L’absurde agonie de Berlin sous Hitler

Mystères de la vie dans une capitale en guerre et sous une dictature… L’historien anglo-néerlandais Ian Buruma parvient pourtant à lever un coin du voile sur le Berlin d’entre 1939 et 1945, en exploitant quelques-uns des rares récits écrits sur le vif et les témoignages de survivants, dont celui de son propre père, un étudiant envoyé sur place au titre du STO. De ce patchwork émerge d’abord l’image de conditions de vie très contrastées. En haut, les caciques du nazisme et la haute bourgeoisie aryenne en mesure de prolonger la tradition berlinoise de bals, de concerts, de premières de films (Goebbels est un fanatique du 7e art) et de mœurs quelque peu dissolues – malgré la pudibonderie du régime soucieux d’oblitérer les souillures de l’époque Weimar. Plus bas dans l’échelle sociale prévaut plutôt un calme teinté d’appréhension. L’annonce de l’invasion de la Pologne et même des toutes premières victoires militaires est accueillie, contrairement à 1914, dans un silence réprobateur (« les Berlinois n’avaient pas vraiment confiance en Hitler, et vice versa », dit l’auteur). Mais on danse beaucoup, car tout doit paraître résolument « normal ». Sauf évidemment pour ceux dans le collimateur du régime car ne faisant pas partie intégrante du Volk : « éléments non fiables », et bien sûr les juifs, que la propagande désignait comme la cause de tous les malheurs du pays. Ils ne sont déjà plus que 90 000 à Berlin, deux fois moins qu’avant-guerre, mais en banlieue les premières déportations au camp de Sachsenhausen seront accueillies avec enthousiasme par les habitants. Les juifs temporairement épargnés sont cantonnés dans des « maisons juives » insalubres et surpeuplées avec un accès aux services publics, aux magasins, aux emplois qui se restreint de jour en jour tandis que les byzantines lois raciales de Nuremberg élargissent implacablement ces mesures aux semi-juifs et autres « mixtes ». 


Avec la fin de la drôle de guerre (Sitzkrieg) vont apparaître les premières restrictions alimentaires, le froid dans les maisons, les ersatz (thé de pissenlit, chaussures à semelles de bois), les coupons de rationnement (y compris pour la bière). Le gouvernement interdit rigoureusement de stocker la nourriture (« faire le hamster ») et promet que personne ne souffrira de la faim – mais la viande se fait si rare que même les nantis (désormais taxés à 50 % sur leur revenu) ne fréquentent plus que les restaurants italiens pour y manger des pâtes. Mais les privilégiés du régime, Göring en tête, se gobergent toujours dans les grands hôtels restés ouverts (l’Adlon notamment) tandis que « le bouc » Goebbels traque les jeunes actrices dans les studios de Babelsberg. 


Puis vient le temps des premiers raids aériens britanniques (été 1940), des abris et des « tours de Flak », à la fois plates-formes pour canons de DCA, hôpitaux et bunkers. Surgit aussi le grand dilemme : comment vivre sous une dictature sans se laisser corrompre moralement ? Mais comment opposer quand même la simple « décence » (saluer dans la rue un porteur d’étoile jaune ou porter secours aux « U-Boot », les jeunes juifs ou résistants passés dans la clandestinité) alors que la Gestapo règne dans la rue et sur les esprits et que dans la Prinz Albrecht Strasse retentissent les hurlements des gens qu’elle torture dans son QG.  


Les choses empirent au fil des mois, et Goebbels doit passer des exhortations patriotiques aux appels à « l’endurance », au « durcissement psychologique », avant de finir par « l’esprit de sacrifice ». Il doit bientôt interdire d’écouter la radio étrangère et limiter les jours où l’on peut danser. Les plus petits manquements « aux intérêts du Volk » – notion sacrée qui sert d’attrape-tout juridique – sont punis avec une extrême rigueur. Pourtant la moralité publique se dégrade (« D’abord bouffer, la morale ensuite », avait écrit Brecht). Les rues grouillent de prostituées et de racketteurs en chemise brune, mais aussi de mères de famille qui troquent leurs faveurs contre les rations des soldats en goguette.


En 1941, l’entrée en guerre de l’Amérique fait encore baisser le moral d’un cran, d’autant que Berlin était éprise de cinéma hollywoodien (Hitler aussi) et de jazz. Pour contrer le mauvais esprit des Berlinois (« Si toute l’Allemagne était comme eux, la guerre aurait été perdue depuis longtemps »), Goebbels proscrit la danse, les musiques frivoles et les marques de « sentimentalisme », et réprime la moindre marque de « défaitisme ». Il accélère aussi les efforts pour faire de Berlin une ville « Judenrein » (vide de juifs). En février 1943, lors d’une grand-messe nazie au Berliner Sportpalast, Goebbels enflamme encore son auditoire de fanatiques avec un appel lyrique à la « guerre totale » ; mais la population victime jour et nuit d’opérations de « saturation bombing » vit l’horreur et craint encore pire. Affamés, découragés, décimés mais harcelés aussi par la police et les dénonciateurs, les Berlinois gémissent : « Avant, c’étaient les juifs ; maintenant c’est notre tour », tandis qu’Hitler survit à des tentatives d’assassinat en série (deux en 1943, trois en 1944). Le pire sera pourtant pire que prévu. Oui, sur les 2 millions de Berlinois s’abattent les « Bolchéviques » décidés, avec l’aval du maréchal Joukov, à se venger tout en se donnant du bon temps. Mais les souvenirs recueillis par Ian Buruma témoignent surtout de « l’horreur infligée par les Allemands à leurs propres compatriotes » : au lieu de mettre rapidement fin à leurs souffrances par une reddition inévitable, Hitler, tout en dénonçant « la cruauté inhumaine de Churchill », fait encore ratisser les rues pour envoyer jeunes et vieux périr absurdement dans les rangs du « Volkssturm » – les réfractaires étant aussitôt pendus aux lampadaires toujours debout. Dans les abris surpeuplés, les gens ne se disent plus « bonjour » mais « aujourd’hui, reste en vie ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Stay Alive: Berlin, 1939–1945 de Ian Buruma, Atlantic Books, 2026

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