La politique-célébrité

L’idée que la politique pourrait redevenir autre chose qu’une compétition entre personnalités médiatiques est une douce chimère.

Pour ceux qui ont suivi les modalités du déclenchement de l’intervention militaire française en Libye (rencontre au sommet entre Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy), un retour sur la seconde mouture du livre de Roger-Gérard Schwartzenberg consacré à « l’État spectacle » ne sera pas un luxe. L’occasion nous est fournie par un animal politique d’un genre particulier, le Britannique David Howarth. Il a lu l’ouvrage en français et dit tout le bien qu’il en pense dans le Times Literary Supplement. À ceci près que, selon lui, pour dévastatrice que soit l’analyse de son ancien collègue français, elle reste en deçà de la réalité. David Howarth a été député du parti libéral-démocrate (un Ovni), entre 2005 et les élections de 2010. Il avait annoncé bien avant ce scrutin son intention de renoncer à la carrière politique, à l’âge de 52 ans. Il semble lui préférer l’université, les Amis de la Terre et Amnesty International.

Schwartzenberg avait publié la première version de son livre en 1977, dans les années Giscard. La seconde est nettement plus ambitieuse. Les vingt années qui ont suivi lui ont permis d’affûter son regard et surtout d’appliquer son analyse aux principales démocraties ou pseudo-démocraties de la planète, jusqu’au Venezuela et à la Russie. Partout, il observe la confusion volontaire entre politique et show-business. Il s’est particulièrement intéressé au cas Tony Blair. Avec son conseiller en communication Alistair Campbell, celui-ci avait entrepris, écrit Howarth, « de faire appel sans vergogne aux émotions pour saper la réflexion ».

Schwartzenberg n’est certes pas le premier à identifier le processus, souligne Howarth. Nietzsche l’avait anticipé, qui écrivait en 1888 : « Dans les cultures en déclin, quand il revient aux masses de prendre les décisions, l’authenticité se fait superflue ; elle devient un handicap. Seul l’acteur génère le grand enthousiasme. On voit donc poindre l’âge d’or de l’acteur – pour lui et pour tout ce qui relève de son genre. » En 1962, le politologue américain Daniel Boorstin * notait l’essor de ce qu’il appelait les « pseudo-événements politiques » : des événements qui n’auraient simplement pas existé si les médias n’avaient pas été sollicités pour les couvrir. Le « pseudo-événement » par excellence ? La conférence de presse. En 1967, Guy Debord publiait sa sulfureuse Société du spectacle.

Pour Schwartzenberg, la politique se réduit progressivement à une compétition entre des « personnalités » largement construites par les médias et, plus généralement, à une manipulation des images. Conséquence : la défiance croissante à l’égard des institutions démocratiques. C’est là que Howarth se sépare du Français. La situation est pire encore, estime-t-il. Car, en réalité, les électeurs restent viscéralement sensibles aux cabrioles des faiseurs d’images. La télévision est le réel. Les candidats qui répugnent à le reconnaître, tel Lionel Jospin (il a refusé d’utiliser sa famille comme outil de campagne), jouent perdants à coup sûr. « La politique-célébrité est davantage le résultat du désengagement politique que sa cause. » Howarth félicite Schwartzenberg d’évoquer le point de vue du consultant américain démocrate James Carville, pour qui n’importe quel acteur hollywoodien capable de raconter une histoire peut être élu président. Mais c’est Carville qui a raison. Les candidats acteurs gagnent forcément.

Schwartzenberg se montre optimiste sur l’impact d’Internet et l’avènement du « journalisme citoyen ». Howarth n’y croit pas une seconde, tant les moyens utilisés par les adeptes de ce nouveau sport relèvent souvent de l’abus de confiance. Le Français appelle de ses vœux une moralisation de la politique. Howarth ne voit pas d’où elle pourrait venir, tant l’exercice lui paraît fondamentalement subordonné aux règles du show-business – même à l’échelon local.

* David Boorstin, The Image. A Guide to Pseudo-Events in America.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’État spectacle 2, Politique, casting et médias de La politique-célébrité, Plon

ARTICLE ISSU DU N°22

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