On aveugle bien les prisonniers
Publié en avril 2026. Par Carlos Schmerkin.
Aveugler des prisonniers ou un adversaire était une pratique courante de l’Empire byzantin. Au début du XIe siècle, son principal adversaire était la Bulgarie du tsar Samuel. En 1014, l’empereur byzantin Basile II lui infligea une cuisante défaite au col du Kleidion, au nord de Thessalonique. On rapporte qu’il fit aveugler 15 000 prisonniers, laissant borgne un homme sur 100 afin que les aveugles puissent être guidés jusqu’à leur foyer. Pendant des semaines, une colonne d'hommes parcourut à tâtons le long chemin qui mène à la capitale bulgare. Devant ce spectacle, Samuel aurait été tellement ému qu’il succomba à une attaque cardiaque.
Le Mexicain David Toscana fait de cette histoire une épopée littéraire saisissante. Il redonne voix aux vaincus, transformant une tragédie collective en une méditation sur la guerre, la survie et la dignité humaine.
Ses personnages sont Kozaron, un scribe aveugle, des soldats mutilés, des maîtres charlatans, des guides improvisés. Le récit oscille entre horreur et humour noir, dans une langue magnifique. Le châtiment d’aveuglement s’inscrit dans une longue tradition culturelle, explique l’auteur dans le portail Infobae España. Dans la Bible, la cécité est une métaphore du manque de compréhension ou du manque de courage nécessaire pour affronter la vérité. « C’est pourquoi on dit qu’“il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir” », dit l’écrivain, se référant à notre époque, où l’excès d’images et d’informations paradoxalement nous aveugle.
L’humour noir qui irrigue le roman a été salué par le jury du prix Alfaguara, qui lui a été remis. « Au Mexique, nous savons rire de nos tragédies », ajoute-t-il. David Toscana était jusqu’ici resté un écrivain relativement confidentiel (quatre de ses livres ont tout de même été traduits en français). Doté de 147 000 euros et de notoriété mondiale, le prix Alfaguara change la donne. « J’ai toujours écrit pour un lecteur qui me ressemble. Maintenant, nous verrons combien il y en a », dit-il avec humour.
