L’équipée jobarde
Publié dans le magazine Books n° 28, décembre 2011 - janvier 2012.
Nous sommes en 1968, et la colère étudiante, qui sera bientôt réprimée dans le sang, gronde à Mexico. À quelques centaines de kilomètres de la capitale, dans la banlieue de Monterrey, au nord du pays, deux hommes découvrent un cadavre sur une voie de chemin de fer. Là, ils rendent un étrange hommage, aussi cocasse que solennel, à celui dont on apprend qu’il fut un professeur d’histoire animé d’une tenace haine des « Yankees », un athlète méconnu, vainqueur virtuel du médaillé de bronze au marathon des jeux Olympiques de Paris en 1924…
Nous sommes en 1968, et la colère étudiante, qui sera bientôt réprimée dans le sang, gronde à Mexico. À quelques centaines de kilomètres de la capitale, dans la banlieue de Monterrey, au nord du pays, deux hommes découvrent un cadavre sur une voie de chemin de fer. Là, ils rendent un étrange hommage, aussi cocasse que solennel, à celui dont on apprend qu’il fut un professeur d’histoire animé d’une tenace haine des « Yankees », un athlète méconnu, vainqueur virtuel du médaillé de bronze au marathon des jeux Olympiques de Paris en 1924, qu’il courait au même moment de son côté, à Monterrey, un joueur de dominos impitoyable, et le commandant en chef d’une armée d’enfants un peu simplets mais bien décidés à reprendre le Texas aux « gringos ». Ainsi débute le récit de la vie d’Ignacio Matus – le nom du cadavre –, un personnage aux allures de don Quichotte mexicain, presque un « archétype littéraire », « qui défie la logique de la soumission et du silence », analyse le critique David Joel Voloj dans l’hebdomadaire mexicain El Columnista.
Fuite en avant
Après avoir été renvoyé de l’Éducation nationale pour avoir soutenu devant ses élèves que les frontières du Mexique s’étendaient bien au-delà du Rio Bravo, Ignacio Matus s’était lancé à corps perdu dans une croisade épique avec pour objectif de reconquérir le territoire perdu après l’invasion américaine de 1846. Dans sa douce folie, ou plutôt sa fuite en avant dans l’imaginaire – la seule arme, « le seul acte de résistance possible contre les puissances de la réalité » –, il avait entraîné une petite troupe de gentils « illuminés », cinq élèves d’une institution pour handicapés mentaux.
Se livrant à un subtil travail du grotesque, David Toscana met en scène ces incroyables soldats qui « croient » traverser un Rio Bravo infesté de piranhas alors qu’ils franchissent un ruisseau sans le moindre poisson et « s’imaginent » occuper Fort Alamo alors qu’ils sont retranchés dans un ranch désaffecté de la banlieue de Monterrey.
Toscana s’inscrit ainsi dans une sorte de « réalisme détraqué », dans la lignée de la tradition cervantine, avec des personnages qui se refusent à concevoir le monde selon la logique ordinaire. « Chez lui, la démystification de l’histoire allie l’ironie à la sensibilité, la comédie à la tragédie, l’enchantement à la satire, et la fable au récit réaliste », conclut David Joel Voloj.