L’Amérique en désarroi
Publié dans le magazine Books n° 25, septembre 2011.
Le dernier roman de Jonathan Franzen a fait l’événement lors de sa sortie outre-Atlantique. Chronique d’une famille américaine en crise, Freedom offre un portrait au grand angle du pays sous l’administration Bush.
« Great American Novelist », « Grand romancier américain », lisait-on à l’été 2010 en couverture de Time Magazine, qui saluait ainsi la parution de Freedom, le dernier livre, très attendu, de Jonathan Franzen. Un roman-fleuve de 720 pages qui, à l’instar des Corrections (traduit aux Éditions de l’Olivier en 2002), sonde l’âme de la classe moyenne américaine. Et bien davantage. Car ce récit épique de « la désintégration d’une famille offre aussi un portrait au grand-angle du pays », résume Michiko Kakutani dans le New York Times.
Les Berglund vivent à Saint Paul, Minnesota. Il y a Walter, incarnation du chic type politiquement correct, son épouse Patty, emblème de la « desperate housewife » des banlieues résidentielles, leur arriviste de fils, et leurs ignobles voisins, vulgaires et républicains. Patty, qui avait renoncé à son amour de jeunesse pour une vie bien rangée aux côtés de Walter, sombre peu à peu dans la dépression, l’alcoolisme et l’adultère. Walter, lui, se prend de passion pour son assistante et pour un oiseau migrateur menacé d’extinction.
Un Tolstoï des temps modernes
Franzen est « un écrivain du XIXe plus encore que du XXIe siècle, analysait Lev Grossmann dans Time Magazine. Alors que la mode est au gros plan, au miniaturisme, à l’exploration d’un microcosme, il préfère le plan large qui embrasse tout pour écrire le grand livre de notre manière de vivre ». Et pour Charles Baxter, dans la New York Review of Books, ce « brillant hybride de Jane Austen et de D.H. Lawrence », qui croit encore au roman d’amour, se voit bien plutôt en Tolstoï des temps modernes : « L’ambition de Freedom est d’être l’un de ces romans qui résument une époque et en reflètent tous les aspects », notamment sociaux et politiques : « La colère des ultraconservateurs, les dysfonctionnements de l’administration, les mensonges publics »… La vision que donne Franzen de la sphère publique américaine est très négative et pessimiste. Il semble n’y avoir aucune solution aux problèmes du monde : « L’indignation grandit à mesure que se déroule le roman et que les personnages contemplent un fléau après l’autre. » Le résultat est « une forme particulière de désespoir, une espèce de rage sans exutoire – celle-là même que ressentait la majorité des gens cultivés sous l’administration Bush », explique encore Baxter.
Mais Franzen n’est pas seulement un écrivain ambitieux, il est aussi très scrupuleux. Ce « merveilleux styliste, qui a complètement chambardé la littérature américaine », a consacré neuf ans à l’écriture de cet ouvrage, peaufinant inlassablement ses « phrases exquises » et répétant, comme Flaubert, tous ses dialogues à haute voix, rapporte Ron Charles dans le Washington Post. L’écrivain a même songé à adopter des enfants pour mieux comprendre la vie de famille !
Une rigueur et une exigence qui sont sans doute, pour Lev Grossmann, les clés de son succès : « Bien conscient que les gens sont plus libres que jamais de se divertir autrement qu’en lisant, Franzen veut écrire des livres passionnants. » C’est le cas de celui-ci.