Au-delà du Roi des Aulnes
Publié en juin 2026. Par Michel André.
Il n’est pas nécessaire de lire les 145 volumes de l’œuvre de Goethe pour s’émerveiller de son talent et apprécier sa pensée – même en français. Un Allemand qui n’avait jamais eu l’occasion d’en lire une ligne pendant ses études secondaires fait part de ses découvertes.
On est surpris d’apprendre à la première page du petit livre de Gustav Seibt qu’en neuf ans d’études secondaires dans un lycée réputé de Munich il n’a pas eu l’occasion de lire une seule ligne de Goethe. L’écrivain domine pourtant de sa stature le paysage littéraire germanophone. Ses œuvres complètes (romans, théâtre, poésie, souvenirs, essais scientifiques, journaux, correspondance) remplissent 145 volumes. Des générations de lycéens allemands ont appris par cœur son poème Le Roi des Aulnes et le monologue de Faust au premier acte de la tragédie qui porte son nom.
Il n’y a pas de honte à ne pas avoir lu Goethe, reconnaît Seibt, mais « c’est dommage ». Ayant lui-même été attiré vers son œuvre par quelques vers cités par Thomas Mann dans son roman Lotte à Weimar, il entend faire partager l’émerveillement de sa découverte à ceux qui n’auraient pas encore été confrontés à la beauté de la langue de Goethe et aider ceux qui n’ont conservé de lui que quelques souvenirs scolaires à pleinement apprécier la richesse de ses écrits.
Le livre qu’il lui consacre n’est ni une biographie ni une étude savante mais un voyage vagabond à travers son œuvre, conçu pour inciter le lecteur à s’y plonger. Organisé en 50 courts chapitres, il s’inspire explicitement de la série radiophonique française diffusée sous le même titre – « Un été avec [Montaigne, Proust, Homère, Rimbaud…] » – et des ouvrages auxquels elle a donné lieu.
Goethe est l’auteur de trois œuvres qui ont profondément influencé la littérature européenne de fiction : Les Souffrances du jeune Werther, roman de la passion amoureuse absolue que Seibt préfère caractériser comme celui du suicide par désespoir amoureux – il l’a rendu célèbre à l’âge de 25 ans ; Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, modèle du roman de formation ; et Les Affinités électives, qui illustre une théorie « chimique » de l’attirance sentimentale et son expression dans l’adultère. Seibt cite et commente les pages les plus évocatrices de ces trois récits, plus particulièrement des deux premiers.
Les poèmes de Goethe illustrent les grands thèmes qui traversent son œuvre : la beauté de la nature, l’unité du cosmos, la liberté, l’accomplissement de soi, le sens spirituel de l’existence, l’élévation de l’âme par l’amour. Exploitant à merveille la musique et les sonorités de la langue allemande, sa poésie fait appel à une langue trompeusement simple. Cette double caractéristique la rend difficile à traduire sans perdre ce qui fait sa beauté. En quelques mots courants, c’est toute une vision du monde qui s’exprime, comme dans le très court et célèbre poème Über allen Gipfeln (« Au-dessus de tous les sommets ») : « Le repos est sur tous les sommets, dans la cime des arbres on sent à peine un souffle ; les petits oiseaux se taisent dans les bois. Attendez, bientôt vous aussi trouverez le repos. »
Goethe était très conscient de sa remarquable capacité à dire beaucoup de choses en peu de mots, souligne Seibt. Cette qualité de concision en fait un des auteurs les plus faciles à citer : « Rien n’est plus effrayant que l’ignorance en action » (Maximes et réflexions), « Un homme voit dans le monde ce qu’il porte dans son cœur » (Faust). Autant que dans sa poésie, cette qualité se retrouve dans ses pages philosophiques et les propos recueillis par Eckermann dans Conversations avec Goethe.
Par l’accès direct qu’il donne à la pensée spontanée de Goethe et en raison de l’impression de sagesse et de largesse d’esprit qui s’en dégage, le livre d’Eckermann a été comparé avec la biographie de Samuel Johnson par James Boswell. Nietzsche, grand admirateur de Goethe, l’appelait « le meilleur livre allemand qui soit » et le considérait comme une des œuvres qui resteront du XIXe siècle avec Le Mémorial de Sainte-Hélène. La mention de ce dernier n’a rien de fortuit : Nietzsche compare souvent Napoléon et Goethe, et l’empereur est la personne la plus souvent citée dans les Conversations. Goethe admirait en Napoléon non l’homme de guerre mais l’homme d’action, « toujours à la hauteur des circonstances », capable de traduire sa pensée en actes et d’imprimer la marque de ses idées sur la réalité. Mais il se méfiait du despotisme. « L’exemple de Napoléon, dit-il à Eckermann dans un passage cité par Seibt, a, surtout en France, excité des sentiments d’égoïsme chez les jeunes gens qui ont grandi sous ce héros, et ils ne resteront pas tranquilles tant que de leur sein ne sortira pas un nouveau grand despote dans lequel ils verront réalisé ce qu’ils désirent être eux-mêmes. »
Embrassant les idéaux de liberté de 1789, mais préférant les évolutions organiques lentes et les changements progressifs aux bouleversements radicaux, Goethe éprouva vite un sentiment d’hostilité à l’égard de la Révolution française en raison des violences qu’elle avait engendrées et de sa crainte qu’elles ne se répandent en Allemagne. Gustav Seibt met bien en lumière son libéralisme, son pacifisme, son cosmopolitisme et son aversion envers le nationalisme. Ces traits se combinaient chez lui avec un conservatisme dont il se défendait et un attachement à l’ordre, pour peu que celui-ci ne fût pas injuste.
Ses écrits les plus personnels comprennent, à côté d’une abondante correspondance (50 volumes), l’autobiographie qu’il a rédigée à la fin de sa vie intitulée Poésie et vérité ainsi que son Voyage en Italie, récit du périple de deux ans qu’il a effectué dans la péninsule. Ce voyage fut un moment de bonheur absolu. Jamais par après, affirma-t-il, il ne fut aussi heureux qu’en Italie. Sur les traces de l’archéologue Johann Winckelmann, il fut ébloui par les vestiges de la civilisation gréco-romaine antique. Fasciné, aussi, par la splendeur de l’art de la Renaissance, et subjugué par la lumière méditerranéenne et les beautés de la nature, jusque dans ses manifestations les plus paroxystiques, comme le montre le récit de son ascension du Vésuve dans une phase d’activité : « Nous étions au bord de la gueule énorme dont la fumée était écartée de nous par un vent léger, mais en même temps nous voilait l’intérieur du gouffre, qui fumait alentour par mille gerçures. Pendant un intervalle, la vapeur laissa apercevoir çà et là des parois de rochers crevassées. Le spectacle n’était ni instructif ni agréable, mais, par cela même qu’on ne voyait rien, on attendait, pour voir sortir quelque chose. […] Soudain le tonnerre retentit. »
Goethe découvrit aussi en Italie les joies de l’amour physique en compagnie d’une jeune femme sur le dos nu de laquelle il tapotait, raconte-t-il dans les Élégies romaines, pour compter les hexamètres des vers qu’il composait. Chroniquement enclin à tomber amoureux, il n’avait connu jusque-là que des idylles platoniques (par exemple avec Frédérique Brion, modèle de Marguerite dans Faust), des liaisons sans espoir (avec Charlotte Buff, qui inspira le personnage de Charlotte dans Les Souffrances du jeune Werther), une intense amitié amoureuse avec Charlotte von Stein, dame d’honneur à la cour de Weimar avec laquelle il entretint une correspondance passionnée. De retour en Allemagne, installé à Weimar, il fit la connaissance d’une jeune femme d’un milieu social inférieur au sien, Christiane Vulpius, qui devint sa maîtresse à l’étonnement scandalisé de la bonne société de la ville et qu’il finit par épouser. Elle lui donna cinq enfants dont quatre moururent en bas âge. Leur entente était forte, notamment sur le plan érotique.
Gustav Seibt ne s’étend pas sur l’activité considérable déployée par Goethe au service du duc de Saxe-Weimar-Eisenach. Menée à côté de ses travaux littéraires et intellectuels, elle aurait suffi à occuper plusieurs personnes moins prodigieusement actives que lui : levés topographiques, établissement du cadastre, collecte des impôts, réouverture d’anciennes mines d’argent, sans compter les innombrables pièces qu’il rédigea et monta pour le théâtre de la ville.
Il donne par contre un aperçu de son travail scientifique en évoquant ses travaux en optique et son Traité des couleurs. Goethe pensait à tort que la théorie des couleurs de Newton, basée sur le spectre du rayonnement lumineux, était fausse et entendait la réfuter à l’aide de sa propre théorie, qui les explique par un mécanisme de combinaison de lumière et d’ombre. Il ne parvint pas à imposer ses idées mais nous a laissé une série d’observations judicieuses sur les ombres colorées qui sont d’un grand intérêt pour l’étude physiologique de la vision et la phénoménologie de la perception des couleurs, ainsi que pour l’analyse des œuvres picturales.
Il consacra par ailleurs beaucoup de temps à la géologie, la botanique et la zoologie. Son étude de la morphologie des organes des plantes et sa découverte de la présence, chez l’homme, de l’os intermaxillaire qu’on croyait n’exister que chez d’autres vertébrés le rendirent sensible à l’idée d’une transformation des organismes vivants. Basée sur l’idée de l’existence de l’Urpflanze et l’Urtier, l’organisme végétal primordial et son équivalent animal, sa vision du vivant avait toutefois un caractère plus philosophique que scientifique. En matière religieuse, montre Seibt, Goethe était éclectique. À côté du christianisme, il s’intéressait à l’islam, aux religions orientales et à certaines formes d’ésotérisme. Fondamentalement, il était un panthéiste identifiant Dieu et la Nature : à côté de Shakespeare, qu’il a traduit, le génie du passé qu’il admirait le plus était Spinoza.
Après la mort de sa femme, Goethe tomba follement amoureux au moins deux fois, dont la dernière d’une jeune fille de 17 ans. Avec l’âge, son attention se tourna vers la question du temps : l’âge, le vieillissement et la baisse de son énergie, qui n’entamaient nullement sa détermination à continuer son travail de réflexion. Mais aussi le temps qui nous sépare des époques du passé : « Ce que les anciens Grecs pouvaient dire ne nous paraît plus convenable, et ce que les contemporains de Shakespeare, si vigoureux, jugeaient parfaitement acceptable est insupportable pour l’Anglais de 1820. » Certains aspects de la modernité, qu’il envisageait avec prescience, le préoccupaient : « Je regarde comme le plus grand mal de notre siècle […] cette avidité avec laquelle on dévore à l’instant tout ce qui paraît […]. Tout ce que chacun fait, entreprend, compose, même ce qu’il projette, est traîné sous les yeux du public. »
Il est mort en 1832 à l’âge de 82 ans. « Le matin qui suivit le jour de sa mort, raconte Eckermann, je me sentis un profond désir de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m’ouvrit la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait comme un homme endormi […]. J’avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que l’esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la main sur le cœur, je ne trouvai qu’un silence profond ; j’avais pu jusqu’à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai un libre cours à mes larmes. » Sans doute avait-il à l’esprit le mot de Napoléon au sortir d’une entrevue avec Goethe. Aux deux officiers qui l’accompagnaient, il déclara, semble-t-il : « Voilà un homme. »
