Au Panthéon, Rousseau rumine sa paranoïa
Publié en mars 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Voici un objet littéraire pas facile à identifier : une biographie intellectuelle de Jean-Jacques Rousseau doublée d’un roman épistolaire (y compris par e-mails) sur les amours complexes de Gavin, un jeune thésard irlandais, et de son maître universitaire, un homosexuel sadique. Mais tout se complique : Gavin, qui voyage sans problème dans le temps, du début du XXIe siècle au dernier tiers du XVIIIe, s’efforce de rencontrer Rousseau, parvient à l’amadouer et même à se promener longuement avec lui autour de Paris. Dans ces longues marches, plus ou moins thématiques, le thésard explore la pensée de son compagnon. Il hésite d’autant moins à pousser le Genevois dans ses retranchements philosophiques qu’il compte sur la perspective rousseauiste pour débrouiller ses propres problèmes. Mais de cet embrouillamini philosophico-romanesque émerge néanmoins, concède Suzy Feay dans The Spectator, « une exploration de certains des grands principes les plus chéris et les plus foutraques des Lumières […] tandis que le thésard est aux prises avec ces énigmes intemporelles, comme l’affrontement entre désir et moralité, idéologie et réalisme, le moi et la société ».
Rousseau et ses principales théories n’ont hélas guère d’effet face aux problématiques communes aux deux promeneurs. La première – l’amour évidemment – suscite chez Rousseau d’amples spéculations, certaines estimables (exaltation de l’amour passion, fondé sur une intégrité parfaite et tempéré par la raison), d’autres plus inquiétantes (la femme idéale doit être de condition intellectuelle et sociale inférieure à celle de l’homme, et donc se soumettre à lui pour qu’il puisse l’élever jusqu’à son niveau). Hélas, l’amour-sentiment à la Rousseau ne laisse pas, dans sa réalité quotidienne, de surprendre. Les vraies passions sentimentales du philosophe – vécues ou imaginées – s’inscrivent toujours dans un triangle où il « se contente de n’être ni l’amant ni l’aimé mais le point de contact entre les deux » (Madame de Warens, son amant Claude, plus Jean-Jacques ; Madame d’Houdetot, son amant Saint-Lambert et Jean-Jacques ; Héloïse, son amant de cœur Saint-Preux et le très sage Wolmar, sorte de Jean-Jacques idéalisé…). Quant à l’amour physique, il semble l’avoir essentiellement pratiqué avec Thérèse qui l’a délivré d’un onanisme compulsif et d’autres pratiques plus délictueuses, comme de montrer ses fesses aux jeunes filles dans les bois.
Les promenades imaginaires entre le thésard et son sujet permettent d’explorer les positions de ce dernier sur d’autres questions essentielles. La nature humaine ? Elle était fondamentalement bonne avant que la société ne soit venue la corrompe en forçant ses membres à la dissimulation et à la soumission. L’injustice sociale et la pauvreté (si visible partout à Paris, où il était interdit de secourir les miséreux) ? Elles n’inspirent qu’indifférence au philosophe pour qui la société est intrinsèquement mauvaise ; mais riches et pauvres sont, c’est une chance, parfaitement égaux face à l’oppression et à la « non-existence ». Une visite au Marquis de Sade à l’asile de Charenton, où les théories de Rousseau sur la perception innée chez l’homme du bien et du mal et sur les mérites de la vertu se trouvent mises à mal, fait tourner la rencontre (imaginaire) presque au pugilat. Une autre à Benjamin Franklin, auquel il expose ses théories sur l’éducation, se clôt sur sa déconfiture. Au fil du récit, on voit aussi se déliter toutes les relations amicales de Rousseau, avec ses collègues de l’Encyclopédie (vis-à-vis desquels il souffre en plus d’un complexe d’infériorité, car eux sont allés aux écoles) ou avec ses protecteurs, David Hume et la marquise d’Épinay notamment. Les promenades sont aussi l’occasion de mettre en scène la misanthropie de Jean-Jacques et sa paranoïa qui pimente leurs déambulations d’épisodes volontiers cocasses.
Car, à en croire l’auteur qui en fait le leitmotiv de son livre, Rousseau souffrira toute sa vie d’une culpabilité paranoïaque causée par l’abandon coup sur coup des cinq enfants qu’il a eus avec Thérèse Levasseur, au grand désespoir de cette dernière. Tous ont été déposés, anonymement sauf le premier, dans la « tour d’abandon » des enfants trouvés, c’est-à-dire condamnés à mort à très court terme. Justification de Rousseau, selon l’auteur : « il n’y avait à l’époque pas le moindre doute dans son esprit qu’il obéissait à un devoir. Pour travailler à faire connaître son nom, il fallait qu’il soit dégagé des chaînes de la paternité, car avant que la fortune ne vienne à lui il n’aurait pas un sou devant lui. En abandonnant ses enfants, il leur épargnait donc le malheur encore bien plus grand de ne pouvoir être nourris par leur propre père… ». Cette présentation plutôt spécieuse semble satisfaire Gavin, lui aussi confronté à l’exigence de son propre compagnon qui souhaite adopter un enfant. Mais cette culpabilité pèse d’autant plus douloureusement sur Rousseau qu’il n’a cessé de s’intéresser aux problématiques de l’éducation, dans Émile ou de l’éducation bien sûr, mais aussi dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, dans Considérations sur le gouvernement de Pologne – dans tous ses textes à vrai dire. Une culpabilité qui, pire encore, va croissante et culminera avec un terrible « outing » dans un pamphlet de 1764, Le Sentiment des citoyens, où Voltaire s’indigne (anonymement) que « Rousseau ose écrire sur l’éducation [alors] qu’il traîne avec lui de village en village et de montagne en montagne la malheureuse dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital, en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion ». Le coup porte. Rousseau passera les derniers quatorze ans de sa vie à tenter de se disculper à ses yeux comme à ceux de ses contemporains. Et de Dieu aussi : son pénultième ouvrage et plus brûlant plaidoyer, Rousseau juge de Jean-Jacques, il tentera de le déposer sur l’autel de Notre-Dame de Paris. En vain – la grille du chœur était fermée à clé. De quoi garantir une paranoïa prolongée dans la crypte du Panthéon, où il fait face à Voltaire.
