Militantes de l’ombre
Publié en mai 2026. Par Carlos Schmerkin.
Lorsqu’en 1940 l’agent infiltré Ramón Mercader assassina Léon Trotski, Staline parvint enfin à éliminer celui qui, en son temps, avait pu lui faire de l’ombre. À Coyoacán, au Mexique, un des derniers collaborateurs de celui qui avait été chef de l’Armée rouge se retrouve sur le lieu du crime : le Français Raymond Molinier.
Acquis au trotskisme, Molinier avait été exclu du PCF en 1922. Il rejoint Trotski en Turquie en 1929 et devient l’un des deux principaux leaders du mouvement trotskiste en France. Quand la guerre éclate, il passe en Angleterre. Envoyé en France par l’Intelligence Service, il en profite pour monter une opération permettant à des trotskistes de l’Europe occupée d’échapper aux nazis, en les faisant passer pour des artistes d’un cirque apprécié en Allemagne, puis part en Amérique latine. Il contribua à financer l’exil de Trotski. Pendant la dictature militaire argentine des années 1970, il aidera des militants à fuir en falsifiant des passeports.
Les historiens espagnols Edurne Portela et José Ovejero exploitent l’autobiographie (non publiée) de Molinier et les archives Trotski de Harvard pour faire sortir de l’ombre plusieurs femmes exceptionnelles, dont l’épouse de Trotski et les trois compagnes successives de Molinier, Jeanne Martin des Pallières (qui a élevé le petit-fils de Trotski), Vera Lanis et Suzanne Demanet. « Ces femmes ont non seulement milité, organisé des actions et écrit des articles, mais elles ont aussi élevé et gardé des enfants, géré le quotidien, des rôles jamais reconnus à leur juste valeur », expliquent-ils sur le portail El Salto. « On nous a récemment demandé si un tel engagement serait possible aujourd’hui, ajoute l’un des auteurs. Nous avons répondu que non, car les conditions ont changé. Mais hier, je me disais que je n’aurais pas cru non plus qu’il y aurait aujourd’hui un mouvement nostalgique du nazisme aussi fort en Allemagne, majoritaire dans certaines régions. Si le monde va dans cette direction, il est possible que d’autres types de militantisme voient le jour. L’une des choses qui nous a beaucoup attirés chez tous ces gens, c’est cette capacité à croire, à imaginer, à parier sur la construction d’un monde qui allait être meilleur pour toutes et tous, pas seulement pour eux. Même si cela a mal tourné par la suite, même s’ils ont commis de nombreuses erreurs, même si parfois la violence a déchaîné cette terrible beauté » (l’expression qui fait le titre du livre).
El Salto en profite pour relater cette anecdote, tirée des mémoires du mathématicien trotskiste néerlandais Jean van Heijenoort, « Avec Trotski en exil » (non traduit) : « Les tâches ménagères incombaient à Jeanne Martin et Vera Lanis, aidées par tous ceux qui vivaient alors autour de Trotski. Surtout le soir, il nous restait la tâche désagréable de laver la vaisselle. Une fois, Trotski a voulu nous aider. Il s’est mis à essuyer chaque assiette et chaque verre avec une telle minutie que l’opération s’est prolongée jusque tard dans la nuit, nous laissant tous plus fatigués que s’il ne nous avait pas aidés. »
