Faut-il réhabiliter Lamarck ?

Darwin un – Lamarck zéro ! Dans la lutte séculaire et tous azimuts entre l’Angleterre et la France, en matière de théorie de l’évolution le point va à Londres. La France avait pourtant pris avec Jean-Baptiste Lamarck une sérieuse longueur d’avance. Dès 1809, celui-ci avait postulé que les espèces n’étaient pas « fixées » une fois pour toutes comme on le croyait (fixisme) mais qu’elles évoluaient au fil du temps pour s’adapter à leur environnement, et que ces évolutions se transmettaient d’une génération à l’autre car les « caractères acquis sont héréditaires ». Meilleur exemple, la girafe : à force de tirer sur son cou pour atteindre les feuilles des arbres, celui-ci s’est allongé (et ses jambes de devant aussi), car « l’emploi fréquent d’un organe […] le développe, l’agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi » écrit Lamarck dans son ouvrage clé, Philosophie zoologique. Au départ, donc, chaque individu exerce une action sur lui-même ; et s’il se reproduit il propage le résultat de ses efforts à toute l’espèce, laquelle se complexifie progressivement et devient de mieux en mieux adaptée à son environnement. Mais Lamarck n’explique pas comment s’opère cette transmission. Darwin va, tout en partant du même principe, proposer une explication qui ira à l’opposé de la théorie lamarckienne : pour l’Anglais, ce n’est pas l’individu qui cherche à se transformer pour s’adapter ; c’est la sélection naturelle qui distingue les individus que le hasard a rendus mieux adaptés et les laisse davantage se reproduire. Quel hasard ? Celui des mutations « positives » qui apparaissent au fil des générations – les mutations négatives étant éliminées par le processus inverse. Darwin formule le principe, et bientôt le moine autrichien Mendel découvre (on ne s’avisera de cette découverte que des années plus tard) le véritable vecteur de l’opération : le gène et son fonctionnement.


Après Darwin, toute une série d’évolutionnistes britanniques vont peaufiner et prolonger sa théorie tandis que Lamarck passera à la trappe. Dommage. D’abord, le personnage méritait mieux. « La vie de Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de Lamarck, fut prise dans tous les tourbillons shakespeariens de la comédie, de la tragédie, et des remous de l’Histoire : misère, lutte, frustration, détermination, immense créativité, amour, péripéties grotesques, solitude… » écrit l’historienne des sciences Jessica Riskin dans son effort de réhabilitation. Issu d’une famille peu fortunée de la petite noblesse picarde, Lamarck refuse d’abord de devenir prêtre, puis on lui interdit de devenir musicien ; de dépit, il s’engage dans la carrière militaire et combat pendant la guerre de Sept Ans ; blessé, il quitte l’armée pour étudier à la fois la médecine, par obéissance, et la botanique par passion. Buffon le prend heureusement sous son aile, l’aide à entrer au Jardin du Roi (le futur Museum d’histoire naturelle), à publier, à être reconnu, à intégrer l’Académie des sciences. À l’abri des murs du Museum, Lamarck, officiellement en charge de la recherche sur les vers et les insectes, élabore patiemment sa théorie du « transformisme », forgeant au passage les mots « invertébrés » et « biologie ». Mais le mauvais sort revient à la charge. Lamarck perd la vue, subit les assauts du fixiste Cuvier, se fait insulter par Napoléon, et meurt dans la misère. 


Un peu du bout des lèvres, Darwin lui reconnaîtra un rôle de précurseur. Mais les néo-darwiniens feront d’autant plus litière des théories du vieux Français que l’idéologie s’en mêlera. Là où Lamarck faisait du « pouvoir de la vie » (i.e. « la puissance vitale ») le moteur de l’évolution, Francis Galton, William Bateson et d’autres voudront voir dans les hasards de la sélection une sorte de prédestination semblable à la « Grâce » calviniste (sauf qu’on pourrait, proposent les eugénistes, intervenir tout de même dans le processus de sélection pour privilégier la diffusion des gènes préférables). 


Or voici qu’aujourd’hui l’épigénétique, l’étude de la modification de l’activité des gènes, semble venir conforter quelque peu « l’hérédité des caractères acquis », notamment avec la récente découverte que « certaines recherches médicales, y compris sur des fœtus, produisent des effets qui semblent parfois être transmis à la génération suivante », s’enthousiasme l’autrice qui entrevoit pour son héros une tardive réhabilitation. Pas si vite ! tempère malgré tout le biologiste de l’évolution David Barash dans le Wall Street Journal : « d’une part, les expérimentations épigénétiques n’entraînent pas de modification du gène lui-même, mais se contentent d’activer ou de désactiver l’expression de certains gènes sans toucher à l’ADN […]. D’autre part, ces effets ne se remarquent qu’aux marges les plus extrêmes de l’évolution […]. Bref, il ne faut voir là que du lamarckisme très édulcoré. » Encore un faux espoir ?

LE LIVRE
LE LIVRE

The Power of Life: The Invention of Biology and the Revolutionary Science of Jean-Baptiste Lamarck de Jessica Riskin, Riverhead Books, 2026

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