Livre oublié – Le point d’orgue de la critique littéraire
Publié dans le magazine Books n° 51, février 2014.
Ce gros livre, qui embrasse trois mille ans de littérature occidentale, le philologue-philosophe-historien allemand d’origine juive Erich Auerbach l’a écrit pendant la guerre, à Istanbul, où, il s’abritait des fureurs nazies. Avec beaucoup de temps mais peu d’ouvrages de référence à disposition (sa grande chance, disait-il), il a produit une « explication de texte » patiente et très personnelle de vingt extraits clés puisés dans vingt « monuments précieux de la littérature occidentale », rappelle le critique Terry Eagleton dans la London Review of Books à l’occasion de la réédition du livre en anglais. Auerbach arpente en solitaire un musée littéraire imaginaire, avec pour seules armes une érudition immense (il connaissait huit langues anciennes et modernes) et une sensibilité du même acabit. Grâce à elles, « il dissèque chaque passage jusqu’aux tendons et aux cartilages – le tissu conjonctif qui fait tenir ensemble le corps et sa métaphysique », explique l’écrivain Jim Lewis dans Slate. L’un des rares livres, selon lui, qui apportent un démenti à sa propre conviction qu’en règle générale la critique n’apporte aux auteurs eux-mêmes « que ce que l’ornithologie apporte aux oiseaux » – c’est-à-dire rien du tout !
Mais le plaisir de lire Auerbach n’est qu’une des composantes de son exceptionnelle – et durable – influence. Au fil de ces pages, le lecteur développe peu à peu une perception du temps long de la littérature, de sa lente évolution à travers les millénaires et les systèmes. Non pas simplement une banale vision diachronique, façon Lagarde & Michard, mais une appréhension des textes littéraires comme expression de leur temps. Car « le monde change sous nos pieds, et il faut le considérer d’un point de vue rétrospectif, le seul qui permette de discerner comment les évolutions s’inscrivent dans un mouvement d’ensemble », explique Arthur Krystal dans le New Yorker. Pour Krystal, Mimésis est « le point culminant de la critique humaniste européenne ».