Connaissez-vous l’hamartiologie ?
Publié en mai 2026. Par Carlos Schmerkin.
L’Argentin Matías Battistón a traduit en espagnol la trilogie de Samuel Beckett Molloy, Malone meurt et L’Innommableen s’appuyant sur les originaux en français et sur les traductions que l’auteur (irlandais) a lui-même réalisées. Il tire un livre de cette expérience. Le titre évoque l’une des nombreuses curiosités que le traducteur découvre au fil de ses recherches et dont il ne sait que faire : la mère de Beckett aimait les ânes et en possédait un qui est mort « étouffé par une tulipe ».
« Il m’est apparu que je pouvais écrire un livre avec ce que j’avais laissé de côté en traduisant […]. Cela pourrait aider à mettre en lumière le bazar qui accompagne tout projet de traduction, à examiner les questions qui surgissent et souvent restent sans réponse, à tirer les fils que d’habitude on n’a ni le temps ni la motivation ou des raisons suffisantes pour explorer davantage », écrit-il.
« Au début, ça voulait être un essai, puis un journal, puis une espèce de narration, et à la fin c’est devenu un mélange de tout ça », raconte l’auteur au journal La Nación. Au fil des pages Battistón convoque une galerie d’auteurs et traducteurs tels que Nabokov, Borges, Rosa Chacel… Le traducteur espagnol de Jonathan Franzen, Ramón Buenaventura, détesta tant son auteur qu’il en fit un journal de traduction assassin. Quant aux erreurs de traduction, elles sont légion mais ont leurs vertus. Battistón estime que certaines ont une efficacité littéraire que les versions plus rigoureuses n’ont jamais atteinte. Truffée d’approximations, la traduction de l’Ulysse de Joyce en espagnol par José Salas Subirat aurait ainsi gagné en mystère à chaque contresens. José Bianco a transformé les pommes de Beckett en pommes de terre : sa version en devient, par accident, plus irlandaise que l'original. « Je crois avoir trouvé des cas où certains auteurs, comme Borges, s’amusent tellement en découvrant des erreurs qu’ils en inventent d’autres », confie l’auteur. Il forge le terme d’hamartiologie – doctrine du péché appliquée à la traduction.
« Un livre que personne n’a traduit devrait nous préoccuper autant qu’un livre que personne n’a écrit », dit-il encore. Il s’inquiète pour l’avenir du métier. « Dans un avenir proche, l’IA sera tout aussi capable de rédiger les critiques des livres traduits que de traduire ces livres. » Fini le traducteur, vecteur supplémentaire de l’œuvre, acteur auquel on peut même finir par s’identifier ?
Et les éditeurs ? « Ils font semblant de mieux me payer cette fois-ci, et moi je fais semblant de respecter les délais. »
