Un héraut du conservatisme américain
Publié en mars 2026. Par Michel André.
William Buckley a joué un rôle clé dans le formatage du conservatisme américain de la deuxième moitié du XXe siècle. Doit-on en faire l’un des précurseurs du trumpisme ? Son exploitation des médias et un style d’argumentation offensif plaident en ce sens, mais les débats télévisés qu’il orchestrait, de haute tenue intellectuelle, restaient fondés sur le respect des opinions contraires.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, William F. Buckley a été la voix la plus écoutée du conservatisme aux États-Unis. Fondateur et longtemps rédacteur en chef de la National Review, auteur de 50 livres et de 5 600 chroniques diffusées deux fois par semaine par des centaines de journaux, invité régulier de talk-shows télévisés suivis par des millions de téléspectateurs, il a lui-même animé durant plus de 30 ans 1 500 émissions du programme Firing Line (« ligne de mire »).
La biographie que vient de lui consacrer Sam Tanenhaus a largement été lue à la lumière de l’actualité politique. Fut-il celui qui a donné forme au conservatisme et lui a conféré sa légitimité en le purgeant de certains éléments extrémistes, ou le précurseur du mouvement d’où sont issus l’actuel président des États-Unis et son gouvernement ? Dans un article du New York Times, Tanenhaus a explicitement défendu la seconde thèse. Mais celle-ci ne se lit qu’en filigrane de sa biographie, dans laquelle le nom de Donald Trump n’apparaît d’ailleurs quasiment pas. Tout en y mettant en lumière les opinions les plus contestables et les faiblesses de caractère de Buckley, qui n’était assurément pas la modestie incarnée, Tanenhaus ne peut s’empêcher d’exprimer à de nombreuses reprises son admiration pour ses qualités intellectuelles et humaines.
William Frank Buckley Jr. est né en 1925 dans une très riche famille d’origine irlandaise. Il a passé sa petite enfance au Mexique et la première langue qu’il a parlée était l’espagnol. La personnalité puissante et originale de son père, juriste de formation qui fit fortune dans le pétrole au Mexique, l’a fortement marqué. Il hérita de lui une profonde aversion à l’égard du communisme, une admiration pour les valeurs élitistes de la haute société mexicaine, un mélange de générosité et de hauteur distante et une certaine propension à se lancer dans des aventures financières risquées. Les parents de Buckley étaient de fervents catholiques et le catholicisme resta toujours au centre de sa vie. Comme ses neuf frères et sœurs, il bénéficia d’une éducation de qualité, dispensée en partie à domicile dans les deux propriétés que possédait la famille, l’une dans le Connecticut, l’autre en Caroline du Sud. Les premières langues qu’il parla furent l’espagnol et le français. Esprit brillant remarquablement doué pour mettre en valeur ses connaissances et masquer ses lacunes, mais enfant indiscipliné, il apprit l’équitation, la musique et la voile. Ces deux dernières activités restèrent pour lui une source constante de plaisir : pianiste et claveciniste amateur de talent, il navigua toute sa vie avec passion et une téméraire impétuosité. Les pages dans lesquelles il décrit ses traversées, estime Tanenhaus, sont les plus belles qu’il ait écrites.
Après un séjour en Angleterre qui lui donna l’occasion de perfectionner son anglais et deux ans dans l’armée, il entra à l’université de Yale où il ne tarda pas à se distinguer. Membre de la société secrète Skull and Bones, rédacteur en chef du journal Yale Daily News, infatigable débatteur, il s’affirma rapidement comme le « roi sans couronne de Yale » et le plus éloquent avocat d’une vision du monde aux antipodes de la vision libérale (au sens américain du mot) de la majorité des professeurs et des étudiants. Le premier livre qu’il publia, en 1951 après deux ans au service de la CIA au Mexique, fut d’ailleurs une charge extrêmement violente contre Yale. Il y accusait les professeurs (en n’hésitant pas à les nommer) d’endoctriner les étudiants en propageant des vues collectivistes contraires aux valeurs américaines de la libre entreprise et de la civilisation chrétienne.
Trois ans plus tard, il publia en collaboration avec son beau-frère Brent Bozell un ouvrage intitulé McCarthy and His Enemies. Son objectif n’était pas de faire l’éloge du sénateur républicain, alors en pleine campagne de lutte contre ce qu’il dénonçait comme l’infiltration du pays et du gouvernement par des agents communistes : Buckley n’avait aucune considération pour le personnage, qu’il trouvait, comme beaucoup, un individu détestable, menteur et grossier. Mais la cause au service de laquelle il s’était mis lui semblait indispensable à défendre.
Pour offrir aux idées auxquelles il tenait une plateforme comparable à ce qu’étaient The New Republic et The Nation pour la gauche, en 1955, avec l’aide financière de son père, il créa la National Review. L’objectif était de conférer au conservatisme une respectabilité intellectuelle, en rassemblant dans une revue de qualité des représentants de familles politiques qui partageaient certaines vues : traditionnalistes, libertariens, catholiques. Parmi les contributeurs figuraient d’anciens communistes et des personnalités littéraires comme Joan Didion ou John Leonard. La revue devint rapidement la voix quasiment officielle du conservatisme américain et le demeure aujourd’hui.
Un des éditoriaux de Buckley les plus connus est celui (non signé) qu’il publia en 1957 sous le titre « Why the South Must Prevail ». La National Review s’y déclarait en faveur du maintien temporaire de la ségrégation dans les États du Sud. S’il préférait ne pas voir accorder dans l’immédiat le droit de vote aux Noirs, c’était en raison de leur manque d’instruction, que seul le temps permettrait de corriger. Dans son esprit, les fractions non éduquées de la population blanche n’auraient d’ailleurs pas dû non plus pouvoir voter. Plus tard, il revint sur cette position, reconnaissant qu’il avait eu tort de penser que la situation des populations noires dans les États du Sud pouvait évoluer favorablement sans une intervention du gouvernement fédéral. Il exprima son soutien à Martin Luther King, qu’il avait auparavant décrit comme un criminel, et alla même jusqu’à déclarer que l’élection d’un président noir était un objectif qu’il valait la peine de poursuivre. Un attentat meurtrier perpétré par des suprémacistes blancs en 1963, dont il estimait responsable le gouverneur de l’Alabama George Wallace, l’avait bouleversé. Il avait également découvert les réalités de la vie urbaine des Noirs lors d’une campagne sans succès pour la mairie de New York en 1965. Et ses rencontres avec Jesse Jackson et Cassius Clay, qu’il avait invités sur le plateau de Firing Line, l’avaient impressionné.
Le lancement de cette émission, en 1966, marqua un tournant dans sa carrière. Même si elle n’était pas diffusée par un des trois grands réseaux nationaux de télévision, elle lui permit de fournir une vitrine aux idées conservatrices en exploitant ses qualités personnelles d’« esthète de la controverse ». Son style d’expression recherché (« le vocabulaire ésotérique et la syntaxe ornée, les images fantaisistes, l’ironie, l’entrelacement de logique et de sophistique »), magnifié par une voix qui mélangeait la prononciation d’Oxford, l’élocution de la côte est et l’accent traînant du Sud, enchantait les téléspectateurs. Sa posture et ses attitudes – à moitié renversé en arrière sur son siège, un stylo et ses notes à la main, haussant spectaculairement les sourcils toutes les quatre phrases – faisaient les délices des imitateurs.
Amoureux du débat d’idées, Buckley invitait à la fois des personnalités de son bord et d’autres qui ne partageaient pas du tout ses opinions. La liste de celles avec lesquelles il s’est entretenu va de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Henry Kissinger à des intellectuels de gauche comme Christopher Hitchens et Noam Chomsky, en passant par Norman Mailer, Truman Capote et Tom Wolfe, Allen Ginsberg et Jack Kerouac, l’activiste noir Eldridge Cleaver (leader des Black Panthers), Groucho Marx, les féministes Betty Friedan et Germaine Greer, les économistes John Kenneth Galbraith et Milton Friedman. Il n’éprouvait aucune sympathie pour certaines de ces personnes, mais était lié avec un grand nombre d’autres. Parmi ses amis les plus proches figuraient de fait de nombreuses personnalités de gauche comme Mailer et Galbraith, mais aussi le journaliste Murray Kempton ou le sénateur Daniel Patrick Moynihan. Une de ses grandes qualités, souligne Tanenhaus, était sa capacité d’écouter ses interlocuteurs, qu’il laissait développer longuement leurs arguments avant de les critiquer.
De tous les débats auxquels il a participé, les deux plus connus sont ceux qu’il a perdus. Le premier face à James Baldwin, en 1965 à Cambridge. L’écrivain y décrivit la situation des Noirs américains avec une telle éloquence et des accents si convaincants qu’il emporta haut la main les faveurs du public, qui vota à une écrasante majorité en faveur de la motion en discussion. Le second débat l’opposa à l’écrivain et commentateur politique Gore Vidal. Bien qu’il eût exprimé son souhait de ne pas débattre avec lui, Buckley avait été invité par une chaîne de télévision à commenter en sa compagnie la campagne présidentielle de 1968. Les deux hommes s’étaient affrontés en marge de la convention républicaine à Miami. Ils se retrouvèrent face à face lors de la convention démocrate de Chicago. Durant les débats précédents, Vidal avait essayé de provoquer Buckley en insinuant qu’il était homosexuel, ce dont il était persuadé. Lorsqu’à la suite d’une question de l’animateur Vidal accusa Buckley d’être un « crypto-nazi », celui-ci, perdant son sang-froid, le traita en retour de queer. À cette époque, Vidal ne s’était pas encore publiquement déclaré homosexuel et cette allusion personnelle en réponse à une insulte politique fit scandale. Buckley regretta tout le reste de sa vie d’avoir laissé ses nerfs le lâcher.
Au cours de cette campagne, Buckley soutint Richard Nixon, qu’il trouvait mieux préparé que Ronald Reagan, dont l’étoile commençait à monter. Lors de la campagne précédente, il avait placé ses espoirs en Barry Goldwater, le premier homme politique à défendre un programme ostensiblement conservateur, qui perdit face à Lyndon Johnson. Proche d’un collaborateur de Nixon, E. Howard Hunt, pour qui il avait travaillé au Mexique au service de la CIA, Buckley connaissait tous les dessous de l’affaire du Watergate, dont il ne révéla cependant jamais rien. La politique de Nixon à l’égard de la Chine, mise en œuvre par son ami Henry Kissinger, le laissa perplexe. Par la suite, il aida Reagan à accéder au pouvoir. Son élection fut pour lui l’occasion de voir triompher des idées qu’il défendait depuis toujours.
On a reproché à Sam Tanenhaus d’arrêter quasiment son récit avec cette élection et d’expédier en quelques pages les 28 dernières années de la vie de Buckley. Pour une part, ceci s’explique sans doute par des considérations éditoriales. Mais il est vrai qu’à partir de ce moment Buckley perdit de son aura d’opposant flamboyant. Il n’en resta pas moins très actif. Jamais il ne cessa de mener sa vie au galop – vie d’écriture avec ses articles et ses livres, dont une dizaine de romans d’espionnage qu’il se vantait d’écrire en quelques mois, vie mondaine intense régulièrement interrompue par des courses en mer et des séjours à la prestigieuse station de sports d’hiver de Gstaad, vie affective très remplie avec de nombreux amis qui l’appréciaient beaucoup et avec qui il se montrait toujours très généreux.
Comme le souligne Tanenhaus, il ne fut assurément pas un penseur original du conservatisme, plutôt le porte-parole le plus brillant et l’architecte du mouvement. Annonçait-il le courant politique qui domine le Parti républicain aujourd’hui ? Par certaines de ses idées et son sens du spectacle, sans doute, mais ce qu’on trouve avant tout chez lui, ce sont les premières manifestations d’une caractéristique frappante de la vie politique contemporaine, toutes tendances confondues : un style d’argumentation offensif centré sur la critique des opinions de l’adversaire plutôt que la défense des siennes propres. À la télévision, il le pratiquait toutefois dans le cadre de débats télévisés policés de haute tenue intellectuelle, qui laissaient aux deux participants, respectueux l’un de l’autre, toute latitude pour s’expliquer longuement : une forme d’échange d’idées qui a largement disparu.
