Le sexe comme fer de lance de la colonisation française

Encore une exception française : à l’orée du XVIIe siècle, le sexe interracial a joué un rôle majeur dans les débuts de la conquête coloniale. La France, en effet, à la différence de ses concurrents européens, n’a pas envoyé outre-mer de grandes flottes chargées de troupes ou de colons. Comme l’expose l’historienne de Cambridge Mélanie Lamotte, les populations chassées de France par les persécutions religieuses étaient peu nombreuses (quelques milliers d’Acadiens partis au Nouveau-Brunswick, d’abord, ou centaines de huguenots réfugiés en Afrique du Sud). Les aventuriers qui s’étaient embarqués pour la Nouvelle-France (Canada) ou la France antarctique (Brésil) voulaient s’enrichir au plus vite et retourner chez eux presto. C’est pourquoi leur rapprochement avec les femmes indigènes était non seulement toléré mais encouragé car il permettait d’atteindre plusieurs objectifs. D’abord celui de distraire les jeunes soldats et de les retenir sur place, car les femmes du cru étaient présumées très lascives et très fertiles. Ensuite d’utiliser leur progéniture métisse pour faire tourner la machine coloniale. Enfin de pérenniser des alliances locales, un incontournable faute d’une présence militaire conséquente. Au sud de Madagascar, le roi Dian Rassisate a voulu consolider son rapprochement avec les Français en donnant sa fille au conquistador Le Vacher de la Case, qui lui succéderait même comme roi d’Ambolo. Les Français compensaient leur insuffisance numérique sur le champ de bataille par leur assiduité au lit ou sur le hamac ; mais les femmes indigènes devaient toutefois être de condition libre et surtout catholiques. À ces restrictions près, elles ont pu « tenir des places importantes dans le commerce, la politique locale, la diplomatie, ou le renseignement […]. Le sexe interracial fut le vecteur majeur du colonialisme français aux XVIe et XVIIe siècles » résume l’autrice qui cite en référence l’île Bourbon (La Réunion), où au XVIIIe un quart de la population blanche était métissée, par suite d’unions locales durables, très fécondes et profitables des deux côtés. Les colons obéissaient avec enthousiasme à l’injonction par exemple de Samuel de Champlain (au Québec en 1633) : « Nous marierons nos fils et vos filles et nous ne formerons qu’un seul peuple ».


Le système à la française a d’abord à peu près fonctionné, d’autant qu’à l’époque on se souciait moins de domination locale que de se damer le pion entre Européens. En 1662 Cavelier de La Salle n’avait-il pas pris possession de tout le bassin du Mississippi, des Grands Lacs jusqu’au golfe du Mexique, en plantant juste un fanion dans l’estuaire du fleuve qu’il venait de descendre avec une toute petite troupe ? À cette époque la notion de possession était d’ailleurs fluide et à géométrie variable, les territoires étant soumis à des régimes superposés de propriété depuis le chef de tribu jusqu’au leader local auxquels se surajoutaient les souverainetés lointaines et très théoriques des rois européens. Mais même dans ces conditions, la France avait du mal à contrôler ses colonies peu peuplées, fragmentées et dispersées. Elle couvrait ainsi – en théorie – « presque le quart de l’Amérique du Nord avec seulement 70 000 colons contre 1 500 000 pour les 13 colonies britanniques », précise David A. Bell dans la New York Review of Books. Et les alliances locales, pourtant souvent consolidées par des mariages, ne suffisaient pas toujours à prévenir les révoltes. La France s’est donc concentrée sur des espaces plus restreints et plus faciles à contrôler, des îles (Caraïbes surtout) ou des territoires sur la côte ouest de l’Afrique, ainsi que des comptoirs éparpillés. Adieu la noble idée d’assimilation – d’autant plus que beaucoup de Français préféraient s’assimiler chez leurs compagnes. La politique coloniale deviendra bien plus opportuniste que civilisationnelle et l’on établira les Compagnies des Indes Orientales ou Occidentales pour mettre les colonies en coupe réglée. Il ne s’agira plus que de stimuler l’extraction des ressources locales – fourrures, épices, etc. – ou de produire un maximum de denrées exotiques à l’aide d’un esclavage féroce qui ne laissait survivre les travailleurs des champs qu’une dizaine d’années en moyenne. En parallèle, l’ADN centralisateur et bureaucratique français s’exprimant, le gouvernement va profiter de l’explosion du commerce maritime « triangulaire » pour réglementer à distance et harmoniser la gestion des colonies de l’Atlantique et de l’océan Indien. C’est ainsi qu’à la fin du XVIIIe sera mis graduellement en place le Code noir, qui « va déterminer des hiérarchies raciales (mulâtres, quarterons, etc.) et permettre de contrôler les unions interraciales afin de juguler la montée en puissance économique des métis », car on n’a plus vraiment besoin d’eux. Les unions entre blancs et esclaves noires seront interdites, les relations sexuelles découragées, et les enfants qui en résulteront naitront esclaves. Mais l’empire français va bientôt se déliter, après les défaites contre l’Angleterre au Québec et en Inde, suivies 34 ans plus tard par la révolte haïtienne et l’abolition (temporaire) de l’esclavage, puis l’abandon par Napoléon de la Louisiane en 1803. Les ambitions coloniales françaises ressusciteront quelques décennies plus tard avec une vigueur décuplée. Mais si on n’interdit pas le sexe interracial aux troupes envoyées en masse en Algérie, Afrique ou Asie, du moins tentera-t-on de les orienter vers des établissements spécialisés et de les dissuader de trop fréquenter les beautés locales, présentées comme de potentielles traîtresses, grouillantes de maladies qui plus est.

LE LIVRE
LE LIVRE

By Flesh and Toil: How Sex, Race, and Labor Shaped the Early French Empire de Mélanie Lamotte, Harvard University Press, 2026

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Une sacrée bonne femme
Histoire Un comptoir commercial au pays du Soleil levant
Histoire Naissance, vie et mort de la vie privée

Dans le magazine
BOOKS n°123

DOSSIER

Faut-il restituer l'art africain ?

Chemin de traverse

13 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Une idée iconoclaste

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

L’homme qui faisait chanter les cellules

par Ekaterina Dvinina

Voir le sommaire