Umberto Eco : « Je suis Coca-Cola ! »
Publié en mai 2026. Par Carlos Schmerkin.
Umberto Eco est mort le 19 février 2016 à Milan, à 84 ans. Il avait pris soin de laisser une dernière instruction : pendant dix ans, personne ne devait lui rendre hommage ni écrire sa biographie. Ses proches et ses anciens collègues de Bologne ont obéi. Le délai ayant expiré, un événement scientifique de trois jours, organisé par l’université de Bologne, a pris fin ce 29 mai.
Moins visible, un premier événement avait eu lieu le 5 mai à Valence, en Espagne : la présentation au salon du livre de cette ville d’un mince volume de la journaliste valencienne Mayte Aparisi, consacré à une femme qui a côtoyé Umberto Eco pendant 40 ans. Présente à l’événement, Lucrecia Escudero Chauvel, une sémiologue argentine, a fait son doctorat à l’université de Bologne sous la direction d’Eco.
Comme le rappelle la journaliste Laura Linares dans le magazine espagnol Jot Down, l’origine du livre est un dîner à Valence chez un éditeur argentin, un certain Carlos Schmerkin – l’auteur de ces lignes. Les deux femmes, qui ne se connaissaient pas, étaient assises l’une à côté de l’autre. « Ah, vous êtes sémiologue ? Comme Umberto Eco ? Et vous allez me dire que vous le connaissiez ? »
« Umberto m’a sauvé la vie, et pas seulement sur le plan intellectuel, confie Lucrecia Escudero au journal El País. C’étaient les années de la dictature militaire [entre 1976 et 1983]. Dans la ville de Rosario les disparitions commençaient à se multiplier, parfois de personnes très proches de moi. J’ai écrit une lettre à Eco, comme on écrit au Père Noël. J’étais une bonne étudiante, mais je ne m’attendais pas à ce que, par retour du courrier, quelques semaines plus tard, le miracle se produise. Une lettre à l’en-tête de l’université de Bologne m’arrive, m’annonçant qu’il m’acceptait pour travailler avec lui dans son département. En cadeau, il m’envoyait son Traité de sémiotique générale dédicacé. »
Lucrecia a une bonne mémoire et le livre regorge d’anecdotes savoureuses. Elle raconte le moment où elle lui présenta le brouillon de sa thèse, au café de l’Hôtel Palace de Bologne. À mesure qu’il lit, Eco devient de plus en plus nerveux puis explose. Il l’interrompt d’une voix si forte qu’elle parvient jusqu’à la réception de l’hôtel. « Tu dois comprendre que je ne peux qu’approuver un texte impeccable ! Je suis Coca-Cola ! » Lucrecia sort de cette rencontre abattue.
Eco avait un pouvoir magnétique. Il attirait des gens comme Chomsky ou Kenzo. Un chapitre intitulé « Automne à New York » se déroule au légendaire Studio 54, une boîte de nuit hype fréquentée par des célébrités. Problème : les sémiologues ne savaient pas danser. Eco observait le lieu comme s’il s’agissait d’un texte, se souvient Lucrecia.
Elle a passé des Noëls avec lui en famille. Elle raconte une conversation dans une pizzeria :
« Écoute, lui dit-il, je me suis acheté un couvent dans la région de Pesaro, à Monte Cerignone, avec une chapelle désacralisée où je vais monter un théâtre.
- Et ta femme, qu’est-ce qu’elle a dit ? lui demande Lucrecia.
- Quand Renata m’a demandé pourquoi, je lui ai répondu que je voulais me promener dans les couloirs, un chandelier allumé et goûter au sentiment de pouvoir. »
C’est dans ce couvent, entouré de fiches accumulées dans des boîtes à chaussures et de plus de 30 000 volumes (« la mémoire végétale » du monde, disait-il), que le sémiologue a entamé son premier roman, Le Nom de la rose.
« Eco croyait à la lenteur, à l’accumulation, à la présence physique des idées. Professeur sévère, il n’imposait jamais ses conclusions, préférant créer des conditions de pensée plutôt que des disciples », rapporte Cristina Peñamarín, une amie de Lucrecia qui fut également l’étudiante du sémiologue à Bologne en 1976.
