Une invasion qui fait du bien
Publié en avril 2026. Par Carlos Schmerkin.
Voilà qui est bien oublié aujourd’hui, du moins en Europe. Après sa victoire à Trafalgar contre la flotte franco-espagnole en 1805, la perfide Albion a jugé le moment venu de réaliser un rêve ancien : étendre encore son empire en prenant possession d’un joyau de la couronne espagnole, Buenos Aires, capitale de la vice-royauté du Río de la Plata. Bien mal lui en prit. Ses deux offensives se sont soldées par un échec cuisant, moins dû aux forces espagnoles qu’à la détermination de milices locales. Ce fut l’événement déclencheur du processus conduisant à l’indépendance de l’Argentine.
José Salem, un avocat et écrivain argentin qui vit à Paris, se concentre sur les quarante-neuf jours de la première invasion, concoctant une intrigue riche en suspense qui recrée avec minutie l’atmosphère d’une ville sous occupation, où politique, complots, amours contrariés et secrets familiaux se mêlent au quotidien.
Le vice-roi Sobremonte a fui la ville, laissant Buenos Aires sans défense. Les Britanniques débarquent. Le roman se construit autour des Etcheverry, une famille bourgeoise d’origine espagnole mais aux affinités anglaises, dont le patriarche, Eustaquio, incarne les tensions de l’époque. Salem explore les réactions divergentes de la population : certains voient dans les Britanniques une opportunité commerciale, d’autres y résistent farouchement, et d’autres encore, comme Eustaquio, naviguent entre loyauté et opportunisme. Le récit poignant de Teodora sur son enlèvement en Angola et son voyage vers l’esclavage permet d’aborder, à travers elle, la question de la condition des Noirs dans une société coloniale.
Salem a compulsé les archives pour reconstituer les us et coutumes de l’époque : « Quand j’ai commencé à m’immerger dans l’intrigue, j’ai dû habiller les personnages, déterminer ce qu’ils mangeaient, ce qu’ils buvaient, quelle musique ils écoutaient, quelle était leur relation avec la religion. C’est ce qui manque souvent dans les livres d’histoire », confie l’auteur au journal Tiempo Argentino.
La conversation entre les généraux britanniques Beresford et Popham sur le caractère des Porteños (habitants de Buenos Aires) apporte une pointe d’ironie sur les comportements des gens dans les différentes couches sociales face à l’invasion.
Divisé en trois parties, l’invasion, la cohabitation et la reconquête, l’ouvrage met en lumière comment cet épisode, bien que bref, a accéléré les aspirations indépendantistes en Amérique du Sud : « L’invasion anglaise nous a fait du bien, car elle a précipité le processus d’émancipation. »
Deux jours après le départ des Britanniques, vaincus par les troupes de Santiago de Liniers – un militaire français, officier de la marine espagnole –, le premier cabildo abierto (assemblée populaire) se réunit à Buenos Aires, marquant un tournant vers le processus d’émancipation initié en 1810 par la « révolution de mai ».
