Cyniques entrepreneurs en mariage
Publié en mai 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Pas facile de trouver l’âme sœur dans le nouveau Paris d’après la Révolution. « Peut-être vit-elle dans le même immeuble que vous, voire derrière le mur commun. Mais deux célibataires qui auraient pu passer leur vie entière à se chercher plutôt qu’à se rendre heureux mutuellement pourront, grâce aux Petites Affiches, se rencontrer au cabinet central de Monsieur Villiaume (rue Neuve-Saint-Eustache) et se jurer un amour et une fidélité éternels devant son bureau », lit-on dans une brochure de présentation retrouvée par l’historienne américaine Andrea Mansker. Ledit Villiaume y fait la promotion d’un service qu’il a sinon inventé du moins placé sur un grand pied, et même légitimé : l’utilisation d’un journal pour diffuser des petites annonces matrimoniales et arranger ensuite des unions. Il y a en effet de la demande, et beaucoup. Début le XIXe, la population de Paris va passer d’un demi-million à 720 000 habitants, et parmi les nouveaux arrivants des hordes de célibataires, vétérans de la grande armée démobilisés ou paysans et paysannes déracinés par des prémices d’exode rural. Villiaume, qui a fait un tour dans les prisons napoléoniennes (pour avoir projeté d’assassiner l’empereur) et même un séjour dans un asile, veut se refaire et se remplir les poches en invoquant un double devoir patriotique : relancer une démographie épuisée et réorienter vers le droit chemin conjugal les prédateurs potentiels en maraude dans les rues. Il va transformer rapidement un business précédemment décrié en formidable succès commercial grâce à une idée simple : faire alliance avec Les Petites Affiches, un des rares journaux que Napoléon laisse paraître et qui est très lu. Journaliste et marieur vont dès lors se faire la courte échelle : les annonces au narratif bien souvent imaginaire et plein de sous-entendus érotiques vont captiver les lecteurs qui se découvrent une grande curiosité pour la vie privée d’autrui ; et tandis que la diffusion du journal grimpe, l’impact des annonces progresse et le nombre des clients de Villiaume aussi.
Il faut dire que le moment est propice. Après la tourmente révolutionnaire, et avec le boom économique de la Restauration et de la monarchie de Juillet, les cartes de la société commencent à être d’autant rebattues que le nouveau Code civil vient de changer la donne du mariage. Celui-ci prend un tour résolument transactionnel et contractuel, mais aussi consensuel car ce sont désormais les futurs époux qui ont le dernier mot. Un début de mobilité sociale émerge, que les annonces matrimoniales vont s’efforcer de fluidifier, parfois de façon spectaculaire. Une certaine Émilie se décrit par exemple en quête d’un aristocrate âgé et ruiné, auquel elle procurera une vieillesse « cossue » pourvu qu’il légitime les enfants qu’elle a déjà mis au monde et leur transmette son nom. L’autrice détecte aussi dans cet abondant matériau d’intéressantes tendances. Elle montre que le « courtier en mariage », rompant avec le rationalisme du siècle précédent, met l’accent sur l’importance du hasard dans la loterie conjugale. Villiaume explique avoir quant à lui rencontré son épouse parce qu’elle avait chuté en traversant une ruelle aujourd’hui disparue, la rue du Hasard ! Un mariage heureux, mais tout le monde n’ayant pas la même veine que lui, il suggère d’utiliser ses services pour mettre plus de chances de son côté. Et une fois la commande passée, il y va carrément, à coups de descriptions outrageusement flatteuses voire mensongères ou de rencontres faussement inopinées dans la salle d’attente de son cabinet. Au départ, les candidats – surtout des hommes échaudés par des échecs sentimentaux – sont rapidement rejoints par des femmes qui pressentent qu’avec Villiaume elles peuvent réduire le risque de tomber sur un époux au « caractère moral » défaillant.
Son succès vaut au « marieur » quantité d’imitateurs (250 !) mais aussi de critiques. Il faut dire qu’il agace par son auto-promotion tapageuse, elle aussi en rupture avec les habitudes du siècle précédent, quand la communication commerciale était purement factuelle et très encadrée par les guildes commerciales. Villiaume multiplie au contraire les brochures distribuées à tous vents, les affiches, les encarts dans les journaux… En fait, il va quasiment inventer la publicité écrite – ou plutôt la réclame – et surtout établir ce grand principe : qu’importe qu’on parle de vous en bien ou en mal, l’essentiel est qu’on en parle ! Si bien qu’il ne s’offusque pas du flot de caricatures moquant les prétentions suspectes de matrones moustachues en quête d’un jeune et vaillant domestique, ou la naïveté des quasi vieillards qui harponnent des femmes jeunes et jolies qui se révèlent aussitôt acariâtres et dépensières et bien sûr les rendent instantanément cocus. Villiaume fait même son miel de ces railleries et on le voit rire à gorge déployée lors de la représentation de La Matrimonio-Manie d’Eugène Scribe qui le prend à partie.
L’homme meurt en 1832, mais sa position sur le marché matrimonial est vite reprise par Charles de Foy, un opérateur très ambitieux et plus haut-de-gamme. De Foy se présente comme un aristocrate connecté avec les meilleurs milieux et fait miroiter à la clientèle bourgeoise les opportunités de la nouvelle mobilité sociale. Il vante aussi la totale discrétion de ses services (son cabinet est pourvu de salons privés accessibles par des escaliers différents) et met en scène des évènements familiaux pour faire croire que l’union est le fruit d’une mécanique matrimoniale bien rôdée. Bientôt il va même servir de banquier d’affaires payé à la commission (5 à 10 % de la dot !) qui étudie d’abord les mérites d’un rapprochement potentiel, puis évalue la surface financière réelle de la cible et paramètre les contours juridiques de la transaction. Mais son succès ne lui vaut pas seulement des critiques et railleries mais aussi de nombreuses actions en justice. Sous la Restauration les conservateurs revenus aux commandes reprochent à De Foy de « marchandiser » le sacrement du mariage et d’en intensifier le côté transactionnel. Jugée contraire aux bonnes mœurs et même proche de la prostitution, l’activité d’agent matrimonial tombe dans un dangereux flou juridique dont De Foy, de procès en procès, parviendra peu ou prou à l’extraire (il obtiendra même une patente commerciale). Mais il faudra attendre une loi de 1989 pour que la pratique soit clairement légalisée – et encadrée. Hélas, entretemps la donne aura changé, les préférences des jeunes générations allant aux « transactions » digitales intersexes, fugaces et considérablement plus expéditives.
