Les bons côtés de la médecine d’antan

Rousseau attribuait la cruauté des Anglais au fait qu’ils mangeaient du « rosbif ». Il est surprenant de penser qu’en Europe, jusque vers la fin du XVIIIe siècle, la médecine est restée fondée sur les principes du corpus hippocratique, à l’époque d’Aristote et de la théorie des humeurs de Galien, à l’époque de Marc Aurèle. La nourriture faisait le corps mais aussi l’esprit. Le tempérament de chacun reposait sur l’équilibre entre quatre humeurs corporelles : le sang, le phlegme, la bile noire et la bile jaune. Ce qui créait quatre catégories de personnes : les sanguins, les « phlegmatiques », les mélancoliques et les colériques. L’équilibre variait selon les climats et les pays en fonction du type de nourriture préféré et la médecine pouvait le modifier astucieusement. Melons et concombres, froids et humides, à forte teneur en phlegme, étaient déconseillés aux phlegmatiques. En raison de leur forte teneur en bile jaune, les colériques devaient éviter les oignons, lesquels étaient au contraire conseillés aux phlegmatiques. Dans la pièce de Shakespeare, le mari de la « mégère apprivoisée » enlève la viande de son menu, pour la rendre plus docile. 


Ces sages conseils s’inscrivaient dans une conception très large d’un état idéal fondé sur une morale de modération dans tous les domaines, y compris l’exercice, le sommeil et la gestion de ses excréments. Ceux qui s’en écartaient prenaient des risques. Si bien que le conseil des médecins pouvait être légitimement rejeté, au vu d’un adage remontant à l’empereur Tibère, selon lequel « chacun peut être son propre médecin ».  


En fouillant cette histoire complexe, l’historien des sciences Steven Shapin observe qu’avant l’invention de la médecine scientifique et l’émergence de savants nutritionnistes obsédés par les « calories » et les « protéines » prévalait une médecine que l’on qualifierait aujourd’hui de préventive. L’objet de la médecine scientifique, certes beaucoup plus puissante, est aussi plus étroit. D’une certaine façon, écrit dans Nature l’historienne de l’alimentation Lizzie Collingham, le courant actuel consistant à promouvoir une alimentation morale, modérée, respectueuse de l’environnement, associée à divers conseils d’exercices physiques, renoue avec les traditions les plus anciennes. 

LE LIVRE
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Eating and Being: A History of Ideas About Our Food and Ourselves de Steven Shapin, University Of Chicago Press, 2024

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