Cherchez le Trump sous le Périclès

Fils à papa devenu autocrate ; doté d’une présence physique imposante ; virtuose de la communication ; grand bâtisseur de monuments et grand démolisseur des normes sociales ; populiste ; passablement va-t-en-guerre, quoiqu’avec des succès variables ; obsédé par l’idée de faire de sa nation la plus riche et la plus puissante, quitte à malmener ses alliés… Non, ce n’est pas du Donald Trump au XXIe siècle qu’il s’agit, mais du Périclès au Ve siècle avant notre ère. Même si David Stuttard n’évoque pas explicitement le parallèle, difficile de pas l’avoir à l’esprit pendant la lecture de ce long texte très érudit et très exhaustif. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être tenté de poursuivre la piste des similarités (des différences aussi) entre l’autocrate antique et son émule contemporain. Au passage, non seulement découvrira-t-il les singularités de la vie politique à Athènes pendant son âge d’or, mais il le fera avec plaisir car l’historien britannique est par ailleurs metteur en scène de théâtre, d’où le rythme soutenu de sa narration.


Périclès était né à Athènes d’un père riche et puissant et d’une mère très bien née. Enfance donc ultra-privilégiée, mais noircie par les deux guerres médiques (persiques), quand à deux reprises Athènes elle-même (ou ses habitants seulement la seconde fois) a été sauvée de justesse par des victoires miraculeuses, sur terre à Marathon (en - 490 avant notre ère) et sur mer à Salamine dix ans plus tard. En plus de ce double traumatisme, Périclès avait vécu les violentes attaques politiques contre son père, un fervent démocrate, constamment en prise à l’hostilité des aristocrates. Mais loin de détourner le jeune homme de la chose publique, ces expériences l’avaient assisté dans une rapide escalade au sein du parti des populistes/réformateurs dont il deviendra le leader à 35 ans. 


Périclès était animé d’une double résolution : réactiver la jeune démocratie athénienne déjà en voie d’essoufflement après juste 60 ans d’existence (il fallait parfois rameuter de force les participants aux assemblées du peuple) ; et surtout raffermir la protection de sa cité, toujours menacée par les Perses mais aussi par les voisins spartiates. Pour cela, Périclès, qui bientôt accèdera au poste suprême de stratège, allait s’appuyer sur l’omniprésente et omnipuissante religion grecque dont il fera un usage très habile quoiqu’un tantinet cynique. Pour survivre, martelait-il dans ses discours où sa prestance, son charisme et ses talents oratoires ensorcelaient l’assistance, Athènes devait s’assurer de la bienveillance divine, donc acheter le soutien des multiples dieux grecs, rivaux et versatiles, en leur bâtissant des temples et en leur offrant des sacrifices (animaux !). Périclès lança donc un programme de constructions fastueuses et splendides à Éleusis et surtout sur l’Acropole, qu’il coiffa de l’inestimable Parthénon. Et comme il fallait éviter que les Perses puissent derechef ravager ces nouvelles splendeurs, il dota Athènes de remparts prolongés de murs s’étirant jusqu’au port du Pirée. Ce faisant, il donna du travail à quasiment toute la population, qui lui en savait bien gré. Quant au financement de cette très ambitieuse politique proto-keynésienne, c’est encore la menace perse qui allait le permettre. Les cités grecques furent unies pour la première fois de leur histoire au sein d’une alliance défensive, la ligue de Délos – une sorte d’OTAN avant la lettre, mais telle qu’en rêverait un jour Washington : ses membres payaient en effet à Athènes d’énormes cotisations pour jouir de la protection de sa flotte. 


Pendant longtemps Périclès va toucher les dividendes de cette politique avisée et sera réélu stratège quasiment année après année. En parallèle de son activité bâtisseuse, il réorganise en profondeur les mécanismes de la démocratie pour la conforter. Mais c’est une démocratie en trompe-l’œil – « en apparence un gouvernement du peuple, en réalité celui du premier citoyen » nuance Thucydide, un admirateur pourtant. Périclès utilise les outils de la démocratie (notamment l’isonomia, le principe de l’égalité de tous devant la loi) pour se débarrasser de ses concurrents conservateurs ou pro-Spartiates que par la magie de son verbe il fait ostraciser par l’assemblée du peuple (c’est-à-dire envoyer en exil pour dix ans) chaque fois qu’il en a l’occasion. Il restreint aussi l’accès à la citoyenneté pour les métèques (ceux qui « vivent à côté », les migrants d’alors) tandis que les femmes, mais surtout les esclaves (un tiers de la population tout de même !), demeurent privés de tous droits politiques et autres. Sous son égide encore, la ligue de Délos devient un véritable racket de protection et l’impérialisme athénien prend toute son ampleur. Les alliés sont mis en coupe réglée, et lorsque Naxos et Thasos tentent de faire sécession, les deux îles sont très sévèrement punies. D’autres indisciplinés, comme la ville de Mégare, sont par contre matés non par la force mais par des méthodes appelées à un grand avenir : les sanctions économiques et l’embargo. Notre homme est en effet – tiens, tiens ! – particulièrement épris de domination commerciale et conscient de la nécessité de fluidifier les échanges ; d’ailleurs il emmènera lui-même sa flotte jusqu’au fin fond de la mer Noire pour sécuriser les lignes athéniennes d’approvisionnement.


En revanche Périclès est par ailleurs un intellectuel qui s’entoure de gens prestigieux – les philosophes Protagoras et Anaxagore, l’historien Hérodote, les dramaturges Sophocle et Euripide, des artistes comme l’architecte du Parthénon, Ictinos, ou le sculpteur Phidias – sans oublier sa propre compagne, l’influente et (présumée) scandaleuse Aspasie. Tout ce petit monde est réputé libre penseur, ou du moins davantage attaché aux cultes (pour leurs effets sur le lien social) qu’aux doctrines elles-mêmes. Il faut dire que les dieux grecs laissent à désirer. Très proches des hommes, à la fois géographiquement (le mont Olympe n’est pas si loin d’Athènes) et surtout psychologiquement, ils n’hésitent pas à se travestir en n’importe quoi pour franchir la poreuse frontière les séparant des humains avec qui ils s’accouplent souvent. Mais attention, cette frontière, comme le tissu Gore-Tex, n’est perméable que dans un sens. Malheur aux humains ivres de puissance qui viennent concurrencer les dieux – c’est faire acte « d’hubris », cette excessive confiance en soi qui conduit souvent les grands leaders à leur perte. Périclès échappera d’autant moins à la malédiction qu’il paraît porté sur l’impiété. Ses amis philosophes n’osent-ils pas déclarer, l’un (Protagoras) « que l’homme est la mesure de toutes choses », ou l’autre, carrément, « que Zeus n’existe pas » (Anaxagore) ? Peut-être l’hubris du leader athénien était-elle moins focalisée sur sa propre grandeur que sur celle de sa cité, dont il voulait assurer par tous moyens la suprématie ? Quoi qu’il en soit, les dieux vont punir l’une et l’autre en avalisant un implacable enchaînement de catastrophes : l’arrogance d’Athènes ravive l’hostilité de Sparte ; face à la menace, Périclès choisit hardiment d’abandonner les campagnes pour regrouper toute la population derrière les murs de la ville ; et le surpeuplement consécutif va favoriser le déclenchement d’une épidémie de peste. Déjà malmené politiquement depuis quelque temps pour sa très dispendieuse politique de grands travaux, Périclès se verra même à son tour brièvement ostracisé. On le rappellera peu après, mais il tombera victime de la peste avant d’avoir pu regagner sa haute position. Athènes recevra le message, et voudra restaurer l’autorité des dieux. Socrate sera bientôt mis à mort parce qu’il corrompait la jeunesse et promouvait l’impiété. L’hubris de Périclès fera même une paradoxale victime collatérale : la démocratie elle-même, très critiquée, à commencer par les philosophes. Platon ne mettra-t-il pas dans la bouche de Socrate cette condamnation : « Périclès a rendu les Athéniens paresseux, lâches, bavards et intéressés » ? Il mettra aussi dans celle d’Aspasie, Madame Périclès, ce jugement cynique : « Les uns appellent cela démocratie, les autres de tel autre nom ; mais c’est en réalité le gouvernement de l’élite avec l’approbation de la foule ». L’hubris, même au nom de la démocratie, serait en fait toxique pour la démocratie aussi – faites passer le message outre-Atlantique.

LE LIVRE
LE LIVRE

Hubris: Pericles, the Parthenon, and the Invention of Athens de David Stuttard, The Belknap Press of Harvard University Press, 2026

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