Le relativisme de Claude Guéant
Publié en février 2012. Par Olivier Postel-Vinay.
Notre ministre de l’intérieur a créé un scandale en déclarant le 4 février lors d’un colloque : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas » (autrement dit : la civilisation chrétienne occidentale vaut mieux que la civilisation musulmane). Difficile de ne pas y voir un argument électoral de bas étage. Mais au-delà, il n’est pas sans intérêt de se pencher un instant sur le premier pan de la phrase : quelle est donc cette « idéologie relativiste de gauche » incriminée par le ministre ?
Dans notre dossier sur la Russie de Poutine (novembre 2011), Evgueni Ermoline, essayiste d’inspiration chrétienne orthodoxe, impute aux « relativistes français » une part de responsabilité dans le « cynisme » qui caractérise selon lui la société russe actuelle. Il ne juge pas utile d’en dire plus, comme s’il allait de soi que ses lecteurs savent de qui il parle. On peut supposer qu’il a en tête une tradition aux contours assez flous allant de Sartre (« élections piège à cons ») et Lévi-Strauss (les sociétés sont régies par des lois inconscientes) à Derrida (éloge de la « déconstruction »), en passant par Lacan (« il n’y a pas de rapport sexuel ») et, moins connu, le sociologue des sciences Bruno Latour, l’actuel directeur scientifique de Sciences-Po (« il n’y a pas de raison globale ; il n’y a que des modes d’énonciation »).
Les déclarations de Claude Guéant font donc écho à ce qu’écrit le Russe Ermoline. Elles rappellent aussi une philippique de Benoît XVI, qui dénonça la veille de son élection la « dictature du relativisme ». Quand le ministre dit « pour nous », il parle au nom de la droite chrétienne européenne.
Dans un entretien accordé au Monde une semaine plus tard, l’anthropologue Françoise Héritier se moque de lui sans aménité. Le ministre ne sait pas de quoi il parle et ne fait là que de la politique, cherchant des voix du côté de ceux à qui l’autre fait peur (le « barbare », dit Françoise Héritier). C’est logique : elle est de gauche, elle est savante, les « civilisations » (et les « cultures », autre mot proféré par le ministre) sont sa partie. Mais le propos de l’anthropologue révèle aussi un malaise. Relativiste, moi ? Plaisanterie. C’est lui qui l’est : « M. Guéant est relativiste. Le relativisme ne consiste pas à croire que tout se vaut ni à s’abriter derrière l’argument culturaliste du respect de la différence des coutumes, mais à poser en pétition de principe que toutes les cultures sont des blocs autonomes, irréductibles les uns aux autres, si radicalement différents qu’ils ne peuvent pas être comparés entre eux. » Allons, allons, soyons sérieux ! Personne n’a jamais défini ainsi le relativisme. Selon le Robert historique de la langue française, ce mot désigne « la position selon laquelle les valeurs morales, intellectuelles, sont relatives aux circonstances sociales, culturelles et, par conséquent, variables. » Contrairement à ce que croyait Kant, par exemple, aucun jugement de valeur ne peut donc être fondé en raison. Si le relativisme s’applique aux différences culturelles, c’est parce qu’il conteste l’existence de valeurs transcendant ces différences.
Ce qui gêne Françoise Héritier, c’est qu’elle appartient effectivement à la famille des relativistes visés par Guéant. Son entretien dans le Monde en témoigne. Elle a cette formule caractéristique : « Les jugements de valeur, puisqu’ils sont justement “de valeur”, ne sont jamais scientifiquement fondés ». À prendre au pied de la lettre, la formule est imparable. Mais le message véhiculé est typiquement relativiste. De manière caractéristique, Mme Héritier se moque aussi, à deux reprises, du « bon sens » sur lequel se fonde d’après elle M. Guéant pour affirmer ce qu’il affirme. « Ces certitudes fondées sur des émotions, ce “bon sens” (…) le ministre pense que son bon sens d’être humain et de Français ordinaire » (voyez l’éloge…) « est suffisant pour porter un jugement définitif dans des domaines de connaissance qui lui échappent». Or, la récusation du bon sens est un trait commun aux relativistes, constatent leurs adversaires (le sociologue Raymond Boudon, par exemple, collègue de Françoise Héritier). Par ailleurs, comme les autres relativistes, l’anthropologue ne peut l’être à tous égards : des jugements de valeur, elle est bien obligée d’en porter, et elle en porte, comme cet entretien dans Le Monde en témoigne. Il faut bien que ses jugements de valeur à elle aient de la valeur, non ? Une valeur transcendant les différences culturelles. Car ses jugements de valeur à elle, quoi qu’elle dise des jugements de valeur en général, sont fondés sur la science. Plus exactement, sur sa science. C’est là sans doute ce qu’il faut comprendre quand Mme Héritier traite M. Guéant de relativiste : cet inculte ne connaît pas la valeur de ma science. Ce qui est probable, en effet. Mais quelle est cette valeur ? Sur ce point aussi, elle prête le flanc à des critiques faciles. Dans ce même entretien, elle affirme par exemple que « toute l’humanité » ne connaît que deux « traits universels » : la domination masculine et la prohibition de l’inceste. Deux seulement, est-ce bien certain ? Et ces deux seuls traits, sont-ils aussi universels qu’elle l’affirme ? Boîte de Pandore !
On lui accordera sans peine que « la volonté de hiérarchiser les “civilisations” ou “cultures”(…) est une idée “dangereuse” ». Mais en quoi consiste précisément le danger ? Le journaliste du quotidien de gauche lui pose cette question légitime : « Est-il illégitime de préférer des sociétés qui, à une période donnée de leur histoire, accordent plus de droits aux femmes qu’aux autres » ? « Non bien sûr », répond-t-elle. Faut-il en conclure alors que « préférer » exclut toute idée d’échelle de valeurs, donc de hiérarchie ?
Olivier Postel-Vinay