Un culte de la personnalité crypto-chrétien
Publié en juin 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Dans culte de la personnalité, il y a culte. Et aucune dictature « auto-mythologique » moderne n’est aussi manifestement religieuse que celle de la dynastie des Kim en Corée du Nord, à la fois autocratie communiste – héréditaire qui plus est – mais fortement imprégnée de… christianisme. Kim Il-sung, l’instaurateur en 1945 d’un régime officiellement marxiste-léniniste, a en effet doté celui-ci de presque tous les marqueurs du culte chrétien. Kim, nouveau Moïse, a conduit son peuple non pas hors d’Égypte mais hors des griffes du colonisateur japonais et l’a ensuite doté de dix commandements (« Dix principes pour l’établissement d’un système idéologique monolithique ») très similaires sur le fond à la version originale. Il a également bâti un fondement théologique, la surprenante doctrine du « juche », celle d’un peuple continuellement « en devenir ». Il a opéré des miracles, pas vraiment époustouflants (un cerisier fleurissant en plein hiver, un concombre de mer tout blanc…) mais des miracles tout de même. Il est entouré de saints (les héros de la révolution) et d’une Sainte Famille (père martyr et mère qui, à défaut d’être vierge, est tout de même devenue la mère de tous les orphelins militaires du pays). Enfin, à sa mort son corps est certes resté sur terre, dans un mausolée où il est l’objet d’une spectaculaire dévotion, mais lui-même est devenu, par acte constitutionnel, « président pour toute l’éternité » et vénéré à l’égal d’un dieu, multiplication des effigies et rituels d’adoration à l’appui (chaque objet qu’il a touché, chaque fauteuil où il s’est assis, chaque mot qu’il a prononcé est sanctifié). « S’agit-il d’un socialisme féodal ou d’un féodalisme social ? » s’inquiétait un diplomate chinois.
Dans le bloc socialiste, on s’est vite alarmé de cette dérive qui s’accentuait à mesure que le communisme s’enfonçait dans la crise politico-économique. D’ailleurs Kim Il-sung avait graduellement pris ses distances idéologiques avec un système qui, après avoir scandaleusement renié le grand Staline, glissait dans la « déviation temporaire » ; il avait donc choisi d’en instituer un de son cru. Mais pas une création ex nihilo bien sûr (les religions modernes véritablement nouvelles sont rarissimes – exception faite peut-être des « cultes du cargo » des îles du Pacifique). Plutôt une sorte de syncrétisme, naturellement ancré dans le confucianisme coréen (féodalisme et soumission), avec une bonne pincée de cheondogyo, l’ancestrale religion locale (nationalisme et chamanisme), mais d’une proximité au christianisme confinant au plagiat : péché originel (féodalisme et collaboration), confession (publique), possibilité (ultra rare) de rédemption, paradis (Pyongyang) et enfer (le terrible goulag des kwanliso), Sainte Inquisition (la Bowibu), etc...
Jonathan Cheng, correspondant du Wall Street Journal en Asie du Sud-Est, décortique minutieusement (768 pages !) les explications du paradoxe. Il invoque au départ l’enthousiasme qu’avait provoqué en Corée, dernier pays à s’ouvrir à l’Ouest à la fin du XIXe siècle, la prédication des premiers missionnaires et surtout du pasteur Samuel Moffett à Pyongyang. Après l’avoir entendu, on s’était converti en masse et on avait même fait preuve d’une ferveur qui en remontrerait au reste de la chrétienté. Dans l’entre-deux-guerres, Pyongyang, qui souffrait auparavant d’une réputation sulfureuse, était en effet devenue la « grande Jérusalem de l’Est ». Elle résonnait des cloches des multiples églises et abritait le plus grand séminaire presbytérien du monde, tandis que le christianisme s’érigeait en force d’opposition à la cruelle colonisation japonaise et premier instrument d’émancipation des femmes. Or les grands-parents de Kim figuraient parmi les premiers convertis et ses parents étaient connus pour leur piété. Lui-même, quoique (officiellement) non-croyant, tenait l’orgue de son église, enseignait le catéchisme et entrainait un groupe de jeunes chrétiens à la découverte de la Bible, qu’il possédait sur le bout des doigts. On comprend donc qu’arrivé au pouvoir en 1945, à 33 ans, dans les bagages des Soviétiques et avec une légitimité très fragile, il ait choisi de s’appuyer sur une religion dont il connaissait la puissance locale. Hélas, à mesure qu’il allait consolider sa propre position il commencerait à combattre le christianisme qu’il voyait comme son rival N° 1. Alors qu’auparavant le nord (agricole) de la Corée était chrétien tandis que le sud, plus industrialisé, était volontiers communiste, le mouvement allait s’inverser, les chrétiens de la DPRK se retrouvant dans les camps tandis que la République de Corée du Sud se couvrirait d’églises et même de méga-églises. Mais Kim Il-sung se maintiendrait au pouvoir un demi-siècle, et ses héritiers pendant déjà deux générations supplémentaires, tandis que la population reste coupée du monde et confinée dans son étrange dévotion patriotique et les difficultés économiques. Luis Buñuel avait bien raison de dire que la combinaison du nationalisme et de la religion était une des plus néfastes qui soient.
