Pieds et yeux bandés

Quand Philippe Sollers tapissait ses murs de dazibaos…

Ce fut le dernier soubresaut de l’époque mao. 1974  : la philosophe Julia Kristeva publiait Des Chinoises aux Éditions des femmes. Elle y expliquait que la pratique féodale du bandage des pieds témoignait d’un pouvoir féminin secret. Trois ans après la publication du livre de Simon Leys Les Habits neufs du président Mao, qui avait fourni la publicité nécessaire aux horreurs de la « grande révolution culturelle », l’écrivain Philippe Sollers se costumait mao et tapissait de dazibaos les bureaux de sa revue, Tel quel, hébergée par les Éditions du Seuil, rue Jacob, à Paris. Kristeva et Sollers, accompagnés de Roland Barthes, se rendirent cette même année en pèlerinage¬ en Chine, tous frais payés et toutes visites dûment orchestrées. Les raisons de cette « maomanie » et ses avatars ultérieurs sont explorés par Richard Wolin, historien des idées américain, dans un livre ausculté par Sudhir Hazareesingh dans la Literary Review britannique.

Il en ressort que la Chine n’était pas un modèle, comme avait pu l’être l’URSS, mais « une métaphore, un véhicule permettant à ces intellectuels d’asseoir leurs théories et leurs visions millénaristes ». Selon Wolin, cet épisode a marqué « la transition d’une gauche idéologiquement sclérosée vers une gauche dynamique et plurielle », écrit Sudhir Hazareesingh. Lequel n’est pas convaincu. Pour lui, Wolin exagère l’impact de cette idiosyncrasie maoïste. Celle-ci lui paraît surtout avoir été l’expression d’une hallucinante naïveté politique. Au contraire de Wolin, il voit dans ce moment un signe avant-coureur de l’ère de « l’individualisme creux, hédoniste et nombriliste » dont l’époque Sarkozy est l’expression.

ARTICLE ISSU DU N°21

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