuit en URSS en compagnie de Burgess. Philby, soupçonné lui aussi d’être un espion, bien que blanchi par le Premier ministre Macmillan, dut néanmoins quitter le MI6. Il le réintégra en 1956 pour prendre des fonctions à Beyrouth. En 1963, suite aux révélations d’un agent russe ayant fait défection, il disparut à son tour. Comme Maclean et Burgess, il finit ses jours en URSS, officiellement honoré mais malheureux loin de l’Angleterre. Anthony Blunt, qui avait rompu ses liens avec Moscou et était devenu conservateur des collections de tableaux de la Couronne, fut publiquement démasqué en 1975 et John Cairncross en 1990. Tous deux vécurent libres, mais disgraciés.  


Qu’est-ce qui a pu déterminer des jeunes gens brillants et promis à un bel avenir à trahir leur pays avec une telle opiniâtreté ? La force irrépressible de leurs convictions idéologiques, répond Antonia Senior, combinée avec la certitude que des hommes comme eux, membres de l’élite d’un grand pays d’Europe occidentale, avaient un rôle particulier à jouer dans le déclenchement de la révolution mondiale. Leur ferveur marxiste, internationaliste et anti-impérialiste était absolue, si puissante qu’elle résista à leur découverte de la violence du stalinisme puis, dans le cas des trois transfuges, à celle des réalités de la vie dans le « paradis socialiste ». Ni les grandes purges staliniennes des années 1930 au cours desquelles périrent plusieurs de leurs officiers traitants, ni la signature du pacte germano-soviétique au début de la guerre ne firent vaciller les cinq hommes, qui n’interrompirent jamais leur collaboration avec leurs commanditaires. Comment ont-ils pu opérer de façon aussi efficace durant autant d’années et pourquoi a-t-il fallu tellement de temps pour les démasquer ? En dépit des imprudences que certains d’entre eux ont pu commettre, ils étaient très bons et extraordinairement zélés. Les fonctionnaires du Foreign Office et du MI6 provenaient par ailleurs du même milieu et avaient étudié dans les mêmes écoles. Leurs relations étaient cimentées par un fort sentiment d’appartenance à une même communauté et des liens d’amitié extrêmement forts. L’idée que l’un d’entre eux puisse trahir son pays semblait simplement incongrue. Lorsque la vérité éclata, tous les efforts furent faits pour la dissimuler. Il n’est pas exclu que la fuite de Maclean, Burgess et Philby ait été tacitement encouragée ou facilitée pour éviter le scandale d’un procès qui aurait irrémédiablement compromis l’institution. Pour les mêmes raisons, l’implication de Blunt et de Cairncross demeura longtemps un secret officiel et ni l’un ni l’autre ne furent poursuivis pour activités d’espionnage.  

LE LIVRE
LE LIVRE

Stalin’s Apostles: The Cambridge Five and the Making of the Soviet Empire de Antonia Senior, PublicAffairs, 2026

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